D’un vieux continent – Épisode 3/13 – Hiver 2026

Le premier quart du XXIe siècle est à présent derrière nous. D’évidence, les perspectives de celui qui s’ouvre semblent sinon sombres, du moins confuses. Black Mirror et Oppenheimer à court terme ? Les Fils de l’homme à moyen terme ? Dune à plus longue échéance ? Il y a de ça dans l’air, un peu.

Gouvernances non pour les peuples mais contre eux. Concours d’orgueils testostéronés et obtus s’entremêlant dans un ballet presque chorégraphié de vases communicants… Le droit international et son contrat social tacite fait de symétrie, de patiente écoute et de retenue ? Dire qu’il avait du plomb dans l’aile était un secret de Polichinelle. Le 20 janvier, le Forum économique mondial de Davos a officialisé la bascule lors de cet aveu d’une sincérité inédite du Premier ministre canadien : « Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur conviendrait. […] Les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. » Un constat déjà esquissé à maintes reprises par le cinéaste haïtien Raoul Peck, notamment dans la quatrième heure de son monumental documentaire Exterminez toutes ces brutes (2021) : « Nous savons à présent que les récits sont faits de silences. Tandis que certains d’entre nous débattent pour savoir ce qu’est ou ce qu’était l’histoire, d’autres se l’approprient. »

Depuis la première présidence Marius Vizer en 2007 et la rénovation en profondeur du circuit international judo, quatre générations de combattants se sont déjà succédées sur les tapis du monde entier, des natifs des seventies à l’époque jusqu’aux millenials aujourd’hui. Annualisation des championnats du monde, instauration d’un système de Grands Prix, de Grand Chelems et de Masters calqué sur celui du tennis – et tout aussi impactant en bilan carbone -, évolutions successives du règlement arbitral… La seule chose qui demeure reste cette accélération du tempo qui s’observe à mi-chemin de chaque olympiade, après le faux rythme d’une année et demie qui suit sur chaque cycle – et c’est humain – la redescente post-JO. C’est précisément ce dont témoignent, chacun à leur manière, les dix protagonistes du présent feuilleton. –JudoAKDRoadToLA2028#03.

 

 

 

 

Une version en anglais de cet épisode est disponible ici.

 

Pour (re)lire l’épisode 2/13 (automne 2025), c’est par là.

 

 

 

 

Une certaine idée du baby-sitting. ©Archives Toma Nikiforov/JudoAKD

Toma Nikiforov – Belgique – Néo-retraité – C’est un moment privilégié que d’échanger avec Toma à ce stade de sa vie. A fortiori après l’avoir, quatre olympiades plus tôt, accompagné sur un format choral analogue lors de ses premiers pas sur le circuit pro. Il faut avoir l’honnêteté de le dire : bien peu du contenu de ces discussions est publié ici. Par respect et par attention. Notre échange de la matinée du 27 janvier par exemple, deux jours après qu’il ait soufflé ses trente-trois bougies. Un moment d’une profonde introspection où le colosse, comme souvent du reste, laissait de côté les pectoraux et les tatouages pour se parler d’homme à homme de ces phases particulières de l’existence que constituent notamment la paternité et le deuil d’une vie d’athlète, et du décalage qu’elles occasionnent parfois avec l’entourage – « J’ai souvent raison – pour ne pas dire tout le temps – mais la manière dont je l’exprime n’est pas toujours la bonne ». Le soir-même, Toma reposte sur ses réseaux la magnifique photo que Paco Lozano avait prise de lui lors de son ultime compétition, aux Europe par équipes mixtes de Podgorica en avril 2025, et qui ouvre le long entretien publié sur JudoAKD à l’occasion de l’officialisation de sa retraite sportive. Une photo qu’il accompagne d’un court texte de son cru, un cri du cœur d’une franchise brutale. Oui, l’immédiat après-carrière est parfois un atterrissage sans pneumatiques. Les applaudissements s’estompent, une nuit se lève, et avec elle son lot de clairs-obscurs, de non-dits et d’incompréhensions. « Il fait quel cri le brouhaha ? Il broie » résumait joliment l’ami Vîrus dans l’une de ses promenades noctambules à la lucidité acérée.

