Né le 27 septembre 1981 à Pô (Haute-Volta, aujourd’hui Burkina Faso), Hermann Monne a représenté le pays des hommes intègres à l’international jusqu’au printemps 2016. Sept ans plus tôt, à la fin d’un hiver 2009 où, le temps d’un vol Air Algérie, la température était passée de 3°C au décollage à 43°C à l’atterrissage, le -81 kg au port de tête martial avait eu la simplicité de me transporter sans casque à l’arrière de son “char” (sa mobylette) dans les rues de Ouagadougou, judogi-ceinture en bandoulière sur l’épaule, entre une séance de préparation physique à l’École nationale des douanes et un entraînement au soleil couchant aux confins de la sonore et passante avenue Bassawarga, au pied de l’antenne de l’Office national des télécommunications, dans ce club de l’AS Onatel de la très investie famille Zoungrana où il avait ses quartiers.
Ce reportage – qui marquait aussi un retour en terre familiale et familière après plusieurs années happé par mille autres urgences finalement pas si urgentes – m’avait conduit de Ouaga à Bobo-Dioulasso, la deuxième ville du pays située 360 km plus loin, où je profitais sans le savoir pour la dernière fois des bénédictions, des attentions complices et de la voix douce de ma tante, brutalement rappelée à Dieu quelques mois plus tard… Cet aller-retour s’ensuivit de projections aux quatre coins de la capitale lors du Fespaco (Festival panafricain de cinéma et de télévision de Ouagadougou), d’une cérémonie d’ouverture vécue en famille sur la pelouse du stade du 4-Août et d’un entretien du bout du monde au bord de la piscine de l’hôtel Azalaï avec Mahamat-Saleh Haroun, cinéaste raffiné qui, quelques années plus tard, s’excusera courtoisement par mail de devoir reporter un café prévu ensemble à Paris parce qu’il venait “d’être nommé ministre de la Culture du Tchad” (excuses évidemment acceptées)… La séquence judo fut l’objet de quatre pages publiées à l’automne suivant dans les colonnes du bimestriel français L’Esprit du judo.
“Habiter le monde, écrivait en 2017 le Sénégalais Felwine Sarr dans son essai du même nom, c’est se concevoir comme appartenant à un espace plus large que son groupe ethnique, sa nation, le continent qui vous a vu naître, ceux qui ont la même couleur d’yeux que vous, ceux avec qui vous partagez le même niveau de richesse, le groupe culturel initial dont on est issu. C’est pleinement habiter les histoires et les cultures de l’humanité : endosser ses multiples visages, se sentir héritier des gisements de sens provenant de ses cultures plurielles. Ne plus être d’une culture particulière, mais partir de celle-ci pour habiter les imaginaires multiples, riches et féconds des langues du monde, de ses mythes, des déclinaisons multiples des opérations de mise en sens que ces imaginaires permettent. Habiter les cultures du monde comme on se promène dans une garde-robe riche de différents vêtements pour toutes les saisons.”
Inviter Hermann Monne a donner de ses nouvelles, c’est aussi l’occasion d’en prendre d’un pays où le nom vaut prénom et qui, malgré des adversités multiples et une dernière décennie sur un fil, jouit d’un prestige moral planétaire depuis quarante ans. La cause ? L’éphémère expérience Thomas Sankara (1949-1987), capitaine aux idées hautes, au verbe clair et à l’aura quasi intacte, dont l’un des actes politiques les plus “sutemi” fut de s’imposer à lui-même ainsi qu’à sa classe dirigeante un salaire en baisse et un train de vie réduit à l’essentiel. Pas d’effort collectif demandé à la base sans exemplarité radicale au sommet – une parenthèse de décence et de dignité pour les uns, un glissement insupportable pour les autres, qui lui valut des inimitiés mortelles mais fait depuis plisser les yeux à beaucoup à l’écoute de tous ceux (nombreux et sous de nombreuses latitudes) qui, parvenus à niveau équivalent de responsabilité, estiment au contraire que charité bien ordonnée commence par soi-même – et tant pis pour ces millions d’autres que le journaliste australien John Pilger (1939-2023) appelait crûment “The Unpeople”… “Ah la voie du Ciel, est-il écrit dans le Tao Te King de Lao Tseu, comme un arc tendu : le haut est abaissé et le bas se relève. L’excès est diminué, et le manque comblé.” Une affaire de juste milieu, d’équilibre et de tenue. De boussole, de cap et de bonne espérance. L’affaire de tout un continent… et peut-être de tous les autres.
