Tiphaine Gingelwein – Tchétchénie et Caucase versant féminin, en nuances et en complexité

Née le 20 janvier 2002 au Mans (France), Tiphaine Gingelwein est de la génération Romain Valadier-Picard et, sur un registre différent de celui du vice-champion du monde 2025, confirme que cette classe d’âge, supposée passer son baccalauréat l’année du Covid – en réalité douze mois plus tôt pour Tiphaine, du fait de son année d’avance -, en a sous la semelle.

C’est une consoeur enseignante en langue russe qui nous a mis la puce à l’oreille. “J’ai eu une étudiante remarquable dernièrement à l’Inalco. Tu devrais lire son mémoire.” De fait, la lecture des 209 pages dudit document s’avèrera un ravissement, a fortiori en ces temps belliqueux de focalisation sur la paille dans l’oeil du voisin et de déni orgueilleux des poutres qui encombrent le nôtre.

Moins d’oeillères à brandir et davantage d’oeillets à offrir. Il y a dans la démarche de Tiphaine quelque chose de l’intelligence situationnelle et de la modestie prônées par l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ (1901-1991) dans “À l’école du caméléon”, un court texte extrait de Sur les traces d’Amkoullel l’enfant peul (Actes Sud, 1998), recueil post-mortem de quelques unes des plus belles leçons orales du Maître : “Quand il arrive dans un endroit, le caméléon prend la couleur du lieu. Ce n’est pas de l’hypocrisie ; c’est d’abord la tolérance, et puis le savoir-vivre. Se heurter les uns les autres n’arrange rien. Jamais on n’a rien construit dans la bagarre. La bagarre détruit. Donc, la mutuelle compréhension est un grand devoir. Il faudrait toujours chercher à comprendre notre prochain. Si nous existons, il faut admettre que l’autre existe, lui aussi.

Pendant plusieurs mois, nous avons échangé, sur la base de cet écrit majeur et de son ressenti itinérant, elle que rien ne prédestinait à arpenter le Caucase de Tchétchénie en Arménie en passant par cette Géorgie d’où elle a pu assister aux récents championnats d’Europe et poser quelques jalons pour l’avenir. Un avenir où son regard, tout en verticalité intérieure, méritera d’être écouté. – JudoAKD#052.

 

 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

Un mémoire pour mémoire

 

 

Nous sommes début janvier 2026 lorsque débute pour de bon cet entretien. Nous avons échangé la dernière fois à l’automne, au moment de la parution de l’article sur Theódoros Tselídis. Tu étais alors entre l’Arménie et la Géorgie, avec un genou convalescent qui te permettait de faire uchi-komi en Arménie mais certainement pas randori en Géorgie. Où en es-tu depuis ? 

J’ai terminé mon travail en Arménie et ai emménagé en Géorgie il y a dix jours. Je continue d’explorer les salles et les arènes de lutte, de judo et de luttes traditionnelles dans la région, et de questionner les pratiquants pour ma thèse. Pour la convalescence, je dois faire des tests (IRM et test isocinétique) en Géorgie pour envisager une reprise plus poussée. J’ai toujours quelques séquelles mais c’est en bonne voie. Je ne mets plus d’attelle au quotidien et n’ai plus de douleurs. Sur la fin en Arménie on a même tenté les projections et ça allait… Je bouge pas mal en Géorgie, car le sport y est plus dispersé qu’en Arménie. Ce week-end j’étais à Batoumi, et la semaine prochaine je compte partir dans les montagnes de Ratcha.

 

Comment es-tu venue au judo ?

J’ai grandi dans le Berry à partir de mes deux ans et demi, dans un village qui s’appelle Allouis, collé à la ville de Mehun-sur-Yèvre, où mes parents m’ont mise au judo quand j’avais presque quatre ans. Aucun de mes parents n’est judoka et je suis l’aînée de la famille. Ils m’y ont mise parce que j’étais un peu turbulente petite. Je n’ai jamais arrêté le judo. J’ai un profond attachement pour mon premier professeur de judo, Michel Baratin, qui est resté le mien jusqu’à ce que je parte faire mes études supérieures et avec qui je suis toujours en contact régulier.

 

Il y enseigne toujours ?

Non. Quand j’étais en 4e, il a dû quitter le club en raison d’un conflit avec la présidence. Je suis restée quelques mois avec le nouvel encadrement mais, n’appréciant pas leurs méthodes, je l’ai finalement suivi à Saint-Germain-du-Puy, à une cinquantaine de minutes de route de chez moi. À partir de la seconde, j’étais en internat à Bourges, ce qui était plus proche et me permettait de m’entraîner en semaine. J’ai toujours fait trois à quatre séances par semaine.

 

Tu étais branchée compétition ?

Je n’ai jamais été très avide de compétition, non. Après j’ai tout de même fait quelques résultats en minimes-cadets et été membre de l’équipe du Cher pour les championnats de France par équipes de département en 2015 – je crois qu’à l’époque il n’y avait pas de championnat individuel.

 

Qu’est-ce qui te rebute, dans la compétition ?

Je supporte assez mal la pression que je m’inflige à moi-même, et je pense que le judo offre énormément d’autres possibilités de pratique en dehors de la compétition pure et dure. J’ajoute qu’en raison des problèmes d’entente avec mon ancien club, il m’est quelque fois arrivé d’être mal arbitrée, et que cela m’a également ôté l’envie de sortir en compétition.

 

Entraînement matinal à l’école de judo de Tosno (oblast de Leningrad), printemps 2018. Sparring de Michel Baratin dans le cadre de la préparation de l’international Magomed Solomgeiev. ©Archives Tiphaine Gingelwein/JudoAKD

 

Et qu’est-ce qui fait qu’a un moment la langue russe est arrivée dans ta vie ?

Après le collège, je voulais aller dans un lycée plutôt éloigné. Comme j’avais d’excellents résultats scolaires, je pouvais faire les vœux que je voulais. Pour entrer à Bourges, on devait choisir des options qui n’étaient pas proposées dans notre lycée de secteur. Un peu par hasard et sans m’être vraiment renseignée, j’ai choisi le russe au lycée Marguerite de Navarre, en me disant que ce serait une option certainement peu suivie et que je serais tranquille.

 

Ça a été le cas ?

En fait, dès le début d’année, Cécile Pillet, la professeure de russe – avec qui je suis aussi toujours en contact – a évoqué un échange scolaire qui existait entre notre lycée et une école dans une ville de la banlieue éloignée de Saint-Pétersbourg. Dès qu’elle a appris que je faisais du judo, elle m’a tout de suite parlé d’un directeur d’école de judo qu’elle connaissait dans la ville. Finalement, en février 2017, à à peine quinze ans, je suis partie en échange en Russie, mais avec quelques aménagements : au lieu d’être logée dans une famille comme mes camarades, j’étais logée dans le dortoir de l’école de judo de Tosno, avec les judokas.

 

Génial !

Dans cette école, il y avait forcément des pratiquants russes qui venaient de la ville, mais aussi un certain nombre de Caucasiens, majoritairement tchétchènes, et quelques Daghestanais, qui eux vivaient dans ce dortoir, sous l’égide de Saïd Tchimaev, le directeur de l’école lui-même tchétchène. C’est comme ça que j’ai découvert le judo en Russie et au Caucase, et le Caucase lui-même, car malgré nos difficultés à communiquer, je m’entendais bien avec l’un d’entre eux qui s’est occupé de moi parce que j’étais tombée malade et qui me faisait des dessins sur une feuille pour me décrire son village du Daghestan que sa famille avait dû quitter en raison des guerres de Tchétchénie.

 

Une première prise de contact très concrète…

Ce premier séjour n’a en réalité pas été très facile, car certains garçons étaient assez antipathiques au début. Mon niveau de russe était vraiment insuffisant et j’étais partie pratiquer avec un arrachement ligamentaire sur le pied qui ne s’est pas arrangé là-bas…

 

Tu as conservé des liens avec ces personnes, par la suite ?

Saïd et l’un de ses fils sont venus en France au printemps 2017, où ils ont rencontré mon professeur Michel. Saïd et Michel se sont très bien entendus, malgré la barrière de la langue, et Michel a été invité pour un camp d’entraînement avec eux en Tchétchénie, à Grozny, puis dans une ville de Kabardino-Balkarie au pied du mont Elbrous qui s’appelle Terskol.

 

Tu l’y as accompagné ?

Je n’y suis pas allée, non. En revanche je suis retournée trois fois dans cette école avec Michel et sa fille : au printemps 2018, à l’automne 2018 et au printemps 2019. J’y suis ensuite retournée seule à l’hiver 2021-2022. Au fur et à mesure, mon niveau de russe s’est bien amélioré, et nous avons créé des liens durables avec Saïd, sa famille et les athlètes de l’école. En parallèle, j’ai obtenu ma ceinture noire en novembre 2018 à seize ans, avec la dominante compétition.

 

 

Camp d’entraînement de Terskol, Kabardino-Balkarie, juillet 2017. En blanc, Michel Baratin. En bleu, l’Avar Zalimkhan Karimov. “C’est le premier garçon de l’école qui a cherché à communiquer avec moi en dessinant sur mon cahier des cartes pour me montrer le Caucase et son village d’origine au Daghestan“. ©Archives Tiphaine Gingelwein/JudoAKD

 

J’imagine que ces séjours ont pesé ensuite dans tes choix d’orientation…

À la fin du lycée, alors que j’ai fait un bac S spécialité maths, j’ai décidé que j’avais plus de choses à creuser du côté de la Russie que des sciences dures, et j’ai décidé d’entrer à l’Inalco (Institut national des langues et des civilisations orientales) à Paris pour faire une licence LLCER (Langues, littératures et civilisations étrangères et régionales) de russe, pour voir où ça me mènerait. Mais j’étais déjà russophone, alors j’ai choisi d’étudier en parallèle le géorgien, parce que je voulais étudier le Caucase, mais qu’il n’y avait pas de cours de tchétchène. Le géorgien m’a paru une langue et une culture intéressantes, d’autant que les judokas y sont réputés. Je me suis dit que ça pourrait toujours me servir.