Fort heureusement le coup de blues ne fut que passager. Très vite les points d’exclamation et les émojis hilares reviennent sur les échanges WhatsApp. Sa formation IJF pour enseigner le judo, son job avec l’Armée, ses tournois de padel, ses séances quotidiennes de musculation, ses projets en Belgique et en Bulgarie, sa semaine au ski en famille à l’Alpe d’Huez… Après avoir été l’une des figures les plus attachantes du circuit en -100 puis en +100 kg, “Monsieur Kalashnikiforov” semble se préparer à entrer petit à petit dans ce costume d’entraîneur qu’il sait depuis longtemps taillé pour lui. Une transition qui restera forcément marquée par les multiples défis personnels et invisibles aux yeux du grand public relevés au fil de cette saison 2025-2026.  « Un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par les choses qu’il dit » écrivait Albert Camus. Ses futurs élèves se rendront compte à leur rythme de l’épaisseur du cuir de celui qui se prépare à leur faire face.

 

 

Au stage international post-Grand Chelem de Paris avec son partenaire de club Maxime Merlin. ©Gabi Juan-EJU/JudoAKD

Daikii Bouba – France – N°10 à la ranking des -66 kg (-2 places) – Un Noël en famille, une croisière entre potes en Martinique avec notamment Benjamin Axus et le néo-champion de France des -60 kg Maxime Merlin, puis onze jours à Marrakech avec une partie du groupe masculin français pendant qu’une autre allait s’aguerrir au Japon. L’objectif ? Préparation physique et technique, le plein de vitamine D et… la grande tentation de faire trois heures de route jusqu’à Rabat pour aller assister au quart de finale de la Coupe d’Afrique des nations de football opposant le Maroc au Cameroun – avant d’y renoncer, à regrets.

Très attendu au Grand Chelem de Paris le 7 février après sa finale lors de l’édition précédente, le champion d’Europe 2025 signe au deuxième tour l’un des combats les plus spectaculaires et enthousiasmants du week-end face au Mongol naturalisé Émirati Namandah Bayanmunkh, son tombeur des derniers championnats du monde. Un festival d’actions-réactions, de corps-à-corps et de réchappes au millimètre rappelant l’homérique Ebinuma-Zantaraia des mondiaux 2014, et dont le judoka de l’AJA Paris XX sortira vainqueur sur un ultime plaquage rageur en bout de golden-score.

 

 

 

Battu en demie puis pour le bronze par les Japonais Takeshi Takeoka et Kairi Kentoku, il ressort « cramé » de cette journée marathon où il lui aura aussi fallu sortir ses meilleurs sumi-gaeshi et tani-otoshi pour s’extirper des griffes du Chinois Minghao Zhang et du Portugais Miguel Gago. « J’ai souvent du mal face aux gauchers décalés statiques et ce jour-là j’en ai eu trois à gérer » analyse-t-il avec le calme qui le caractérise au sortir d’un stage international traversé à l’économie, expérience oblige. Le 18 mars, il souffle ses trente bougies. Un cap symbolique qu’il a choisi, comme son coéquipier Romain Valadier-Picard, de ne pas vivre depuis le Brésil en stage avec la majeure partie de l’équipe de France. « J’essaie de ne pas dévier de mes routines d’entraînement afin de ne plus démarrer mes régimes en étant fatigué… Le staff est très à l’écoute, en plus. Et puis je pense que j’ai ce qu’il faut à l’Insep pour progresser ! » Rendez-vous mi-avril aux Europe de Tbilissi pour la défense de son titre de 2025.