“Why should black heroes die so soon?” chantait en 1992 le voisin Ivoirien Alpha Blondy dans ‘Mystic Night Move’, en cloture d’un album, Masada, à jamais hanté par l’introspectif ‘Papa Bakoye’. Une interrogation qui irrigue l’histoire du continent et de bien des figures charismatiques du XXe siècle, entre autres préoccupations contemporaines. Mais une interrogation sur laquelle Hermann Monne n’a pas le luxe de s’apesantir. Outre sa fille de douze ans et son fils de cinq ans, ce descendant d’un pilote de ligne a fait du temps des autres un prolongement du sien, lui dont le potentiel évident aura sans cesse dû composer avec des incompréhensions et des freins – ceux que l’on rencontre comme ceux dont l’on hérite… “Les conséquences conseillent mieux que les conseils” glisse-t-il vers la fin de cet entretien. Quand on a le monde à soulever, que les nuits sont caniculaires ou les aubes balayées par l’harmattan, chaque jour s’entame comme un lundi. – JudoAKD#050.
Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était à Tunis, aux championnats d’Afrique 2016. Comment ça s’est passé pour toi, après ?
Après Tunis, j’ai entamé ma reconversion pour devenir instructeur international de judo. J’ai fait ça avec avec l’IJF Academy dont les modules théoriques (en ligne) et pratiques (à Yaoundé, Cameroun) que j’ai pu valider en mai 2019. En vérité, j’avais déjà tout planifié. J’avais décidé qu’après 2016, j’allais arrêter la compétition. Il y avait trop de petits problèmes à gauche à droite avec la Fédération, ça ne me convenait pas du tout.
À un moment, j’avais demandé à faire la fac. On m’a répondu que non, qu’il fallait que je revienne le mois d’après, sinon c’était terminé. Et puis la famille était déjà là, les enfants, etc. Tout ça m’a poussé à me projeter, à construire un projet : créer des académies pour la formation des tout-petits.
Est-ce aussi à ton retour que tu t’es vu confier l’équipe nationale ?
Oui. J’avais déjà des diplômes, deux clubs adultes, et un certain vécu en équipe nationale, alors on m’a mis en responsabilité de 2016 à 2021. En parallèle, j’ai repris deux clubs qui existaient déjà mais qui avaient du mal à décoller — les fondateurs avaient pris de l’âge et il manquait des entraîneurs. Je les ai approchés, j’ai proposé de prendre les rênes. La première année, deux éléments ont intégré l’équipe nationale. La deuxième, il y en avait cinq ou six. Le club a décollé. On est devenus l’un des trois meilleurs clubs du Burkina sur les performances.
Mais comme j’avais le projet en tête, je me suis dit qu’il fallait aller chercher la formation à la base. Avoir des adultes, c’est bien, mais pour avoir une base solide, il faut travailler avec les jeunes. Quand j’ai arrêté avec l’équipe nationale en 2021, j’ai lancé le premier centre — celui du Centre sportif Jean Simporé, dans le quartier des 1 200 Logements. Tu vois où c’est ? C’est là où je t’avais déposé chez ton cousin à l’époque, vers la mosquée.
Oui je me souviens que tu avais eu la gentillesse de faire ce détour…
J’ai commencé avec quelques enfants, et c’est là que l’idée du camp de vacances judo est venue. En juillet, une centaine d’enfants ont participé. À la rentrée, à la réinscription, on était une quarantaine au club. Depuis, chaque mois de juillet, je continue d’organiser ce stage. Le bouche-à-oreille a fait son travail — des gens qui m’avaient suivi dans ma carrière voyaient ce que je faisais et m’ont fait confiance. Cette année, j’ai ouvert quatre centres en plus : à Saaba, aux 1 200 Logements, à Tampouy et à Bassinko, le quartier où j’habite en périphérie, à quinze kilomètres du centre-ville. Le premier centre, c’est une soixantaine d’enfants maintenant.