 

Quelle place occupe le judo dans ta vie, à cette époque ?

Mes études ont été un peu hachées à cause du Covid (en L1 et L2). Pendant mes études, je pratiquais à la section judo du SCPO (Sporting cheminots de pratique omnisports) à Ivry, où le professeur Stéphane Emard met en avant une pratique plus traditionnelle et très orientée sur la technique, les katas, la culture, le jiu-jitsu, et où les shiais/compétitions ne sont pas l’élément central. En L3 (2021-2022) j’ai été retenue pour faire une année d’échange universitaire à l’Université d’État de Moscou.

 

Avec du judo au menu là aussi ?

Oui, car j’ai intégré la section de sambo-judo de l’Université sous l’entraîneur Igor Kovalevski, que j’ai beaucoup apprécié, et où je me suis fait de nombreux amis, dont un grâce auquel je suis partie en vadrouille dans l’Oural en plein janvier avec une amie jusqu’à Oufa, dont il était originaire.

 

La vidéo que Zelimkhan Karimov m’avait montrée de son village. Ce sont les premières images que j’ai vues du Caucase. J’espère qu’un jour je pourrais visiter ce village, car c’est cette conversation qui m’a mise sur la route de cette région.

 

Cette année 2021-2022 est aussi celle du début de la guerre en Ukraine

Oui et de fait et malheureusement, quand la guerre a commencé, j’ai été sommée de quitter la Russie, en laissant là-bas quelques affaires – dont mon judogi. J’ai commencé un Master à l’Inalco tout en reprenant le judo au SCPO. Cela me paraissait évident de travailler sur le Caucase et la Tchétchénie, mais mon sujet de mémoire en Master 1 portait sur l’architecture des nouvelles mosquées tchétchènes – pas du tout le sport, donc. Mais en faisant mes recherches, on m’a adressée à Frédérique Longuet-Marx, une anthropologue spécialiste du Caucase du Nord, qui a écrit Chroniques caucasiennes, un magnifique ouvrage sur ses souvenirs de recherche au Daghestan. En discutant avec elle, elle m’a dit que mon expérience de pratique au sein d’une communauté de judokas tchétchènes était tout à fait atypique et que je devrais peut-être creuser de ce côté pour de futures recherches.

 

Ce que tu as fait, donc…

Oui, c’est comme ça que s’est dessiné mon projet de mémoire de M2, qui s’appuie sur mon expérience propre et sur les discussions que j’ai eues avec les garçons que j’ai côtoyés à l’école de judo, mais aussi sur divers contacts et observations en Tchétchénie et dans les diasporas. Le mémoire questionne la place des sports de combat chez les Tchétchènes, puisqu’aujourd’hui il existe un vrai cliché du combattant de MMA caucasien, et a fortiori tchétchène. C’était l’occasion de questionner le lien entre cette image mais aussi les images guerrières, le rapport des Tchétchènes à la force, au courage, au rôles genrés et à la religion, à travers le prisme du sport.

 

Vaste programme !

Le séjour que je fais actuellement au Caucase du Sud est dans le prolongement de ce mémoire, puisque je fais désormais une thèse en STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives). Ayant l’impossibilité de faire du terrain en Russie et au Caucase du Nord, j’étudie la partie Sud, qui offre des questionnements différents mais tout autant passionnants, et qu’il est également possible d’étudier à travers les sports de combat – ici je me concentre sur les luttes (lutte libre, gréco-romaine, judo, sambo, luttes traditionnelles) puisque ce sont les disciplines les plus populaires ou pourvoyeuses de résultats.

 

Dans l’introduction dudit mémoire, tu évoques la singularité de ton statut de femme et de non-musulmane. Vu les tensions internationales des derniers mois, est-ce que ton statut de Française s’avère aussi un paramètre qui rentre dans l’équation ? Comment composes-tu avec tout ça ?

Avec les Russes, j’ai pu perdre certains contacts, mais pas du fait de ma nationalité ou de différends politiques. Certains de mes amis, y compris l’un des jeunes athlètes que j’évoque dans le mémoire, ont été envoyés au front, ou ont été arrêtés car ils ont pris position contre la guerre. Avec d’autres, la communication est de plus en plus ténue car, en plus du temps qui passe (je n’ai pas mis les pieds en Russie depuis mars 2022), le régime censure certains réseaux sociaux comme Facebook, Instagram et, dernièrement, WhatsApp.

Au Caucase du Sud, je ne rencontre pas forcément de problèmes concernant ma nationalité. Les Français y sont généralement bien perçus. En fait, comme je communique plutôt en russe là-bas, on me prend pour une Russe. Mais ils sont enchantés quand ils apprennent que je suis Française. Le principal problème dans la région, indépendamment du fait que je sois Française, est le conflit arméno-azerbaïdjanais (et les relations tendues entre la France et l’Azerbaïdjan qui en découlent), qui me confronte à quelques difficultés logistiques – et d’ordre logistique uniquement. Avec les personnes je n’ai que de bons rapports, certaines sont même prêtes à m’aider à pallier ces difficultés, car les équipes me croisent de temps en temps et m’apprécient.

 

Erevan, Arménie, novembre 2025. Pique-nique sur la remorque d’une camionnette avec les sambistes de Masis et leur entraîneuse Lilit Poghosian, lors d’un tournoi de sambo au Complexe Dinamo, tout près du stade républicain Vazgen Sargsyan. ©Archives Tiphaine Ginglewein/JudoAKD

 

Une chose que rappelle ton travail est à quel point la performance sportive ne peut se comprendre si l’on n’y intègre pas des paramètres tels que l’histoire, la géographie, la démographie, la sociologie et même (et peut-être surtout) les codes culturels et religieux. Ezio Gamba, qui connaît bien le sujet puisqu’il a été à la tête de l’équipe russe de judo de 2008 à 2024, utilise une jolie expression pour synthétiser ça : il parle du code mental de ses athlètes. Pour rester sur le judo : c’est quoi le code mental d’un judoka tchétchène, à ce stade de ton enquête ?

Si on peut faire un amalgame entre code mental et code moral, comme on parle de judo, on peut parler du code d’honneur tchétchène qui doit très certainement influencer le comportement et la manière de penser des athlètes. Il s’appelle la Къонахалла (Q̇onaxalla dans la transcription que j’utilise). Къонах (Q̇onax), c’est l’idéal de l’homme tchétchène valeureux et honnête au service de son peuple, capable d’estimer quand il faut agir et quand il faut rester en retrait. Ce code peut tout à fait trouver son application dans la pratique sportive, notamment des sports de combat et du judo, puisqu’il sous-entend que les hommes tchétchènes doivent être en mesure de défendre leur famille, leur clan et leur peuple. C’est comme cela que beaucoup de pratiquants (professionnels et amateurs) que j’ai interrogés justifient la popularité des sports de combat chez les Tchétchènes.

Il semble aussi que pour qu’un Tchétchène soit un athlète accompli et reconnu au sein de la communauté tchétchène, il ne doive pas faire preuve que de qualités sportives. Il doit aussi porter des valeurs morales. C’est pour cela que des athlètes peuvent en quelque sorte acquérir le statut de Q̇onax, et je pense notamment à feu Bouvaïssar Saïtiev, qui n’est pas judoka, mais qui est vraiment perçu comme un modèle par beaucoup de pratiquants y compris de judo. Il ne me semble pas que des judokas tchétchènes aient atteint un tel niveau de reconnaissance au point d’être qualifiés comme tels.

 

Dans ton travail, tu introduis également la notion de vaynax. Peux-tu en dire davantage ici ?

Pour les vaynax(s), dans mon mémoire j’avais utilisé une transcription du tchétchène qui donne cette orthographe, mais le mot est aussi employé en russe avec une transcription un peu plus communément admise : vaïnakh(s). C’est une désignation ethnolinguistique.

Au Caucase il y a une très grande diversité ethnolinguistique et religieuse. L’un des groupes linguistiques employés est le groupe caucasien/caucasique (l’appellation est contestée), qui réunit en fait des familles qui n’ont pas forcément de lien de parenté, et qui sont les langues kartvéliennes (géorgien et assimilés), les langues abkhazo-adyghéennes (Caucase du Nord-Ouest + abkhaze) et les langues nakho-daghestanaises (Caucase du Nord-Est – Tchétchénie, Ingouchie, Daghestan).

 

C’est technique ! 

Oui. Et dans ce dernier groupe, la partie “nakh” fait référence aux Tchétchènes, Ingouches et Bats (+ les Kistines si on les distingue des Tchétchènes) et qui sont parents.
Un peu dur de savoir si nakh/vaïnakh est un autonyme ou un terme inventé par les Russes au XIXe pour désigner cet ensemble de peuples, parce que l’autonyme tchétchène est certes proche, mais les Ingouches se désignent autrement. En tchétchène, Tchétchène – nokhtchi, vaï nokhtchi du – « nous sommes Tchétchènes » (alors que les Ingouches se nomment ghalghaï). A priori (vaï)nakh c’est une déformation de « (notre) peuple », qui a ensuite été employée pour désigner ces peuples parents par les Russes.

Quoi qu’il en soit, les Vaïnakhs sont les Tchétchènes et les Ingouches essentiellement (les Bats et Kistines sont en Géorgie). Ils partagent des langues proches, des traditions et légendes, l’organisation tribale (en teïps/clans). On les rassemble par exemple quand on parle de la déportation des peuples vaïnakhs en 1944.

 

Juillet 2015 dans la chaleur suffocante d’une matinée de stage international à Sotchi. Yakub Shamilov (debout) avec ses partenaires d’entraînement. ©Anthony Diao/JudoAKD

 

Parmi ceux que tu cites dans ton mémoire, il y en a un sur qui j’ai souvent écrit, c’est le -66 Yakub Shamilov. Durant la première partie de sa carrière, Yakub a souvent craqué sur des combats qu’il menait pourtant haut la main. Un jour à Sotchi, un de ses entraîneurs m’a dit que c’était dans son ADN tchéchène de prendre tous les risques, de chercher la projection la plus spectaculaire, quitte à se faire contrer et à perdre un combat qu’il mène largement. C’est quelque chose que tu observes toi aussi, cette absence de calcul dans le combat ?