 

 

Au stage international de Mittersill, janvier 2026. ©Gabi Juan-EJU/JudoAKD

Ariane Toro Soler – Espagne – N°4 à la ranking des -52 kg (=) – Troisième à Paris il y a deux ans lors de ce fameux premier semestre 2024 traversé en boulet de canon qui lui avait permis d’arracher in extremis sa qualification olympique au détriment d’Estrella Lopez-Shériff, la n°1 nationale d’alors, l’Espagnole se hisse cette fois en finale le 7 février. Et qu’importe qu’elle y subisse un o-soto-gari d’enclume de la Kosovare Distria Krasniqi – une n°1 mondiale qui s’octroie au passage son neuvième podium d’affilée dans l’épreuve, dont quatre titres lors des cinq dernières éditions. Elle se voit confortée dans sa stratégie de sortir peu pour mieux capitaliser sur la frustration et l’envie de combattre que cette rareté voulue génère. Et accessoirement reprend un peu d’avance sur sa rivale nationale, l’ex-Cubaine Ayumi Leiva Sanchez.

La suite de l’olympiade s’annonce passionnante, entre le retour de maternité de la championne olympique ouzbèque Diyora Keldiyorova, les sorties au goutte-à-goutte de la quintuple championne du monde japonaise Uta Abe ou le double défi judo-rugby de la Française Amandine Buchard. « Je travaille à faire de moins en moins d’erreurs » confie-t-elle au sortir d’un courte pause post-Grand Chelem de Paris pour soigner une douleur au coude. Objectif : être fin prête pour l’échéance continentale de la mi-avril, elle qui fut troisième de l’épreuve en 2024 et 2025.

 

 

Jack et son père Ezio Gamba. ©Erika Zucchiatti/JudoAKD

Giacomo Gamba – Italie – Non classé en -90 kg – Cette année 2026 marquera les 140 ans de Forza e Costanza, le fief de Brescia où il s’est construit et où il a « le privilège », lorsqu’il n’est pas du côté de Rome avec l’équipe nationale, de rejoindre son père Ezio qui y enseigne chaque soir après deux décennies passées à l’étranger – entre deux sorties à vélo “dont une récente sur un col à 22 %” pour maintenir affuté son corps de fringant septuagénaire.

Pour « Jack », 2026 marque aussi l’acceptation des signaux envoyés depuis deux ans par son corps. « Je monte en -90 kg », nous annonce-t-il avec enthousiasme au sortir d’une séquence de reprise l’ayant conduit notamment à Mittersill, Paris, Rome et Nymburk, en attendant ses premiers pas en compétition officielle prévus fin mars à l’European Cup de Dubrovnik (Croatie). « Au stage international après le Grand Chelem de Paris, j’étais encore à 87 kg après trois semaines de régime. Mon taux de masse grasse, déjà à huit ou neuf pour cent, devait encore descendre jusqu’à quatre ou cinq pour cent. Je n’en pouvais plus. Je combats en -81 depuis mes dix-huit ans. J’en ai discuté avec mon père. Je sais que pour être bien, les quatre leviers sont la capacité à s’exprimer, la puissance, l’énergie et l’essence. Là je n’avais plus d’essence dans le moteur. Alors j’ai pris la décision de monter. » Une décision annoncée par SMS le 23 février à Raffaele Parlati, le responsable de l’équipe masculine… et père de Christian, le n°1 de la catégorie, champion d’Europe en titre et vice-champion du monde 2022. « J’ai une excellente relation tant avec le père qu’avec le fils, avec qui je me tirais déjà la bourre en cadets ».

Dès l’été dernier, sa camarade de club Alice Bellandi, championne olympique 2024, championne du monde 2025 et vainqueure du Grand Chelem de Paris 2026, l’incitait à franchir le pas sur la base de son propre exemple à elle, transfigurée depuis 2021 et sa décision de monter des -70 kg en -78 kg. « Nouveau programme, nouvelle alimentation… Mon but est désormais de me concentrer sur tous ces petits détails entouré de ma famille et de mes amis. Avec en tête l’idée de continuer à grandir et d’atteindre mon plein potentiel. »

 

 

À 24 ans, la Française du PSG Judo compte un ratio de 18 victoires pour neuf défaites en sept participations au Grand Chelem de Paris. ©Paco Lozano/JudoAKD