Et en dehors des clubs, tu interviens aussi dans les instituts de formation ?
Oui. J’enseigne à l’ISSDH, l’Institut des sciences du sport et du développement humain — l’ancien INJEPS qui formait les professeurs d’EPS. Depuis qu’il y a eu la scission entre le ministère de l’Enseignement et celui des Sports, l’école est rattachée aux Sports. L’éducation physique et sportive est partie à l’École normale supérieure, qui a trois instituts dont un dédié à ces spécialisations. L’ISSDH, lui, c’est purement sport.
J’ai commencé par prendre les premières années — licence 1 et les professorats 2. J’ai vite compris que c’est à ce niveau qu’il faut ancrer les fondamentaux : ce sont ces gens-là qui vont aller sur le terrain. Et quand on est plusieurs à pousser dans le même sens, ça porte encore plus loin.
Comment structures-tu ton enseignement ?
En première année en théorie un document a été élaboré. Il englobe l’histoire du judo, son évolution, les écoles d’enseignement du judo, le judo au Burkina Faso et les techniques : les chutes, les projections et les immobilisations de la ceinture blanche. En deuxième année, l’enseignement porte sur les règlements et l’amélioration des fondamentaux. ils ont trois ans de formation, un bac+3 — avec un module spécial d’animation sportive pour ceux qui optent pour le judo, afin d’approfondir ce qui a été vu en cours. Chaque cours, pratique ou théorique, est sanctionné par une évaluation. Les premières années ont donc deux évaluations. Je prends aussi les professionnels, ceux qui reviennent pour décrocher le CAPEPS ou le CAPES. Deux niveaux, donc.
Ça fait plusieurs années que j’interviens. Et puis il y a cinq ans, l’école qui forme purement en éducation physique m’a contacté pour réintroduire le module judo. En 2020-2021, je me suis porté volontaire : j’ai élaboré les curricula et syllabus de formation pour les première et deuxième années et pour les professionnels, avec un syllabus adapté à chaque niveau. J’ai soumis le tout, le conseil scientifique a validé — ils ont dit que c’était une bonne progression, que ça ferait beaucoup de bien d’avoir du judo dans la formation. On a démarré effectivement en 2021 avec les premières années, et on a étendu progressivement. Ça fait cinq ans maintenant.
Donc, pour synthétiser : en première année, ce sont les fondamentaux. En deuxième, on améliore, on aborde les règlements. En troisième année — les professionnels — on va plus loin : les règlements en détail, les cas pratiques, l’organisation des compétitions. Et beaucoup parmi eux s’orientent vers les fonctions d’officiel, ce qui nous aide beaucoup lors des compétitions.

Tu es bien accaparé par le judo, donc… Comment ça se présente une semaine type, pour toi ?
Je reviens de Koudougou là — j’avais douze heures de cours théoriques à donner aux premières années (CAP-CEG1). Ils sont autour de trois cents étudiants. Depuis trois ans, au lieu de faire le cours théorique groupe par groupe, je les mets tous en tronc commun. J’ai élaboré un document par niveau : en première année, vingt-deux pages qui couvrent l’histoire du judo depuis 1882 jusqu’à aujourd’hui, son arrivée au Burkina Faso, la Fédération burkinabè, les techniques de la ceinture blanche, les catégories de poids. Le cours se fait en présentiel, appuyé par des vidéos. En deuxième année, on enrichit : les styles d’entraînement, le shiaï, les uchi-komi, le nage-komi… Et les formules de compétition — poule-tableau, tableau-poule — avec des vidéos de compétitions internationales, parce que ça, c’est vraiment important. En niveau professionnel, on va encore plus loin dans les règlements.
Quand j’ai fini le cours, je dépose l’évaluation à la scolarité. Ils récupèrent les copies, je corrige. Trois cents en première année ce mois-ci, ça fait du boulot.