Ce que je décris reste très idéalisé et théorique. J’aimerais d’ailleurs faire une distinction entre les athlètes de haut niveau que je suis sans pour autant les avoir côtoyés personnellement sur le tapis, et ceux avec lesquels je me suis entraînée régulièrement, dont certains ont pu faire partie de l’équipe nationale russe, mais jamais au même niveau que Yakub que tu évoques. J’ai quelques liens indirects avec Tamerlan Bashaev, car je connais assez bien une partie de sa famille qui vit en France. Il ne me semble pas que Tamerlan corresponde à cette idée du Tchétchène qui foncerait un peu tête baissée au corps à corps quitte à sacrifier la stratégie du combat. C’est un judoka que j’apprécie personnellement beaucoup pour son humilité et son calme. Il doit certainement y avoir une part de tempérament individuel qui expliquerait les déconvenues de Yakub.

 

C’est possible, d’autant qu’une autre fois à Düsseldorf, suite à un autre craquage de Yakub, le même entraîneur m’avait dit que pour lui la solution n’était pas psychologique – hypothèse qui aurait sans doute été retenue en France par exemple – mais technique : comment et où placer ses mains pour contrôler l’adversaire, etc.

Peut-être qu’il fonctionne ainsi en dehors du tapis également, et que des instructions pratiques comme tu les décris pallient ce fonctionnement. Ne connaissant pas son comportement, je ne peux pas m’avancer. Il existe tout un imaginaire autour du Tchétchène belliqueux, guerrier et pas très réfléchi, qui trouve ses racines dans les conflits armés qu’a connu le territoire tchétchène, mais qui est finalement très essentialisant et omet que le contrôle de soi et la dignité sont aussi des valeurs prônées par le code d’honneur tchétchène. Bon, certes, dans beaucoup d’entretiens, les pratiquants me racontent qu’ils se bagarrent assez souvent dans la rue, mais que c’est “normal” pour eux, c’est comme ça que les grands inculquent aux petits la nécessité de savoir se défendre. Mais je ne peux pas affirmer que cela se traduit sur la gestion des combats en haut niveau.

 

En effet…

Si je m’intéresse aux garçons avec lesquels je me suis entraînée, je constate différentes manières d’être dans leur judo, qui correspondent à différentes personnalités. Ceux qui avaient tendance à combattre de la manière dont tu décris Yakub agissaient en fait de la même manière en dehors du tapis. Peut-être que Yakub correspond à ce profil. D’autres, plus fermés ou réservés, ne montraient pas un judo aussi “agressif”. Donc je ne pense pas qu’il y ait un judo particulier aux Tchétchènes moralement. Physiquement non plus, contrairement aux Géorgiens par exemple qui sont très influencés par leur lutte traditionnelle.

En revanche, on peut dire que les méthodes d’entraînement ne sont pas les mêmes que chez nous ou même que dans d’autres régions de Russie. Les garçons avaient tendance à me décrire les entraînements en Tchétchénie très durs et sévères dès l’enfance, avec un respect absolu dû à l’entraîneur. Si l’on revient au code mental/moral, en côtoyant ces jeunes également en dehors du tapis, j’ai parfois pu constater des comportements qui contreviennent à ce qui est dit ou fait sur le tapis et devant les entraîneurs. Mais il faut remettre ça dans un contexte : ce n’était pas en Tchétchénie, et je suis étrangère.

 

Pour conclure concernant Shamilov, il faut croire que ça a marché car Yakub a fini, plusieurs années après et l’année de ses trente ans, par obtenir une médaille mondiale et une qualification olympique. C’est fréquent, ce type de lente évolution de carrière, chez les sportifs tchétchènes ?

Je ne suis pas sûre que ce soit un schéma commun, non. En fait, la plupart des Tchétchènes que je connais en Russie ne poursuivent pas une carrière sportive jusqu’à trente ans passés s’ils n’ont pas de résultats. Ils arrêtent généralement en début ou milieu de vingtaine, car ils fondent une famille et travaillent. Des garçons que j’ai côtoyés à l’école de judo entre 2017 et 2022, qui étaient nés entre 1994 et 2002, un est rentré au village, s’est marié mais s’est récemment réorienté vers le sambo, un travaille comme entraîneur dans la même école, un a quitté la Russie, et les autres sont rentrés se marier en Tchétchénie et ont arrêté de pratiquer. Mais c’était une communauté particulière de garçons originaires du même village envoyés chez le même entraîneur à trois mille kilomètres de là, et qui ne peut pas les garder indéfiniment. Peut-être que les garçons qui s’entraînent à Edelweiss (le club de Grozny – où est rattaché Yakub) peuvent concilier la pratique sportive avec une famille et une source de revenus, et se permettre de performer plus tard. Bien que Yakub avait déjà des résultats chez les juniors et sur le circuit international avant ses trente ans.

 

 

Budapest, 7 juin 2021. En dominant l’Azerbaïdjanais Okhan Safarov au terme d’une journée longue de six combats, Yakub Shamilov s’assure à trente ans l’unique bronze mondial senior de sa carrière. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Tu expliques assez tôt dans tes travaux privilégier pour des raisons culturelles notamment le terme « sports de combat » à « arts martiaux ». Dans le cas tchéchène, les pratiquants de sports de combat peuvent-ils être aussi des pratiquants d’arts martiaux qui s’ignorent ?

Là je prends ma casquette de doctorante – en espérant que mon directeur de thèse ne me tape pas sur les doigts, car nous ne sommes pas toujours d’accord sur les définitions ! Pour la faire courte, il y a tout un débat sur la qualification des disciplines, avec des critères qui peuvent varier d’un chercheur à l’autre. Pour moi, si l’on adopte une approche étymologique qui met l’accent sur la martialité ou la sportivité des pratiques, dans l’état actuel des pratiques et dans la manière dont les pratiquants les pensent, je préfère parler de sports de combat.

 

Peux-tu développer ?

Parmi les critères qui permettent de distinguer les arts martiaux des sports de combat, il y a la dimension possiblement létale, la dimension symbolique et compétitive ou encore la stabilité du milieu dans lequel on pratique. Dans mon étude, la dimension létale est absente. La pratique est plus compétitive que symbolique, et le milieu est généralement stable. C’est pour ça que cela s’inscrit selon moi dans les sports de combat. On pourrait argumenter autour des représentations des pratiquants, car beaucoup lient leur pratique à la martialité, à la défense de leur patrie ou de leur peuple, et c’est recevable. Mais dans les faits, leur pratique est généralement compétitive, et pas martiale ni symbolique.

En fait, dire qu’une discipline est un art martial ou un sport de combat dépend de la période, du contexte, de l’objectif et des pratiquants eux-mêmes. Dans l’état des choses, je pense être moins dans le faux si je parle de sports de combat plutôt que d’arts martiaux, pour la population donnée et dans les contextes donnés.

 

Tu as dû composer avec beaucoup d’obstacles : être une femme, non-musulmane, la guerre de 2022… Quels ont été en revanche les atouts qui t’ont permis de mener ce projet à bien ? Le fait d’avoir été identifiée et de parler le russe, par exemple ?

Effectivement. J’ai une bonne capacité à mémoriser les langues, et ça s’avère bien utile. Je ne parle pas tchétchène, mais je sais prononcer les lettres et je reconnais quelques phrases, quelques mots, certaines notions qui n’ont pas toujours de traduction littérale en russe ou en français. Cela montre à mes interlocuteurs que je maîtrise un minimum leur culture, et cela créé une certaine confiance, ils sont davantage enclins à échanger avec moi. Ça m’est surtout apparu au sein de la diaspora car la communauté tchétchène est souvent mal représentée dans les médias. Le fait que je maîtrise mon sujet leur montre que je ne vais pas raconter n’importe quoi ou interpréter leurs dires n’importe comment. Sur le même principe, étant pratiquante moi-même, cela facilite aussi les interactions avec les sportifs, qui voient que je sais de quoi je parle.

 

Il faut aussi savoir trouver la bonne porte d’entrée…

Les communautés caucasiennes ont un grand respect pour les “anciens” et les figures d’autorité. Si l’on est accepté par cette figure, alors il est beaucoup plus facile de se faire une place et d’échanger avec les autres membres du groupe. La cooptation est très importante. Après, le point négatif pour la recherche c’est que, s’il faut se reposer sur la cooptation, il peut être difficile d’avoir accès à des groupes variés.

Ensuite, oui, être une femme pose des difficultés, mais cela permet aussi d’avoir accès à des thèmes qui seront toujours fermés à mes collègues masculins. Frédérique Longuet-Marx dans ses Chroniques caucasiennes cite George Charachidzé qui lui parlait du “monde des femmes” au Caucase et de son inaccessibilité pour les chercheurs masculins. En tant qu’invitée, j’ai accès au monde des hommes. Mais en tant que femme, j’ai aussi accès au monde des femmes, à leurs témoignages. Sur ce plan-là, c’est donc un atout.

 

Jeux olympiques de Tokyo, 30 juillet 2021. En dominant le Français Teddy Riner en quarts de finale, Tamerlan Bashaev signe l’exploit d’une vie. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Comment le monde sportif et fédéral russe en général et tchétchène en particulier réussit-il à apaiser la frustration de ses athlètes dans les cas d’exclusion des compétitions internationales (cf. les JO 2024) ou de potentiel refus de visa ?