Faïza Mokdar – France – N°9 à la ranking des -57 kg (=) – Après de courtes mais belles vacances de Noël en Tanzanie puis le regroupement italien de Bardonecchia, c’est en stage de préparation physique et technique à la Grande Canarie que la médaillée d’argent des derniers championnats de France attaque 2026 aux côtés d’une partie de ses coéquipières de l’équipe nationale. Troisième du Grand Chelem de Paris le 7 février, elle reste en embuscade derrière Sarah-Léonie Cysique, quatrième -57 Française de rang à s’imposer dans la capitale après Priscilla Gneto en 2023, Faïza en 2024 et Martha Fawaz en 2025. « Physiquement je me sentais bien mais je n’ai pas su me dévérouiller. Sur la Japonaise en demie, le yuko que je prends d’entrée m’a fait changer de stratégie, alors que je n’aurais pas dû. » Prudente sur le stage international qui s’ensuit – « je m’y suis souvent blessée sur les premiers jours » -, elle chute d’entrée le 27 février à Tashkent face à la Japonaise Mio Shirakane, championne du monde junior en titre. Une glissade qui pourrait lui coûter cher dans la perspective des sélections pour les Europe de Tbilissi mi-avril, au vu de la densité de plusieurs catégories du groupe France, les +78 et les -78 kg en tête. Mais elle est aussi une absence qui se remarque de plus en plus dans un collectif, tant sa personnalité vive et fédératrice apporte du liant dans un groupe, de l’aveu même de ses coéquipièr(e)s.

 

 

Au chevet du -81 Zelim Tckaev, troisième des championnats du monde 2025 et médaillé d’argent au Grand Chelem de Paris 2026. ©Gabi Juan-EJU/JudoAKD

Morgane Sellès – France – Kiné de l’équipe d’Azerbaïdjan – Avec trois médailles début février au Grand Chelem de Paris, et malgré l’absence de ses deux champions olympiques, le -73 Hidayat Heydarov et le -100 Zelym Kotsoiev, l’équipe d’Azerbaïdjan confirme son importance croissante sur l’échiquier du judo mondial. Les championnats du monde de Bakou, en octobre prochain, devraient offrir une idée plus précise des progrès réalisés par cette nation, qui était déjà hôte de la même épreuve en 2018. « À Paris, notre -60 kg Balabay Aghayev s’impose pour la troisième fois à vingt-huit ans. Chez les masculins, à part Teddy, Cyrille et peut-être quelques autres, ça n’est pas arrivé si souvent », souligne Morgane, pas peu fière des bonnes sensations de ces athlètes sur la santé desquels elle veille scrupuleusement à longueur de saison.

Et c’est peu de dire qu’il y a de quoi faire avec la course olympique qui s’élance pour de bon cette année – « Je vois le nombre d’inscrits sur les prochains tournois qui va en crescendo, ça ne va pas tarder à devenir ignoble ». D’où l’objectif de Richard Trautmann, le stratège allemand qui chapeaute l’ensemble du collectif et les fait monter d’un cran en ne-waza en insistant une fois par semaine sur ce domaine, de placer « un maximum de gars dans le top 8 de leur catégorie avant la fin 2025 », pour se donner un peu de marge lorsque le circuit va rentrer dans le money time. Nous y sommes.

D’où le rôle-clé également de Morgane d’être attentive à la récupération et à la prévention des blessures, a fortiori au sein d’une nation où la période du ramadan est incontournable – « nous avançons l’entraînement d’une demi-heure afin que les gars puissent rompre le jeûne tous ensemble, c’est un moment de cohésion et de convivialité très fort. » Une ouverture sur d’autres sensibilités qu’elle avait déjà connue il y a deux ans lors de son expérience au Kazakhstan. « C’est vraiment intéressant car mon statut d’expatriée me rend à la fois nécessaire et plus facile le dialogue avec d’autres confrères. Mon carnet d’adresses s’est internationalisé et rempli bien plus vite sur mes six premiers mois à l’étranger qu’en douze ans en France ! »

 

 