C’est costaud, effectivement. Et sur le tatami, ça ressemble à quoi le cours pratique ?
Comme ils sont trois cents, on fait des groupes de cinquante. Chaque groupe a vingt-quatre heures de cours pratique. On commence par les chutes : mae-ukemi, ushiro-ukemi, yoko-ukemi. Puis les projections de première année — niveau ceinture blanche : de-ashi-barai, hiza-guruma, o-goshi, uki-goshi, ippon-seoi-nage, o-soto-gari. Pour les immobilisations : hon-kesa-gatame, kami-shiho-gatame, yoko-shiho-gatame, ushiro-kesa-gatame, tate-shiho-gatame.
En deuxième année, on monte en gamme : les tai-sabaki, ayumi-ashi, suri-ashi, les techniques en déplacement, les sorties d’immobilisations, les renversés immobilisés, et le travail de sensation avec uchi komi, le nage komi et les liaisons debout-sol.
Chaque cours pratique est sanctionné par une évaluation. J’ai mis en place un système : on évalue en théorie et en pratique. À partir de 13/20, l’étudiant passe à la ceinture suivante. D’ici qu’ils finissent les trois ans, ils sont au minimum à la ceinture bleue. Ceux qui sont motivés vont sur le terrain encadrer, font leur année de pratique puis passent le nage-no-kata et l’examen fédéral.
Ceux qui obtiennent la ceinture noire, je les forme à l’encadrement des enfants — le judo éducatif. J’ai relancé toute une progression pédagogique pour ça. Ce sont eux qui s’occupent des différents centres.

Tu as aussi des écoles élémentaires qui t’ont sollicité ?
Oui, il y a deux écoles dont les fondateurs m’ont contacté pour introduire le judo dans les activités parascolaires. L’une a démarré en 2022, l’autre en 2023. Les effectifs sont élevés : une soixantaine d’enfants dans la première, une quarantaine dans la seconde. C’est du judo éducatif pur — développement de la motricité, canalisation de l’énergie, apprentissage des chutes et des jeux qui mènent vers les projections. Une expérience à part, vraiment enrichissante.
En ce moment, je travaille en parallèle sur des projets personnels parce qu’avec la Fédération, les choses prennent du temps. Je fonctionne sur fonds propres — acquisition des tatamis, des kimonos. J’avance doucement, en fonction des moyens du bord.
As-tu des partenaires qui t’accompagnent ?
Quelques-uns, oui, mais c’est loin d’être évident. C’est beaucoup sur mes propres deniers. Pour le matériel, il y a des fournisseurs locaux qui commandent directement en Chine.
Et le camp de vacances judo, comment le fais-tu connaître ?
Le camp est bien installé maintenant, les gens en parlent. Je fais des prospectus, je les diffuse dans les groupes WhatsApp aux amis e aux connaissances. J’ai aussi une page officielle judo qui a de la visibilité. Et surtout, à l’approche du mois de juin, on fait les cérémonies de clôture dans les différents centres. Les parents viennent assister, on fait une démonstration, on organise les passages de grades. Je profite de l’occasion pour distribuer les prospectus du camp.
La dernière semaine du camp, on fait une sortie hors de Ouaga. Nous louons un car, pour emmener les enfants dans un cadre convivial avec piscine, repas sur place et démonstration de judo l’après-midi. On rentre vers 17 h-18 h. Les parents sont contents, les enfants adorent. Chaque année, il y a du monde — les gens voient les vertus du judo, l’aspect éducatif, la manière dont ça canalise les enfants. Des fois, je dois refuser des inscriptions tellement on est débordés.
Combien d’enfants as-tu sur les différents sites ?
Sur le premier site, un peu plus de cinquante, soixante enfants. Sur le second, une quarantaine.
Ils ont quel âge ?
On prend à partir de trois, quatre ans, jusqu’à quatorze, quinze ans. Au-delà, on les oriente vers les adultes, parce qu’à partir d’un certain âge, c’est une autre progression, une autre pédagogie.

Tu parlais du fait qu’avec tes étudiants, tu abordes un peu l’histoire du judo au Burkina. Tu peux en dire un mot ?