Je suppose qu’ils n’y arrivent pas toujours puisque, plutôt que de voir leur carrière mise en péril face aux suspensions et aux boycotts, certains font le choix de changer de nationalité sportive. Je pense que cela montre qu’à un moment, ils ne voient pas d’autre perspective sous drapeau russe et que les officiels russes ne peuvent plus leur offrir des garanties solides pour leur carrière. Ils ne font certes pas tous ce choix. Je pense à l’équipe de judo des Émirats Arabes Unis qui accueille un grand nombre d’athlètes qui représentaient auparavant la Russie. J’en sais quelque chose car j’ai aidé à régler un petit souci logistique avec eux au Grand Chelem de Paris 2025, et j’ai découvert qu’ils étaient tous russophones… Mais ils accueillent depuis peu l’Ukrainienne Lytvynenko, alors on peut se questionner sur la cohabitation au sein de l’équipe.

 

Oui c’est un vrai sujet, ça…

Je vois que Lytvynenko poste des stories sur Instagram où elle s’entraîne avec les garçons de l’équipe, donc ils ont l’air de cohabiter correctement. J’ajoute que pour les avoir gérés au Grand Chelem de Paris 2025, certains sont un peu bourrus, mais le coach Victor Scvortov, qui est moldave, les gère bien. J’avais dû échanger avec eux suite à un problème logistique, ils devaient se retrouver dans un bus avec l’équipe d’Israël, qui était venue avec une garde. Or quelques mois avant, il y avait eu l’incident de l’aéroport de Makhatchkala. J’ai demandé à Scvortov si ça risquait d’être un problème pour les garçons, la plupart étant des Caucasiens du Nord, de se retrouver avec des Israéliens et potentiellement quelques militaires. Il m’avait dit que dans le doute s’il pouvait y avoir une autre solution, ça serait mieux… Donc les problèmes géopolitiques ne se limitent pas à Russie-Ukraine. Il faut aussi tenir compte des sensibilités des minorités ethniques en Russie.

 

Justement, cette question du changement de nationalité, c’est perçu comment du côté de la nation-mère ?

Le changement de nationalité est accueilli de manière variée. Je pense au lutteur Chermen Valiev qui est ossète et a pris la nationalité albanaise en 2024. En 2025 il gagne le championnat d’Europe contre Sidakov, Ossète aussi mais qui représente toujours la Russie. Or les médailles sont remises ce jour-là par Mikhail Mamiashvili, le président de la Fédération russe de lutte. Il y a eu une altercation entre eux car, en lui remettant sa médaille, Mamiashvili l’aurait accusé d’être un traître à la nation… À l’inverse tu as le cas du lutteur tchétchène Razambek Zhamalov : il a pris la nationalité ouzbèke en 2024, a remporté les JO sous le drapeau ouzbek, et a pourtant été accueilli en héros à son retour en Tchétchénie… Après, il y a déjà de nombreux athlètes tchétchènes qui ne représentent pas la Russie, du fait de la diaspora, alors peut-être que le rapport est différent…

 

Effectivement…

Du coup, malgré l’exemple de Zhamalov, j’aurais eu tendance à penser les pouvoirs tchétchènes plus virulents sur de potentiels changements de nationalité, surtout vers des pays occidentaux. Mais le boxeur Artur Beterbiev représente à présent le Canada, et n’en reste pourtant pas moins une immense icône du sport tchétchène, alors je ne sais pas trop.

Pour revenir à ta question : le changement de nationalité sportive n’est généralement pas commenté par les institutions officielles en Russie. Certains athlètes font ce choix, d’autres non, c’est comme ça. Peut-être qu’il y aurait plus de critiques si de vraies stars du judo russes, par exemple Arbuzov ou Tasoev avaient décidé de changer de nationalité.

Les institutions ont forcément été bien plus critiques publiquement sur les décisions du CIO et des fédérations internationales d’exclure les athlètes russes, ou de leur interdire de concourir sous le drapeau et l’hymne. Maintenant qu’ils ont été autorisés à représenter à nouveau le drapeau et l’hymne russe, il faut composer avec les réticences de certains pays – en premier lieu l’Ukraine – et le durcissement de la politique des visas vers l’espace Schengen pour les ressortissants russes.

 

Je me souviens qu’au tout début de la guerre en Ukraine JudoInside notamment avait communiqué autour du couple entre un Ukrainien champion d’Europe 2022 et sa compagne de l’équipe russe. Tu sais où ils en sont depuis ?

Je sais qu’il y a aussi un autre couple avec le -73 kg Makhmadbek Makhmadbekov, qui a changé de nationalité sportive et a remporté le Grand Chelem de Paris 2026 sous les couleurs des Émirats Arabes Unis, et sa compagne la -57 kg Kseniia Galitskaia, championne du monde juniors en 2021 et qui représente toujours la Russie… Le couple ukraino-russe, c’est Iadov et Bobrikova, c’est ça ? Je n’avais pas suivi, mais je vois sur Internet qu’elle a quitté l’équipe russe et s’est installée en Ukraine.

Je peux aussi dire que, toujours sur le Grand Chelem de Paris, j’ai plusieurs fois croisé des judokas ukrainiens, avec lesquels on s’est mis à parler russe sans que ça pose problème au fil de la conversation – tant que je ne leur impose pas la langue d’office, ils m’avaient entendue parler avec les Azéris en russe. L’année dernière ça avait beaucoup intrigué un certain Ivan/Vanya, qui m’avait posé plein de questions sur ce que je faisais en Russie, pourquoi j’y étais partie, et qui était très content d’en discuter. Enfin j’avais tout une troupe de Caucasiens qui venaient me voir pour plaisanter entre deux randoris sur le stage post-Grand Chelem, les Azéris, les Ukrainiens, les Géorgiens… Donc même s’il y a des conflits, des tensions, finalement le russe reste une langue de communication dans tout une région du monde. On peut la dénoncer comme une langue coloniale, et certains le font. Sûrement que Lytvynenko parle russe avec ses camarades de l’équipe, ou du moins avec Scvortov.

 

Saint-Petersbourg, avril 2018. Invitée à démontrer le nage-no-kata à l’occasion d’un passage de grades. ©Archives Tiphaine Ginglewein/JudoAKD

 

Tu as donc le privilège d’aborder la société tchétchène par son versant féminin également. Qu’est-ce que tu découvres en observant les choses sous cet angle ? Y’a-t-il des a prioris que tu avais et qui ont été remis en question par la pratique de terrain ?

Chez les Tchétchènes, ce sont effectivement surtout les femmes qui me racontent les événements tragiques, les témoignages de la guerre, des rêves brisés, etc. Et, quelque chose que je vois aussi au Caucase du Sud, elles sont souvent pour moi une safe place.

 

C’est-à-dire ?

Parfois, j’ai du mal à interpréter le comportement d’athlètes que j’ai croisés. À l’école de judo, il y avait un garçon qui refusait tout contact physique, visuel et verbal avec moi, alors que les autres ne me traitaient pas comme ça. En demandant à une femme de la famille chez qui j’allais souvent manger, elle m’a expliqué pourquoi il faisait ça. Pour lui ce n’était pas de l’irrespect. C’était culturel…

 

Intéressant…

Pouvoir me reposer sur des femmes m’a aussi été utile ces derniers mois en Arménie. J’ai eu beaucoup de tentatives de drague dont certaines étaient vraiment irrespectueuses ou me mettaient mal à l’aise, mais je ne savais pas si c’était dans ma tête, si j’avais un comportement qui faisait qu’ils se permettaient ça, si je réagissais mal. Les entraîneurs avec qui j’ai abordé le sujet trouvaient ça plutôt drôle. Puis je me suis fait des amies filles avec qui j’ai pu en discuter et auprès de qui j’ai trouvé des explications et du soutien.

Pour les femmes tchétchènes, je ne sais pas si j’avais de vrais a prioris, car avant mon premier séjour en Russie je n’avais pas vraiment conscience des Tchétchènes en tant que peuple. Disons que tout ce que j’ai vu s’est dessiné sur une page vierge. Dans la diaspora comme dans les familles tchétchènes de Russie, j’ai rencontré des femmes tchétchènes voilées, d’autres non, qui sont investies en politique, qui font des études, qui sont femme au foyer, qui ont des loisirs “secrets” (qu’elles cachent à leur famille). Il n’y a pas un seul profil de femme tchétchène. Après, c’est vrai qu’elles triment, elles cuisinent, elles nettoient, elles gèrent les enfants. J’ai vu pas mal de témoignages sur la position de belle-fille qui est assez ingrate.

Quand je pense aux femmes tchétchènes que j’ai côtoyées, je pense aux discussions que j’avais dans la cuisine avec les femmes de la famille où je dînais quand j’étais à l’école de judo, aux femmes d’une autre famille dans laquelle j’ai été invitée pour une soirée (les hommes étaient partis au sauna, moi je n’étais pas invitée, et j’ai passé toute la nuit à discuter avec elles), mais surtout à l’une de mes amies à l’université, avec laquelle j’ai passé beaucoup de temps et qui m’a apporté beaucoup de réponses dès que j’avais une question sur la Tchétchénie et les Tchétchènes… En fait généralement c’est moi qui remets en question les a prioris des gens sur les Tchétchènes. Moi je n’en avais pas tellement en arrivant là-bas, et maintenant j’essaie avec mon expérience et mes connaissances de nuancer les discours que l’on entend sur les Tchétchènes.

 

Extrait du mémoire. ©Tiphaine Ginglewein/JudoAKD

 

J’aime beaucoup deux citations en page 132 de ton travail, lorsque tu dis que Frédérique Longuet-Marx rapporte dans ses Chroniques Caucasiennes les mots que lui adresse Georges Charachidzé : « Vous avez un avantage sur moi, vous avez accès au monde des hommes et au monde des femmes. Moi, je n’aurai jamais accès au monde des femmes ». Puis, plus loin : « Avec les femmes, on arrive très vite aux ‘vraies’ questions, celles qui concernent l’intime ; les hommes jouent essentiellement un rôle social ». N’est-ce pas le fil rouge de toute ton enquête ?

Je ne sais pas si la différence de place entre hommes et femmes tchétchènes et plus largement dans le Caucase est le fil rouge de mon travail. En tout cas c’est quelque chose qui revient toujours, oui. D’une part car je remarque et j’observe cette différence de l’extérieur, d’autre part car elle s’applique à moi également.