À Mittersill avec son entraîneur, le Slovène Rok Draksic. ©Gabi Juan-EJU/JudoAKD

Martti Puumalainen – Finlande – N°12 à la ranking des +100 kg (+2 places) – Toujours ponctuel, enthousiaste et réfléchi, le champion d’Europe 2023 fait le choix en ce début d’année de capitaliser sur le foncier emmagasiné en décembre dans la Sierra Nevada. Le Suisse Daniel Eich, cinquième des JO 2024 en -100 kg, le rejoint quelques jours en Finlande pour l’aider à gagner en mobilité dans ses randoris. Direction ensuite le coupe-gorge autrichien de Mittersill pour poursuivre sur cette séquence de volume. Pas de Grand Chelem de Paris cette année mais un stage intéressant la semaine suivante à l’Institut du judo. « J’ai eu l’honneur de disputer un randori avec Cyrille Maret, confie-t-il avec le smile du môme qu’il était encore lorsque le Français signait son fameux triplé 2014-2015-2016 à l’AccorArena. Pour moi il reste une légende de notre discipline. Et même si son statut d’entraîneur fait qu’il est sans doute moins affuté qu’à sa grande époque, je peux te dire qu’il a de beaux restes. Sa science du kumi-kata reste impressionnante. » Les masculins japonais ayant fait l’impasse sur le rassemblement, il se rattrape en se frottant notamment aux meilleurs Coréens ainsi qu’à la nouvelle garde des lourds français, Matheo Akiana Mongo et Khamzat Saparbaev en tête, puis poursuit sur le même rythme de retour à Helsinki avec Wesley Greenidge, le sparring britannique avec qui il s’échauffait en novembre 2023 à Montpellier lors de la conquête de son titre continental.

Champion de Finlande pour la dixième fois le 28 février, il entame une séquence intense. « J’ai manqué le Grand Chelem d’Abou Dhabi fin novembre car j’étais patraque. J’ai besoin de faire des combats. » Cinquième le 8 mars au Grand Prix de Linz, il s’en veut un peu de “ne pas avoir su tenir [son] schéma tactique jusqu’au bout” en quarts face au Géorgien Demetrashvili puis en place de trois face au Japonais Hatakeyama, mais positive tout de même la journée de façon comptable : « Cinq combats, de longues minutes sur le tapis, des progrès dans le travail sur les mains. C’est encourageant. » Le stage de Nymburk et le Grand Chelem de Tbilissi figurent ensuite au programme de cette lente mais constante (re)montée en puissance et en confiance de celui qui, hormis un titre mondial militaire en juin 2025, avait enchaîné onze sorties internationales sans goûter à un podium entre son titre européen de novembre 2023 et sa victoire à l’Open continental de Gold Coast (Australie) en novembre… 2025.

 

 

Escale en Egypte avec sa compagne María-José. ©Archives Paco Lozano/JudoAKD

Paco Lozano – Espagne – Photographe – L’annonce successive des retraites de la Kosovare Nora Gjakova, la Japonaise Natsumi Tsunoda, la Slovène Andreja Leski ou l’Israélien Sagi Muki a touché ce vieux briscard des bords de tapis. Son bref mais intense passage début février à Paris pour le Grand Chelem est pour lui l’occasion de rependre le pouls du circuit. « J’ai été impressionné par la prestation d’ensemble des Japonais, par les difficultés des masculins français (un seul médaillé pour vingt-huit engagés, ça interroge), par la constance de la Kosovare Distria Krasniqi et aussi par l’incroyable série de l’Italienne Alice Bellandi : troisième des mondiaux 2023, deuxième en 2024, championne du monde en 2025, championne olympique à Paris… et vainqueure du Grand Chelem de Paris 2026 ». L’absence au Grand Chelem français des meilleurs judokas russes (dont Inal Tasoev, tenant des titres parisien et mondial des +100 kg) a été abondamment commentée par Radio Vestiaires au vu et au su des tensions politiques, de même que le statut des judokas israéliens, dont l’encadrement évolue depuis de longs mois sans survêtement officiel. Parmi les autres motifs d’inquiétude, des confidences recueillies en bord de tapis à propos de la gravité de la situation économique à Cuba. Il semble loin le temps de domination des années Ronaldo. Aujourd’hui, et plus encore depuis l’intervention étasunienne du 3 janvier au Vénézuela, l’heure est au rationnement du kérozène pour que les avions puissent décoller de l’aéroport José Marti, à la limitation de l’électricité à quelques heures par jour, et à un début de pénurie alimentaire… « Ils ne font pas le stage international post-Grand Chelem de Paris, ne sont pas sûrs de pouvoir se rendre aux championnats du monde… C’est terrible. » Seul rayon de soleil : le scotch magistral infligé au Grand Chelem de Paris par le -60 Jonathan Charon, pourtant privé de Julio Aldarete, son entraîneur de chaise, au double médaillé olympique français Luka Mkheidze. Avec au bout une cinquième place qui peine à effacer le souvenir des machines à podiumer que furent en leur temps les Asley Gonzales, Driulis Gonzales ou Idalys Ortíz – malgré des réalités à des années-lumière que ce que Ronaldo Veitía appelait “le premier monde“, déjà.