Bien sûr. Je commence par l’histoire du judo au Japon, puis son développement en Europe, notamment en France avec les pionniers qui ont adopté le judo à travers le jujitsu. Et comme nous avons été colonisés par la France, c’est par un coopérant — responsable de l’éducation physique au lycée Philippe Zinda Kaboré — que le judo a été introduit dans ce qui s’appelait à l’époque la Haute-Volta. Il s’appelait Robert Gaty. Les premières promotions, c’est 1957, 1959. J’ai un oncle — le grand frère de mon père — qui a commencé le judo en 1959. Des pionniers, quoi.
Ensuite on a commencé à participer aux compétitions : les Jeux de la Solidarité, Abidjan, Dakar. Les premières médailles du Burkina, c’était sous la Haute-Volta. En 1965, aux Jeux africains de Brazzaville, on a décroché une médaille d’argent et une médaille de bronze. Et la progression s’est poursuivie jusqu’à notre génération, qui a tenu jusqu’en 2016.
Je parle des différents clubs au Burkina, ceux qui ont existé puis disparu et ceux qui sont toujours ouverts. Des différents présidents de fédération, de l’évolution de la structure elle-même : d’abord la Fédération Voltaïque de Judo et Disciplines Associées, puis la Fédération Burkinabè de Judo — avec la lutte un temps, parce que les deux disciplines étaient associées. Ensuite séparation, création des ligues, des districts. Et voilà où nous en sommes aujourd’hui.
Revenons à présent sur ta carrière d’athlète international. Quel bilan en tires-tu ? Quelle est ta plus grande fierté ? Et ton plus grand regret ?
Je suis content de là où j’en suis, parce que quand même, j’ai commencé le judo sur de la paille de riz, avec un pull-over, en décembre 1993. C’était dans ma ville natale, à Pô, dans la province du Naouri.
Oui, et tu te cachais pour faire du judo, si je me souviens bien…
Exactement. Mes parents n’étaient pas d’accord. Tu sais, j’ai grandi avec la famille maternelle, et mes grands-parents maternels ne voyaient pas le sport d’un bon œil — mon grand-père était enseignant, il pensait que le sport allait nuire aux études. Alors j’ai été obligé de faire profil bas.
En 1999, j’ai suivi un oncle maternel à Ouahigouya, j’ai continué le lycée là-bas — le lycée Yamwaya. À l’époque, on s’entraînait sur des copeaux de bois avec une bâche dessus. J’étais déjà ceinture marron quand je suis arrivé là-bas. De Ouahigouya, je suis venu à l’AS Onatel — là où tu étais venu faire ton reportage à l’époque. J’y suis resté de 2000 à 2016.
Toute ta carrière, en fait…
J’ai eu mes beaux jours à l’Onatel, oui. J’avais déjà pointé la tête au niveau national depuis Ouahigouya — troisième national — et là, j’ai fait champion national. J’ai fait beaucoup de tournois, beaucoup de sorties, découvert l’équipe nationale. Ma carrière internationale, je ne vais pas dire que j’en suis pleinement satisfait tout le temps, mais elle est là. Parce que le parcours n’a pas toujours été simple — être dans deux mondes différents, avec des divisions différentes, il fallait des fois négocier. J’étais au ministère des Sports, et j’avais l’avantage d’avoir de bonnes relations là-bas pour débloquer certaines choses.
Mon plus grand regret ? Avoir raté la médaille aux championnats d’Afrique à Yaoundé en 2010. C’était contre l’Angolais Angelo Antonío. Je lui avais fait une belle action, mais l’arbitre a mis waza-ari pour lui. J’étais convaincu que c’était pour moi. Ces championnats d’Afrique 2010 à Yaoundé, ça fait encore mal.
Je me souviens de cet Angolais, oui… C’était un judoka solide.
Oui ! Il avait même réalisé le meilleur ippon de l’IJF cette année-là, un balayage en cinq secondes. Contre lui, je pense toujours que c’était une erreur de marquage. Mais voilà, ça s’est joué autrement. Malgré ça, l’expérience m’a toujours beaucoup apporté. Le judo m’a permis de me forger — pas seulement sur le plan des performances, mais sur le plan humain aussi. La sagesse, l’endurance, la persévérance, le courage, la détermination : tout ça, ça se construit sur le tapis.