Comme dit précédemment, je suis tout à fait d’accord avec George Charachidzé et Frédérique Longuet-Marx sur l’existence de ces deux mondes et sur le caractère intime du monde des femmes. J’ai davantage eu l’occasion de le constater lorsque j’étais en Russie et que nous étions invités dans des familles tchétchènes. Lui partait au sauna ou faire des grillades avec les hommes, et sa fille et moi pouvions rester avec les femmes, et les discussions avaient en effet un côté plus intime : la famille, la maternité, etc. C’est toujours le cas aujourd’hui au Caucase du Sud. Si dans l’une des structures sportives que je visite il y a des femmes, généralement du côté de l’administration, à un moment je vais toujours être invitée pour un thé ou un café, et ce sont elles qui vont me demander si je suis mariée, si j’ai un amoureux, une famille, si je me sens bien au Caucase…

Les femmes m’ont aussi offert une autre sensibilité sur les récits de guerre. La première personne qui m’a parlé des guerres de Tchétchénie est le garçon qui s’occupait de moi quand j’étais malade en février 2017 dans le dortoir de l’école de judo. Et ce n’est pas le seul qui a évoqué les guerres avec moi. J’ai des récits de différents hommes de différentes générations et qui ont différents vécus, des Tchétchènes de Tchétchénie mais également dans la diaspora en France. Et j’ai un point de comparaison entre les discours des hommes et des femmes sur la guerre. Ils ne se focalisent pas sur les mêmes choses, et c’est ce qui est intéressant. Les femmes qui m’en ont parlé avaient davantage tendance à évoquer des moments précis, concrets et tragiques. Chez les hommes il y avait toujours une certaine distance avec le récit. Sauf un des lutteurs de l’Insep, qui a eu un récit presque drôle, ce qui a créé un décalage qui m’a bien marquée !

 

Tu te situes où, toi, par rapport à tout ça ?

En dehors des discours, je me trouve moi-même à la limite de ces deux mondes, puisqu’en tant qu’invitée étrangère je ne suis pas complètement soumise aux mêmes règles. C’était le cas pour les Tchétchènes, mais je vois aussi au Caucase du Sud que je peux avoir un traitement particulier. J’ai un ami et collègue photographe, qui a travaillé sur les enfants lutteurs géorgiens. Il a publié un livre de photos dans lequel j’ai écrit un texte. Il est revenu en Géorgie le mois dernier avec un collègue pour tourner un film. Le tournage avait lieu sur de vrais entraînements de lutte, et j’ai pu constater que les enfants et les entraîneurs avaient une approche différente lorsqu’il s’agissait de moi. On en rigolait même. Les enfants ont commencé à venir me dire bonjour au bout de deux-trois jours, alors qu’ils saluaient les garçons dès le début. Pour les entraîneurs, généralement j’ai un contact plus facile car c’est moi l’interprète [Sourire]. Mais il y a une sorte de paternalisme affectueux qu’ils n’expriment pas envers les garçons. Par exemple, j’aurai toujours une chaise et un café sans demander. Mais il faut aussi jongler avec la drague [Sourire]…

 

Sparring de Romane Dicko lors d’un mercredi de l’équipe de France en 2018 à Bourges. ©Archives Tiphaine Gingelwein/JudoAKD

 

Vu la sensibilité des relations internationales aujourd’hui, as-tu eu des freins venus de France ces derniers mois au fur et à mesure de l’avancée de tes travaux ? Des gens t’ont-ils dissuadée de retourner physiquement dans cette région ? Ou au contraire es-tu encouragée à le faire au regard des nuances que tu peux apporter à toute cette complexité ?

Quand je suis partie en Arménie fin août 2025, ma grand-mère était persuadée que je ne reviendrai jamais et que j’allais me faire enlever ou tuer au Caucase. Je sais que mes parents ont abandonné l’idée de me faire rester en place. Ils s’y sont fait et admettent qu’ils ne peuvent pas m’empêcher d’aller vagabonder. Aujourd’hui ça va. C’était plus sensible juste après le début de la guerre.

 

Pourquoi ?

Parce que le retour a été très brusque et dur psychologiquement pour moi. J’ai perdu des amis, des projets et mes affaires sont toujours là-bas. Mes proches avaient du mal à comprendre quel attachement je pouvais avoir pour un lieu en guerre et dont je venais de me faire expulser. Même si je ne soutiens pas les actions de l’État, j’y ai des souvenirs et des amis, donc j’ai forcément un attachement. Ça a engendré quelques mécompréhensions et conflits.

 

Du genre ?

Du genre j’ai expliqué un jour à un camarade judoka en France sur quoi portait mon mémoire, il m’a répondu “mais les Tchétchènes, c’est des terroristes !“. Donc certains sont persuadés que je suis folle, présupposent des opinions politiques que je n’ai pas.

Depuis mars 2025 et mon premier séjour de terrain pour la thèse, j’ai créé un canal WhatsApp avec ma famille et mes amis, où je décris mes rencontres, ce que je fais, et j’envoie des photos. J’essaie d’expliquer régulièrement l’histoire des lieux, des régions, des personnes, pour qu’ils comprennent comment fonctionne la région et pourquoi je la trouve intéressante. Et, comme ils peuvent me lire régulièrement, ils savent que je vais bien et ils arrêtent de m’embêter [Sourire].

 

Quid du milieu universitaire qui suit tes travaux ?

L’un de mes codirecteurs n’est pas spécialiste du Caucase, alors il découvre petit à petit la région à travers ce que je lui raconte, et est passionné… Au niveau institutionnel, j’ai parfois des conseils ou des recommandations de la part des ambassades. Généralement je m’arrange pour être en contact avec elles. J’ai dû demander une autorisation de mission de la part de l’Université qui m’a accordé le contrat doctoral pour faire mon terrain. D’après ce qu’on m’a dit, lors des délibérations pour l’attribution du contrat, ils étaient un peu frileux sur la faisabilité du projet de thèse parce que c’est une région difficile, il faut une bonne connaissance des cultures, des langues, savoir jongler avec les histoires nationales, soviétiques, les problèmes géopolitiques, savoir ce qu’on peut faire ou dire. Quand j’ai répondu à une de leurs questions que j’avais régulièrement vécu dans un foyer avec des sportifs tchétchènes et que c’était l’un des peuples les plus durs à aborder au Caucase, ça les a convaincus de ma capacité à me débrouiller au Caucase du Sud. Bon j’ai une clause dans mon ordre de mission qui stipule que s’ils m’interdisent formellement un pays en particulier, ou une région, je ne peux pas m’y rendre. Pour l’instant, ça n’est pas arrivé. Et puis même si ma famille est parfois persuadée que je suis inconsciente, je suis précautionneuse. J’ai des contacts “sûrs” dans les lieux où je vais. Je ne vais pas quelque part si je n’y suis pas attendue.

 

Caorle, Italie, juillet 2025. championnats d’Europe juniors de lutte. Invitée par l’entraîneur de l’Ararat Wrestring Club ente deux opérations de son genou. “Comme je faisais pitié à toutes les délégations parce que j’étais en béquilles et qu’il y avait des escaliers partout, j’ai réussi à sympathiser avec quelques lutteurs azerbaïdjanais alors que j’avais un T-shirt arménien. Et comme ils venaient vérifier que j’allais bien, ils ont fini par s’installer à côté de l’équipe d’Arménie avec laquelle j’étais, et donc j’ai quelques belles photos d’eux côte-à-côte.” ©Tiphaine Ginglewein/JudoAKD

 

Les mondiaux de Bakou se profilent à l’automne 2026. À l’inverse de l’édition 2018 qui s’était déjà tenue là-bas, y’aura-t-il des judokas arméniens cette fois ?

Il y a plusieurs hypothèses. Première hypothèse : il n’y a pas de judoka arménien sénior sélectionnable donc pas de problème. Selon moi c’est assez probable, l’Arménie n’ayant pas une grosse équipe sénior en judo car si les sportifs arméniens n’ont pas de résultat européen ou mondial (c’est-à-dire un podium ou une cinquième place) avant leurs dix-huit ans, ils partent au service militaire pour deux ans (un an et demi depuis janvier 2026). Ensuite ils ne retournent au sport que très rarement, et il y en a trop peu qui font des résultats pour avoir une équipe sénior – à voir quand même pour le -60 kg Vahé Aghasyan, champion d’Europe U23, Davit Abrahamyan qui vient de faire 5e aux Europes en -66, et Gor Karapetyan qui a été champion du monde cadet 2022…

Deuxième hypothèse : il y a des judokas susceptibles de participer et les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan continuent à aller vers un simulacre d’amélioration : ils ont signé la paix, il y a des premières visites officielles, la frontière a ouvert au premier transport de fret… À voir donc.

Troisième hypothèse. Il y a des judokas mais la situation reste trop tendue. Le championnat d’Europe de lutte U17 sera un crash-test : il est aussi organisé à Bakou mais en juillet, et des Arméniens seront sélectionnés, à voir s’ils pourront y aller ou non. Les entraîneurs arméniens à qui j’ai posé la question ne savent pas encore. Les précédents ne sont pas très encourageants. Les Arméniens avaient pu aller aux Jeux européens en 2015, ça avait l’air de s’être bien passé, mais avec le destin du Karabagh les choses sont redevenues plus compliquées. “Notre” lutteur français d’origine arménienne Gagik Snjoyan a renoncé au Tournoi de qualification olympique de Bakou en 2024 (il y a pas mal d’articles sur le sujet), et les Azerbaïdjanais qui s’étaient rendus au championnat d’Europe d’haltérophilie en Arménie en 2023 ont quitté la compétition en cours de route car leur drapeau a été incendié pendant la cérémonie d’ouverture.