 

 

Rencontre avec Yannick Noah au Cameroun pendant les fêtes de fin d’année. ©Archives Melkia Auchecorne/JudoAKD

Melkia Auchecorne – France – N°43 à la ranking des -70 kg (+50 places) – Troisième des championnats de France mi-décembre à Saint-Chamond, la néo-70 kg connaît dans la foulée des fêtes de fin d’année inoubliables aux côtés de sa mère. À vingt-et-un ans, elle foule pour la première fois depuis ses huit ans une terre du Cameroun qui lui est chère au plan familial. L’occasion sur deux semaines d’étreindre sa grand-mère, de suivre la Coupe d’Afrique des nations de football avec le maillot des Lions indomptables sur le dos et de faire mieux connaître Kom’Mel, l’association que sa trajectoire prometteuse l’a conduite à fonder très tôt, pour inciter les jeunes et notamment les jeunes filles à “s’émanciper par l’éducation et par le sport”. Un engagement précoce qui lui vaut de rencontrer le charismatique Yannick Noah, icône du tennis mondial depuis 1983 et chanteur à succès depuis 1991, désormais accaparé par le Village qui porte son nom – un complexe hôtelier all inclusive de Yaoundé comme il en existe quelques uns dans à peu près tous les pays du continent.

De retour le 5 janvier dans l’Hexagone, elle éprouve dans sa chair la notion de jet lag climatique en enchaînant immédiatement avec les neiges de fond de vallée du stage autrichien de Mittersill. « Je suis passée en quelques heures de +30°C à -10°C, j’avoue que je l’ai senti passer. » Un choix assumé alors que possibilité lui était également donnée d’aller au choix aux îles Canaries avec le groupe Elite ou au Japon avec le groupe Jeunes de cette équipe de France féminine. « J’avais besoin de faire des combats » explique-t-elle au retour d’une semaine passée à secouer la concurrence d’une catégorie piégeuse qu’elle n’a rejointe qu’au sortir de l’été 2025. Britanniques, Hongroises, Italiennes, Allemandes, Néerlandaises, Japonaises, Autrichiennes, Danoises, Belges, Portugaises : la Française les a toutes prises et c’est ce tour d’horizon qu’elle était venue chercher. « Toutes les filles sont prenables, le tout c’est de réussir à le faire le jour J. »

Éliminée d’entrée au golden score le 8 février au Grand Chelem de Paris pour la première fois en quatre participations (troisième en 2025), elle se sent « un peu perdue » pendant quelques jours, « de peur que [sa] saison s’arrête là ». Mais le fait que Marie-Ève Gahié, a priori la n°1 française de la catégorie en l’absence prolongée de Margaux Pinot, ait elle aussi glissé d’entrée à l’Accor Arena, lui offre la possibilité de se racheter le 11 mars au Grand Chelem de Tashkent. Comme Ugo Legrand au même âge et au même stade de sa carrière sur la saison 2009-2010, elle ne laisse pas passer l’occasion de se racheter et s’offre une médaille d’argent face à la revenante allemande Miriam Butkereit. Une vice-championne olympique 2024 dont la flegmatique Melkia ignorait toujours, de retour d’Ouzbékistan, qu’elle était également sur le podium de la catégorie aux championnats du monde de Budapest en… juin 2025 (!) – une certaine idée du relâchement et de la culture de l’instant présent. Et si c’était cela, le secret d’un mental clair et centré ?