Et puis le judo m’a permis de voyager, de découvrir des pays, des civilisations, des manières de voir les choses. Aujourd’hui, quand je voyage, je ne suis jamais dépaysé. La dernière fois quand nous avions échangé, je n’avais pas manqué de te dire que j’étais en Chine pour un séminaire sur les arts martiaux. C’est grâce à mon expérience et au travail que je continue à faire que j’ai été retenu.
Si je regarde ma carrière dans son ensemble, je n’avais jamais imaginé atteindre ce niveau — les voyages, les compétitions. Mes promotionnaires qui ont commencé avec moi à l’époque, quand ils me voient aujourd’hui, ils disent qu’on ne pouvait pas imaginer me voir aller aussi loin. Et moi, je leur dis toujours : c’était un défi. D’autant que, comme je t’ai dit, personne dans ma famille ne voulait que je fasse du judo.

Comment as-tu réussi à tenir la distance ?
J’ai dit : il faut que je prouve qu’on peut faire du judo et réussir au niveau scolaire en même temps. J’ai eu mon bac, et me suis inscrit en géographie à l’université. Et en deuxième année, j’ai décidé de passer le concours du ministère des Sports pour pouvoir continuer à faire ce que j’aimais. En 2006, j’ai réussi ce concours. J’ai fait ma formation tout en continuant la compétition. Aujourd’hui, en famille, on ne me dit plus rien. Mieux : les oncles et tantes veulent inscrire leurs enfants au judo !
C’est une belle revanche…
Mais les gens n’ont pas tous la même détermination. Même à mes enfants, je dis : je vous emmène au judo, mais pas pour que vous soyez autant impliqués que papa. Ce qui compte, c’est l’éducation que le judo apporte. Si demain ils veulent faire un autre sport, ils sont les bienvenus… Pour moi qui suis au ministère des Sports, c’est inconcevable que mon enfant ne fasse pas de sport. Le judo d’abord et, si tu veux faire autre chose, je t’accompagne.
Du coup, mercredi et samedi, judo. Dimanche, natation avec la maman. Après l’entraînement, on passe au glacier — burger ou glace, chacun choisit — et on rentre à la maison. Du lundi au dimanche – occupés.
Comment coordonnes-tu tout ça, au quotidien ?
J’ai un groupe WhatsApp avec tous les encadrants. Chaque semaine on fait le point sur les effectifs, on réoriente les cours si besoin. Et quand j’ai le temps, je fais la tournée des centres. C’est à la fois pour vérifier comment les cours se passent et pour pouvoir échanger avec les parents. C’est important de prendre le temps d’écouter leurs attentes, leurs préoccupations, d’expliquer comment ça fonctionne. J’ai aussi des groupes WhatsApp par centre avec les parents, où on communique en direct. C’est comme ça que ça tourne.

À propos d’adversité, je te revois au Tournoi de Paris 2007. Tu atterris à Roissy le matin même de la compétition, tu fais la pesée, tu combats et, sans surprise malheureusement, tu t’inclines d’entrée. Et ta fédération te dit que, compte tenu de ce résultat, tu ne peux pas rester au stage international qui commence le lendemain… Or qui s’intéresse un tant soit peu à tout ça sait que c’est précisément sur ce type de rassemblements que tu peux t’aguerrir… Comment as-tu composé avec toutes ces incompréhensions ?
J’ai toujours dit qu’il faut se frayer un chemin soi-même. Quand j’ai commencé à faire l’international, j’approchais les gens, j’essayais de présenter mes projets. On est venus en France pour préparer des compétitions, on est partis en Allemagne, en Suisse. Je demandais : est-ce que vous pouvez nous offrir un espace de préparation ? Et ça marchait — les gens entendaient, nous disaient de venir.