 

Ton travail permet de relier pas mal de pointillés de l’Histoire. Page 40, tu racontes ce que, dans cette partie du monde, le judo doit historiquement au sambo : « Le judo, délaissé suite au décès d’Ochtchepkov pendant les purges staliniennes, est en quelque sorte maintenu par la pratique du sambo. Lorsque le judo devient sport olympique aux Jeux de 1964 à Tokyo, l’URSS entend lancer le développement de ce sport à grande échelle, et des écoles de sambo et de judo sont fondées dans les différentes républiques de l’Union. Ainsi, Khavaj, en ouvrant son école en 1966, est l’un des pionniers du judo en Tchétchénie »… Il semble y avoir une vraie porosité entre parler de judo en Tchétchénie et évoquer le Daghestan, les purges staliniennes, le sambo et les différentes diasporas…

Je pense qu’évoquer quoi que ce soit de la culture tchétchène, surtout le sport, sans replacer cela dans le contexte historique et géographique n’a pas de sens. Pour que le judo arrive en Tchétchénie, il a fallu qu’il apparaisse d’abord en Russie/URSS, via Vassili Ochtchepkov, un orphelin russe élevé au Japon car né à Sakhaline et la moitié de l’île est alors occupée par le Japon après la guerre de 1905. Il apprend le judo là-bas avec Kano, fait plusieurs allers-retours en Russie/URSS, puis finit par devenir instructeur sportif militaire à Moscou. C’est avec lui et quelques-uns de ses collègues/élèves que se développe le sambo dans les années trente. Mais c’est la période des purges et, comme il parle japonais, il est accusé d’être un espion, est arrêté, et meurt. Le judo est alors laissé de côté au profit du sambo, jusqu’à l’inscription du judo au programme des JO en 1964 puis en 1972. Donc, dans la deuxième moitié des années soixante, il faut développer la pratique du judo partout en URSS, et cette charge est confiée à des gens qui ont reçu une formation de sambo.

 

Passionnant !

L’une des voies d’entrées du judo en Tchétchénie, que j’ai étudiée plus précisément dans mon mémoire, c’est celle de l’école de Staryïe Atagui/Yokkha Atagha, d’où viennent les garçons avec lesquels j’ai habité à Tosno. Des élèves d’Ochtchepkov – Arkadi Kharlampiev et Ivan Vassiliev – enseignaient le sambo à Léningrad, où a appris le sambo Hussein/Khoussein Tataev, qui est rentré en Tchétchénie pour ouvrir une école de sambo puis de judo en 1966. Il y a aussi des écoles qui ont ouvert à cette époque à Grozny. En plus, tout ça coïncide avec le retour des Tchétchènes de déportation à partir de 1957, donc le sport est en pleine (re)construction, et beaucoup de ceux qui le construisent sont nés ou ont grandi au Kazakhstan.

Dans les années quatre-vingt dix, c’est la guerre, les salles sont bombardées, détruites, les jeunes sont au front, donc ce n’est pas vraiment possible pour le sport de continuer correctement. Pourtant, c’est en 1996 que les Tchétchènes ont leur premier champion olympique, en lutte libre – Bouvaïssar Saïtiev. Mais lui, il est né et a grandi à Khassaviourt, au Daghestan, pas très loin de la frontière tchétchène, où il y a une grosse communauté tchétchène. Toujours aujourd’hui Kassaviourt est une école de lutte très réputée. J’ai moins l’impression que ce soit le cas en judo, mais il y a pas mal de Tchétchènes de Khassaviourt qui performent en lutte, et le boxeur Beterbiev vient également de là-bas.

Dans l’équipe de France de lutte libre, où la plupart des garçons sont Tchétchènes, il y en a pas mal qui sont nés autour de Khassaviourt dans les années 90 et qui me disaient qu’à part aller à la lutte, il n’y avait pas grand-chose à faire. Et puis de l’autre côté de la frontière, en Tchétchénie, c’était la guerre. Dans son interview en sortant du podium en 1996 Saïtiev dit quelque chose de très émouvant, je le cite dans le mémoire : “Bien entendu, tous les habitants de Russie sont heureux de ma victoire, brandissent des drapeaux, chantent l’hymne. Mais je sais que ceux qui sont les plus heureux pour moi, ce sont mes compatriotes [tchétchènes]. Ils vivent des moments très difficiles. Si j’ai pu, d’une quelconque façon, les aider à se distraire un peu, j’en serais très heureux.

 

 

La guerre entraîne aussi le départ de beaucoup de Tchétchènes vers l’Europe de l’Ouest et la formation d’une diaspora importante, qui reste investie dans les sports de combat. En France on a l’équipe de lutte libre dont j’ai parlé, pas mal de combattants de MMA (les frères Younousov, “Baki”). Il y a quelques judokas – Saparbaev en France, Batchaïev, Gazaloïev en Belgique. En Turquie aussi, mais souvent ils ont pris des noms turcs, alors plus durs à repérer [Sourire]. Il y a Bektas Demirel et ses fils, et Selim Tataroglu et son fils Ibrahim qui vient de remporter le Grand Prix Upper Austria et monter sur le podium des championnats d’Europe de Tbilissi. Après, les membres de la diaspora font surtout de la lutte. Comme il y a un fort lien communautaire, il y a plusieurs comptes sur les réseaux sociaux qui font une liste de tous les Tchétchènes qui représentent la Russie et différentes diasporas à chaque championnat sportif important. Par exemple, récemment il y a eu le championnat d’Europe U23 de lutte, bon eh bien je sais grâce au compte Chechen_wrest sur Instagram qu’il y a onze Tchétchènes qui y représentent cinq pays.

 

Tbilissi, 19 avril 2026. En se hissant à vingt ans sur son premier podium continental sénior, le Turc Ibrahim Tataroglu marche sur les pas de son père Sélim, né Zelimkhan Magomedov, quadruple champion d’Europe et quatre fois médaillé mondial entre 1994 et 2005. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Donc la guerre et la diaspora qu’elle a causée ont marqué le paysage sportif tchétchène d’une part sur place au niveau des infrastructures et puis toute l’histoire qui s’ensuit – accession au pouvoir de Kadyrov, instrumentalisation des sports de combat, etc., et d’autre part dans les pays qui les accueillent, où les Tchétchènes se font une grande place dans des sports qui n’étaient pas forcément dans les mœurs ou les performances locales. Donc c’est important d’avoir tout ça en tête pour comprendre la géographie du sport tchétchène.

Ma thèse s’oriente justement vers une réflexion autour des notions d’héritage et de patrimoine, et le sambo s’inscrit pleinement dedans dans l’espace post-soviétique. Qu’est-ce qu’on fait de cette discipline et de sa forte identité soviético-russe (aujourd’hui les sponsors de la Fédération internationale de sambo sont des entreprises russes) ?

 

Bonne question.

J’ai des éléments de réponse pour la Russie, l’Arménie et la Géorgie, où je me suis entraînée et où j’ai exploré la question. Il y a l’histoire qui m’a été racontée par certains acteurs eux-mêmes, que je cite en effet dans mon mémoire. Pour la Russie, le judo est bien développé et a des résultats mais, par exemple, quand j’étudiais à Moscou, j’étais obligée d’être inscrite à la section de sambo pour pratiquer le judo (et, dans les faits, je pratiquais du sambo). Et on voit des traces du sambo dans les appellations des techniques de judo puisqu’il est courant d’utiliser les appellations russes et non japonaises. Un peu comme en français à l’époque avec la méthode Kawaishi, projection par la hanche, etc. Mais en russe. Ça, on peut le voir aussi en Arménie. Là-bas le judo n’a que très peu de résultats, il y a des sections de sambo uniquement, et la plupart des judokas que je connais concourent aussi en sambo. Mais de manière générale l’Arménie a un paysage sportif encore très soviétique dans son fonctionnement.

 

Comment ça se passe, en Géorgie ?

En Géorgie à l’inverse, en raison de la situation de l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, il y a un vrai rejet des traces soviético-russes. Mais la densité des judokas est telle qu’il y a aussi une pratique du sambo. Cela dit, il y a finalement peu de sections uniquement consacrées au sambo. Je suis allée à Poti, où les entraîneurs sont des sambistes, et ils m’ont dit qu’ils aimaient le sambo, mais il y a tellement peu de choses à en faire en Géorgie qu’ils sont obligés de passer par le judo. Le sentiment anti-russe se laisse parfois sentir sur les compétitions : au championnat national, les tapis portent les logos des sponsors Rosneft et Rossambo, eh bien ils ont gratté toutes les lettres “ROS”… Donc oui, le judo doit historiquement beaucoup au sambo dans l’ex-URSS, mais je pense qu’il est toujours intéressant de se pencher sur la question aujourd’hui.

 

Oni, Ratcha-Letchkhoumie-Basse-Svanétie, dans la région historique de Ratcha, Géorgie, février 2026. “On m’avait dit que les montagnards étaient un peu sauvages, mais c’est l’endroit où j’ai reçu le meilleur accueil. Cette salle est l’ancienne école de sport d’Oni. Généralement, comme la lutte est le sport principal, les écoles sportives des villages ou des petites villes de province géorgiennes sont juste rondes, construites autour d’un tapis de lutte. Celle-ci date des années soixante mais n’est plus en activité. Ils ont ouvert un complexe en 2025.” ©Tiphaine Ginglewein/JudoAKD

 

Page 52, tu écris : « Notons cependant que le système d’éducation physique soviétique, puis russe, est sujet, depuis la fin des années 2010, à des critiques le décrivant comme archaïque et mettant en lumière les conséquences sur la psychologie des enfants constamment poussés à la performance »… En 2016 en Espagne, j’avais interviewé Dmitry Morozov, alors responsable de l’équipe masculine russe de judo, et il confirmait cela. Qu’en est-il, dix ans plus tard ? 