 

 

Vainqueur du Grand Chelem de Paris en 2025, Romain Valadier-Picard s’incline d’entrée en 2026… Une défaite qui pourrait paradoxalement lancer sa saison. ©Paco Lozano/JudoAKD

Romain Valadier-Picard – France – N°5 à la ranking des -60 kg (+1 place) – De retour mi-décembre de son huitième séjour au Japon en trois ans, le vice-champion du monde 2025 enchaîne avec deux semaines de vacances en famille en Normandie, un séjour à la montagne avec des copains et le rassemblement de rentrée à Marrakech. Un séjour estampillé équipe de France où sa rivalité latente avec le double médaillé olympique Luka Mkheidze l’oblige à privilégier les sessions avec le -66 Daikii Bouba. Un partenaire avec lequel ce perfectionniste met l’accent sur « le travail sur gaucher, en avant-arrière, les ko-uchi gari, o-uchi gari, le travail sur les mains et les liaisons ».

De retour à Paris, il passe des partiels et se prépare à défendre son titre acquis en 2025 à l’AccorArena. Las, l’aventure tourne court : 7’10 en tout, golden score inclus, face au Coréen Harim Lee, son tombeur déjà deux mois plus tôt dans le combat pour le bronze à Tokyo. Cette fois c’est un tsubame gaeshi qui le plonge dans sa mine des mauvais jours – et qu’importe si, le lendemain, Liz N’Gelebeya, sa coéquipière à l’ACBB, crève l’écran en -78 kg. « Je n’ai pas su mettre l’intensité mentale qu’il fallait, ni changer de rythme au moment où il l’aurait fallu. » Sur le stage international qui s’ensuit, il se régale pourtant à enchaîner avec la crème de la crème venue d’Azerbaïdjan, du Kazakhstan, de Mongolie, Géorgie ou Ouzbékistan. L’absence de ses rivaux japonais ? « Je les ai beaucoup pris chez eux ces derniers mois, notamment en décembre. Ça m’a permis cette fois de me concentrer sur des gars qui sont moins judo mais qui bloquent bien et face auxquels je suis obligé de chercher des solutions nouvelles. »

Après trois jours off chez ses grands-parents dans les Vosges, l’homme au nez perpétuellement strappé (un peu comme Karim Benzéma et sa main bandée) du fait d’une fragilité de sa peau sur l’arête, s’impose au Gand Prix de Linz le 6 mars, battant notamment deux des médaillés de Paris. Pas de célébration excessive en sortant du tapis, juste une poignée de main à son entraîneur Ludovic Delacotte comme s’il croisait une vague connaissance sur un parking de supermarché. Ne surtout pas y voir de froideur : “C’est juste le sentiment du devoir accompli et l’envie de me projeter déjà sur la suite“.

Touché à la tête en demies et en finale, il renonce prudemment à prendre part au stage international au Brésil pour lequel l’équipe de France embarque mi-mars. « J’ai été blessé et opéré deux fois l’an passé. Ces pauses forcées m’ont appris à reconsidérer mon planning. Et comprendre qu’une progression n’est pas toujours linéaire, que le fond et le volume je les ai, et que ce qui fait la différence ensuite c’est l’envie. Alors j’essaie de m’accorder ces plages de récupération. C’est quelque chose de nouveau pour moi. » Le fameux Less is more au service d’une ambition, une vraie. Le tout accompagné d’une curiosité intellectuelle de tous les instants, illustrée par son étude en cours à l’Insep avec l’ancien international Clément Delvert sur “la quantification de la charge d’entraînement dans le milieu du judo“. Ou son plaisir simple à côtoyer depuis quelques mois dans son club la Japonaise Haruka Funakubo, triple championne du monde junior, double médaillée mondiale sénior et médaillée olympique des -57 kg derrière son ex-compatriote Christa Deguchi, venue à 27 ans découvrir autre chose – une démarche rare et qui lui parle, forcément. – Tous propos recueillis par Anthony Diao, hiver 2026. Montage d’ouverture : ©Peyo Diao-Thomé/JudoAKD.

 

 

 

 

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