J’avais l’avantage d’avoir une directrice des sports de haut niveau très attentive, qui se battait pour nous trouver les billets d’avion. Elle me connaissait depuis que j’étais gamin. Elle avait suivi ma carrière, elle voyait que je ne ménageais pas mes efforts. On était aussi en équipe nationale avec Séverine Nébié, qui vivait en France et avait beaucoup d’expérience. On arrivait à partir en stage — Paris, Brême, Hambourg. Et à travers ces préparations, le niveau montait, les résultats arrivaient. La Fédération n’était pas toujours contente qu’on passe par-dessus elle, mais quand les résultats ont commencé à tomber, elle a dû accepter.
Avec le recul, quels étaient les facteurs limitants de cette organisation-là ?
La limite, c’est que les gens qui sont à la tête des fédérations n’ont souvent pas d’expérience de la compétition de haut niveau. Du coup, ils ne comprennent pas comment ça fonctionne. C’est ce que j’ai vécu quand je suis devenu entraîneur national. J’avais construit une notoriété au plan international, des relations de respect avec des gens à l’étranger — et ça, ça ne se comprend pas de l’intérieur si on ne l’a pas vécu soi-même. C’est la raison pour laquelle j’ai fini par décider d’arrêter avec l’équipe nationale.
Ce qui a été la goutte de trop, c’est le championnat d’Afrique de Dakar en 2021. On avait Lucas Diallo et deux boursiers olympiques, Sidibé Rachid et Kaboré Adjarata — et ils n’avaient pas réservé d’hôtel. J’ai été obligé de négocier sur place, trouver une résidence à côté de l’hôtel officiel. Le président de Fédération m’a dit qu’il fallait payer deux jours à l’avance. Après ça, j’ai réfléchi et j’ai dit : non. Il faut que j’arrête.
Je voulais apporter mon expérience, m’appuyer sur les contacts qu’on avait établis avec les dirigeants continentaux et internationaux… Mais si les gens ne t’écoutent pas, si tu donnes des orientations et qu’on n’en fait qu’à sa tête… À un moment, il faut choisir. Et moi, j’avais des projets qui attendaient. Dans huit ou dix ans, dans deux ou trois olympiades, les enfants que j’encadre aujourd’hui — peut-être qu’il en sortira des champions. Et même s’ils ne passent pas par la Fédération, ce sont des athlètes qu’on aura formés, qu’on pourra accompagner en club. C’est ça ma logique.
J’avais effectivement ressenti ces fortes tensions en interne, dès notre première rencontre…
Oui, c’est exactement ce que je veux dire. Moi, j’ai toujours traversé l’adversité. Je ne fais pas de politique — je donne des avis techniques. Et au vu de ce que j’ai accompli sur le plan international, de ce que j’ai apporté au sport burkinabè, je ne pense pas que quelqu’un puisse l’effacer d’un coup de bâton magique (sic). Pour le développement du judo national, j’ai mon mot à dire. Et pour ce que je fais actuellement pour la promotion du judo, personne ne peut m’interdire de donner un avis.
Moi, je suis un technicien pur. Quand je parle, c’est technique, pas politicien. Si quelqu’un veut faire de la politique, qu’il la fasse. Moi, je suis sur le tapis le mardi et le samedi avec les enfants, le mardi, le samedi et le dimanche avec les adultes, avec une séance de préparation physique en plus. Et tous les soirs quand nous avons des échéances, on s’entraîne. Je n’ai pas le temps de m’occuper des guerres de chapelles.

Assez vite je crois nous avions discuté ensemble des leviers collectifs de progression. Je reste convaincu par exemple qu’un médaillé continental – qu’il s’agisse des championnats d’Afrique, d’Europe ou d’Océanie – devrait se voir qualifié et soutenu de droit pendant un an sur des Grands Chelems et sur des stages internationaux. Non pas tant seulement pour lui-même que pour qu’il y ait une génération qui prenne de l’expérience et qui, l’heure de la retraite venue, puisse ensuite transmettre ce vécu et ces contacts à la génération suivante. La question est : est-ce que politiquement, il y a une volonté pour cela ?