Ça fait un moment que je ne suis pas allée en Russie, alors je ne sais pas dire… Pour donner quelques pistes, la pratique sportive et, en l’occurrence du judo, n’est pas vraiment pensée comme un loisir. C’est avant tout une pratique compétitive, donc les enfants sont forcément poussés à la performance. Qui plus est, le système d’attribution des ceintures – si je me base sur les observations que j’avais faites à l’époque – suit la classification sportive russe, qui est elle-même dépendante des résultats. Donc pour avoir une ceinture marron, il faut être KMS (Candidat au Maître des Sports), noire – MS (Maître des Sports). Je ne sais plus exactement, mais ce sont déjà des podiums régionaux (okroug, sachant qu’on peut mettre quelques fois la France dans un okroug) et nationaux. Donc forcément, pour avancer il faut des résultats.

 

Tu évoques d’ailleurs page 53  Degui Bagaïev, entraîneur émérite de l’URSS et figure fondatrice de la lutte libre en Tchétchénie après le retour des Tchétchènes de déportation en 1957 : « On trouvait un carré d’herbe libre dans un parc et on commençait l’entraînement. Vous pensez que ça effrayait quelqu’un ? »

Les entraînements en plein air, surtout l’été, je vois ça très souvent ! Si ce n’est pas du judo ou de la lutte directement (ou du moins des exercices d’opposition), musculation, course, uchi komi, tout ce qui s’y prête. Même avec des salles toutes neuves. Alors non, ça n’a pas changé, sauf que ce n’est plus par nécessité. Et je pense que ce n’est pas si mal.

 

Page 73 : «  Cet exemple est représentatif du système politico-sportif russe, qualifié par Lukas Aubin de sportokratura, qui s’ajoute en Tchétchénie à un autre processus, la kadyrovisation »… Tu évoques plus loin que l’Autrichien Shamil Borchashvili, après son bronze olympique en 2021 à Tokyo, a adressé ses tout premiers mots de remerciements à Ramzan Kadyrov… Peux-tu développer ?

Je te joins un article de Lukas Aubin qui apporte aussi des explications pour le cas précis du sport. Comme il le dit dans l’article, la kadyrovisation c’est la construction d’un roman national favorable à la famille Kadyrov. J’irais plus loin en disant que c’est l’accaparement de l’espace public et politique par la famille Kadyrov. Il y a des enquêtes qui recensent le nombre de membres de la famille ou du clan Kadyrov dans les instances dirigeantes, je les cite dans mon mémoire.

Comme je te le disais, avant de travailler sur le sport, j’ai aussi travaillé sur les “Mosquées Kadyrov”, dont je pense qu’elles sont aussi un exemple de kadyrovisation : on reconstruit des mosquées durant la période d’après-guerre, et on leur donne des noms Kadyrov. Ce résumé de mon premier mémoire montre bien l’accaparement de tous les domaines relatifs à ces mosquées par la famille Kadyrov : noms, financements, maîtrise d’œuvres, prêches. Et on retrouve la même chose dans le sport. C’est en ce sens que j’évoque la kadyrovisation.

 

Tokyo, 27 juillet 2021. En dominant en huitièmes de finale l’Israélien Sagi Muki, champion du monde 2019, l’Autrichien Shamil Borchashvili franchit un pas considérable dans sa marche vers le bronze olympique. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Page 87, tu rappelles la sélection française en lutte libre au championnat d’Europe U23 2023. L’équipe est composée d’Adam Biboulatov, Khamzat Arsamerzouïev, Mohamed-Amine Sanga- riev, Magamed Deliev, Rakhim Magamadov et Adlan Viskhanov. Les six sélectionnés sont d’origine tchétchène. Tu écris ensuite que « la composition de la sélection française suscite un grand nombre de réactions indignées en Russie, dont l’équipe ne peut prendre part à cette compétition en raison des sanctions prises à son encontre dans le cadre de la guerre en Ukraine. Mikhaïl Mamiachvili, président de la Fédération de lutte sportive de Russie, fait le commentaire suivant : « Ces personnes ont grandi là-bas, aucun d’entre eux n’a jamais représenté la Russie. Les Français vont aux gay prides, les Tchétchènes doivent bien remplir leur rôle d’homme à leur place. »  Sacrée sortie…

Mamiashvili est habitué des sorties un peu houleuses. J’ai évoqué sa dispute avec Chermen Valiev sur le podium du championnat d’Europe de lutte l’année dernière. Je n’ai pas d’autres exemples en tête au niveau officiel. Mais il m’arrive moi aussi d’être confrontée des remarques de ce genre quand je fais mon terrain. Cet été quand j’étais au championnat d’Europe U20 de lutte, un entraîneur arménien ronchonnait que les Européens de l’Ouest (Français, Italiens, Espagnols) feraient mieux d’aller jouer au foot plutôt que de venir faire de la lutte. Quelques heures plus tard il était scandalisé parce qu’un spectateur avait une boucle d’oreille. Et puis quand j’étais en Arménie des lutteurs m’ont plusieurs fois demandé s’il est vrai qu’en France des hommes peuvent se marier entre eux. Ça m’a rappelé qu’on me posait souvent ces questions quand j’étais en Russie sur les “gays” et les “migrants” (c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas blancs et chrétiens)… Donc c’est quand même quelque chose qui les travaille.

La masculinité au Caucase est tout un sujet, et elle est par beaucoup d’aspects différente de chez nous. Les commentaires de Mamiashvili s’inscrivent en partie dans ce contexte, mais aussi dans la frustration géopolitique de voir des athlètes originaires de territoires sous administration russe remporter des médailles pour des pays européens, et qui à ce titre peuvent être perçus comme des traitres. La sortie sur les Français et leurs « gay prides » est un mélange de ces deux facteurs.

 

Quel effet ça fait de se voir qualifiée d’« amie » en légende d’une photo de toi sur le mur d’une école locale, comme tu l’évoques en page 83 ?

Ta question me plonge dans une petite introspection. À vrai dire je trouve ma tête horrible sur cette photo et cela m’embête que ce soit celle-là. Aussi, j’ai un peu honte de me retrouver sur ce mur au milieu de personnes qui ont comme légende des résultats européens, des podiums nationaux, des titres en veux-tu en voilà, alors que moi, le mieux qu’ils puissent écrire c’est “ceinture noire et amie“. D’un autre côté, je sais que ça veut dire que j’ai une place dans l’histoire de cet endroit, et ça me touche. Je sais que l’un des garçons tchétchènes avec qui j’étais en contact pour ma thèse, qui est arrivé là-bas après mon dernier passage est parti à la recherche d’informations sur moi et m’a envoyé une photo de ce tableau des fiertés, où je figurais donc toujours. Ça me rend triste, aussi, parce que mes séjours là-bas se sont arrêtés très brutalement.

 

Pourquoi ?

J’avais un visa pour avril 2020, mais le covid. J’y ai fait un rapide saut à l’hiver 2022, mais la guerre. Et depuis je n’ai pas pu y retourner. Je me dis que cette photo finira bien par être enlevée, car ce tableau n’est pas figé. J’ai surtout peur de ne pas pouvoir y retourner avant que toutes les personnes qui m’y ont connue n’en partent. Je ne suis pas sûre qu’il reste beaucoup des garçons avec qui j’ai vécu. Je crois même qu’il n’y en a qu’un seul et qu’il est devenu entraîneur. Pas de bol, c’est celui qui m’ignorait pour respecter les normes tchétchènes. Et le directeur commence à avoir un certain âge. Combien de temps ai-je pour y retourner avant que cette page ne se tourne définitivement ?

 

Peux-tu développer le concept de « musculinité » que tu évoques page 107 et son influence sur les pratiquants tchéchènes ?

Il me semble avoir évoqué la musculinité spécifiquement dans le cas des garçons nés dans les années quatre-vingt-dix qui me parlaient de Van Damme et d’autres acteurs comme d’un modèle qui leur a donné envie de faire des arts martiaux. Et j’ai piqué le terme à Yvonne Tasker elle-même citée par Anne Gjelsvik dans From hard bodies to soft daddies […] (j’adore le titre) à retrouver dans la bibliographie de la thèse, où elle parle de l’esthétique masculine dans les films d’action américains. Je n’ai plus en tête le texte, mais les années quatre-vingt-dix avaient un type précis de héros “musculin”, où la masculinité passait aussi par un corps musclé. Ces ressorts de la masculinité dans les films ont changé ensuite, en tout cas c’est la conclusion de son étude.

En Tchétchénie le corps est censé être couvert en partie, y compris pour les hommes, et on n’est pas censé être dans son admiration ou son culte. Donc c’est presque drôle que cette forme de masculinité ait été un argument. Ce n’est pas quelque chose que j’ai entendu chez les plus jeunes. Après, bien sûr que le corps, le rapport au corps et à son esthétique est important chez les sportifs, ça je le vois plutôt aujourd’hui au Caucase du Sud. Mais ce n’est pas vraiment quelque chose que je cherche à théoriser.

 

Tu évoques aussi la figure du loup…

La symbolique du loup est très prégnante pour les Tchétchènes. C’est un animal national, et il est repris partout, y compris dans le sport. J’ai un passage du mémoire qui analyse les surnoms donnés aux sportifs et les logos de clubs ou d’organismes liés au sport, et on voit que cette symbolique est très souvent présente. C’est un animal fier, libre, sauvage, fort et résistant, auquel s’identifient les Tchétchènes. Et le sport est l’un des lieux d’expression de cette symbolique.

 

Tbilissi, 19 décembre 2015. Autour de Tamerlan Bashaev – avec le trophée – et Yakub Shamilov, l’Edelweiss de Grozny savoure sa troisième place aux championnats d’Europe par équipes de clubs. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

 

Page 144 : « C’est ainsi le cas d’Assia Khamzatova, qui fut championne d’URSS en 1979, ou de Choumissat Mamaïeva, qui pratiquait dans les années 1980 et 1990. Cette dernière s’était d’ailleurs déguisée en garçon afin de pouvoir s’inscrire dans la section de judo du village de Samachki. » Pour avoir déjà écrit sur le sujet en interviewant notamment sa fille mais aussi Jimmy Pedro, Kayla Harrison ou Marti Malloy à son propos, ça me rappelle beaucoup l’histoire de Rusty Kanokogi aux USA…

Pour Choumissat, je tire ça d’un article publié sur l’encyclopédie du sport tchétchène et qui est une republication d’un article de Vesti Respubliki. Pour résumer, elle a commencé le judo car il n’y avait simplement pas d’autres sections dans son village (Samachki, qui sera un lieu particulier de la première guerre de Tchétchénie, je te laisse également te renseigner sur ce massacre dont j’ai eu des échos lors de mon travail). Et comme ils ne prenaient pas les filles, elle s’est habillée comme un garçon et s’est inscrite. Quand l’entraîneur a découvert que c’était une fille, il n’a pas osé la renvoyer, d’autant qu’elle pratiquait aussi bien que les autres judokas. Ses parents n’étaient initialement pas au courant, mais c’était eux-mêmes d’anciens sportifs et, quand ils l’ont appris, ils ne l’ont pas non plus empêchée d’aller au judo. D’ailleurs en relisant l’article je vois que le nom indiqué est Khajmoukhambetova, je ne sais pas pourquoi j’ai écrit Mamaïeva dans mon mémoire… Peut-être s’est-elle mariée dans l’intervalle et qu’ils ont modifié l’article depuis ?

 

Page 145, tu écris un très intéressant paragraphe sur le poids de la religion : « Les Tchétchènes sont, dans leur écrasante majorité, de confession musulmane. La République de Tchétchénie est l’une des sept républiques de la Fédération de Russie ‘à majorité musulmane’, soit peuplées à plus de 50 % de ‘musulmans ethniques’, terme qui désigne les peuples dont l’histoire et la culture sont fortement marquées par l’islam. D’après le recensement de 2010, la Tchétchénie est peuplée à 97 % de musulmans ethniques. Si l’islam était déjà présent au Caucase du Nord depuis le VIIIe siècle, principalement au Daghestan, celui-ci s’implante en Tchétchénie au cours du XIXe siècle, grâce aux prédicateurs et chefs de guerre que furent le Cheikh Mansour et l’Imam Chamil. Pour ces derniers, la religion est un moyen d’unifier les peuples nord-caucasiens face à l’Empire russe, qui cherche à conquérir la région. » Est-ce quelque chose que tu ressens aujourd’hui encore ?

L’islam a évidemment toujours une place importante pour les Tchétchènes aujourd’hui. Et l’imam Chamil est une figure dont j’ai eu connaissance avant de l’étudier, via les garçons. Donc ces figures historiques à la fois religieuses et guerrières ont toujours une place dans l’affect tchétchène. Ensuite, pour la religion de manière plus générale, elle est importante mais sous des formes diverses.

 

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire qu’entre l’islam à la sauce Kadyrov, l’islam de ceux qui ont connu l’URSS et donc un athéisme de façade, le salafisme qui a eu une implantation en Tchétchénie, le soufisme, le tout mêlé aux normes tchétchènes préislamiques, ça donne un paysage en fait assez varié selon les lieux et les générations. Dans mon cas précis, quand je vivais avec les garçons, je me souviens qu’il y en a un qui récitait le Coran dans la salle de judo pendant nos heures de repos. Je sais aussi qu’il y a pu avoir des conflits au sein du groupe sur fond de désaccords religieux. Et puis la religion pose quelques limites dans le sport, comme je l’ai écrit dans mon mémoire : sur la pratique des femmes, sur les pratiques qui sont admissibles de manière générale même pour les hommes (les coups, les tenues), le problème des sponsors cf. la photo de Saaïev dans les dernières pages du mémoire. Donc oui la religion est toujours un sujet. Mais ça n’est pas le cas que de l’islam. Dans l’ex-URSS il me semble que ce phénomène est étudié, le retour du religieux après l’athéisme soviétique. Je vois aussi beaucoup de manifestations du religieux chrétien dans le sport en Géorgie et en Arménie. Fin avril 2026, j’ai même découvert un village où l’entraîneur lit des prières orthodoxes avant chaque entrainement. C’est la première fois que je vois ça.

 

Tbilissi, mars 2025. De passage pour trois semaines au Judo Club Georgia. ©Tiphaine Gingelwein/JudoAKD

 

Page 159, tu écris « Je n’ai pas pu approfondir chacun des questionnements que soulève la thématique étudiée. Il est ainsi envisageable de poursuivre l’étude des sports de combat chez les Tchétchènes en abordant des questions plus financières, à l’image du choix des sponsors par les athlètes, ou encore du débat existant autour des arts martiaux mixtes, discipline très en vue à l’international et offrant de grandes opportunités économiques, mais qui contrevient à l’éthique traditionnelle tchétchène. Nous pouvons également nous interroger sur une potentielle dimension sacrée de la pratique sportive chez les Tchétchènes, que l’on pourrait analyser au regard de leurs rituels religieux, et notamment du zikr (‘invocation’, ‘souvenir’) effectué par la confrérie soufie Qadiriyya, à laquelle appartiennent les Kadyrov et une partie des Tchétchènes. En effet, cette cérémonie, lors de laquelle le fidèle cherche à se rapprocher d’Allah en invoquant son nom, prend au sein de cette confrérie une forme physique, voire sportive, les croyants courant, sautillant et frappant leurs mains au son leurs invocations. » Si tu pouvais ajouter aujourd’hui une ou plusieurs annexes à ton travail initial, sur quels thèmes souhaiterais-tu mettre l’accent ?

Sur le sport précisément, j’aurais aimé pouvoir me rendre sur place et pouvoir échanger avec des filles tchétchènes qui pratiquent du sport. J’ai une camarade doctorante, Loujaine Laamal (je cite son mémoire) qui a pu s’y rendre et côtoyer des filles sur place. Elle continue de travailler sur les Tchétchènes. Je pense qu’elle sera amenée à traiter des questions qui me paraissent intéressantes au sujet de l’histoire, de la culture et de la politique tchétchène.

En élargissant mon travail au Caucase du Sud où je me retrouve aussi à interroger des gens qui ont connu des conflits et les bouleversements de la chute de l’URSS, je trouve passionnants ces récits personnels, ces « petites histoires » qui, mises bout à bout, font la « grande histoire ».

J’aurais aimé pouvoir collecter davantage de récits auprès de cette génération qui a connu l’URSS, sa chute et les guerres. J’aurais aussi aimé pouvoir m’intéresser aux lieux et m’y rendre moi-même. Je trouve passionnant au Caucase du Sud d’aller dans des endroits un peu reculés (ou pas), d’explorer des salles de sport qui datent du début du XXe siècle ou de la période soviétique. Dans les entretiens que j’ai faits avec de vieux entraîneurs tchétchènes, ils m’ont dit que la plupart des salles avaient été bombardées pendant la guerre. Mais est-ce qu’il y a des ruines, comment ces lieux ont été conservés, transformés, sauvés ?

 

Avec tout ce que tu as appris en chemin tant sur le judo qu’au niveau de tes recherches, quels conseils la Tiphaine d’aujourd’hui donnerait-elle à la Tiphaine qui, à l’âge de quatre ans nouait sa toute première ceinture blanche ?

Les conseils ne valent pas uniquement pour moi. Je pense que c’est une réflexion qui peut être utile à tout le monde, mais il y a tellement de moyens d’être investi dans le judo autrement qu’autour de la haute performance que chacun peut y trouver une place.

J’ai mis tu temps à accepter de ne pas avoir la psychologie pour la compétition, et c’est parfois frustrant ou dur d’expliquer ça à des gens qui ne pensent le sport que comme ça. Je suis certes mauvaise compétitrice, mais je ne suis pas non plus inculte et j’ai beaucoup de connaissances techniques qui peuvent être appréciées. En Arménie, mon entraîneur, Mkhitar Khachatryan m’a fait passer les examens de ceinture de ses élèves, j’avais beaucoup apprécié cette attention. Échanger sur ces points techniques est déjà une forme de partage.

Plus largement, ces sports induisent une proximité et jamais je n’aurais pu ouvrir cette porte sur les cultures caucasiennes sans le judo, surtout avec les Tchétchènes. Donc mon premier « conseil » et de garder à l’esprit que le judo est un univers très large et qu’il permet également d’élargir notre univers à nous.

Ensuite, c’est bateau, mais s’écouter et croire en soi. Ça peut paraître étonnant car je passe mon temps seule dans les montagnes caucasiennes au bord de tapis où je dois gérer le contact avec des sportifs parfois un peu bruts, mais j’ai aussi assez peu confiance en moi. Cela dit je suis aussi très obstinée, ça compense. Quand j’avais treize ou quatorze ans, j’avais croisé un jour un responsable du comité de mon département lors d’un événement familial, et il avait osé me dire que tant qu’il serait au comité, jamais il ne me laisserait avoir ma ceinture noire (il y avait quelques conflits dans ce département et je suis contente d’en être partie). Deux ans plus tard il a bien été obligé de me la remettre. Et dix ans plus tard, je pense que mon chemin dans le judo n’est pas complètement raté et que c’est un beau pied de nez de ma part.

Je n’ai jamais pensé consacrer ma vie au judo ou au sport – c’est le cas pour le moment, mais qu’en sera-t-il plus tard ? Moi je voulais devenir chercheur en oncologie. Apprendre le russe était un coup de tête. Aller faire du judo avec des Tchétchènes en Russie aussi. Tout comme décider de faire mes études autour du Caucase – j’ai annulé mes vœux prépas la veille de la fermeture de ParcourSup. Ça m’a permis de rencontrer des personnes qui m’ont offert des connaissances, une ouverture d’esprit et des réflexions que je n’aurais jamais eues autrement. Donc ce n’est pas grave si tout ne se passe pas comme on l’avait prévu, l’important est de prendre ce qu’il y a à prendre. Et je pense que j’ai encore beaucoup de choses à prendre et à… apprendre. – Propos recueillis par Anthony Diao, hiver-printemps 2026. Remerciements : Angelina Biktchourina. Photo d’ouverture : depuis la chambre du foyer son école de judo en Russie en 2019. ©Tiphaine Gingelwein/JudoAKD. 

 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

 

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