Tout passe par des projets. Si les fédérations ne soumettent pas de projets au ministère, rien ne se passe. Ce qui se passe souvent, c’est que les gens viennent à la fédération pour les avantages — voyager, s’afficher — pas pour construire. Moi, je veux que les choses soient encore meilleures que ce qu’on a vécu. En attendant que cette idée chemine, il vaut mieux observer. Le jour où les gens seront prêts, on pourra mettre les choses en place.
Qui dit projet, dit budget. Quels sont les postes de dépense ? On présente ça au ministère. Ce qu’ils ne financent pas, on cherche des partenaires. Moi, je suis au ministère des Sports depuis dix-sept ans — tout ce qui est organisation du sport, je m’y connais. Tout ce qui est conduite de projets sportifs, idem. Et j’ai le réseau pour aider à identifier les financements.
Ce que je ne peux pas admettre, c’est que quand on était tout seuls, on arrivait à se préparer en Suisse, en Allemagne, en France. Personnellement, j’allais chez Cyril Pagès à Orléans pour me préparer. C’est là-bas que j’ai fait la connaissance d’Alpha Djalo, de Pape Doudou Ndiaye, de beaucoup d’athlètes qui sont aujourd’hui en équipe nationale. Je venais aussi à l’Institut du judo à Paris. Je prenais le métro pour m’entraîner. J’allais à Villemomble avec Omar Gherram. On allait en Allemagne. Aujourd’hui, avec l’équipe nationale, on ne part même plus se préparer quelque part. C’est ça le vrai gâchis.
Aujourd’hui, il y a des boursiers olympiques qui n’ont pas fait un seul stage de préparation digne de ce nom. Faire le championnat national, le régional, aller à Abidjan, à Yaoundé — c’est tout. Et chacun place l’autre pour en profiter. Moi, je dis que c’est un gâchis. Le Burkina m’a financé, m’a fait confiance. En retour, mon expérience doit bénéficier au pays. Et elle y bénéficie — à travers mes cours à l’Institut, à travers les centres. Mais elle devrait aussi nourrir l’équipe nationale. C’est pour ça que je ne lâche pas.
Si ça peut te « rassurer », cette problématique n’est malheureusement pas propre au Burkina. Tout champion du monde et double médaillé olympique qu’il est, un entraîneur aussi respecté que Jimmy Pedro (Kayla Harrison, Marti Malloy, Travis Stevens…) a raconté sur ce site le plafond de verre auquel il s’est heurté lorsqu’il s’est agi de bâtir un projet pour le judo étatsunien très en amont des JO de Los Angeles… Idem pour quelqu’un comme l’Italien Ezio Gamba, champion olympique et double médaillé mondial, qui a dû attendre de partir travailler avec la Russie pour pouvoir donner la pleine mesure de ses compétences managériales…
C’est le même problème partout où il y a des gens qui ont fait l’international. Les gens à la tête des structures savent que tu sais. Et s’ils te laissent porter un projet, ils savent qu’à terme ils n’en feront pas partie, parce qu’ils ne maîtrisent pas. C’est pour ça qu’ils résistent.
Moi, par exemple, je travaille avec la Ligue du Centre de judo. Quand on organise un championnat régional, je suis dans l’équipe technique. Je gère la réunion technique, les tirages au sort — les tirages manuels restent un travail fastidieux que peu de gens maîtrisent. Chaque fois que ça s’embrouille lors d’une compétition, ils sont obligés de faire appel. Et moi, je dis aux gens : on ne réinvente pas le judo. Le règlement est là, on l’applique. Et ça vaut aussi pour moi. Mon athlète n’est pas au-dessus des règles. S’il est en dehors du règlement, on le disqualifie — chez moi, c’est comme ça.
À la pesée par exemple : certains arrivent avec cent, deux cents grammes de trop. Les gens disent : « Il faut faire une tolérance. » Moi je dis non. Au plan international, il n’y a pas de tolérance au poids. Dans mes clubs, à l’ouverture de saison, on fait la liste des catégories dans lesquelles chacun veut évoluer. Et si tu arrives à la pesée hors catégorie, tu es disqualifié. Je suis le premier à le dire. Si je suis rigoureux avec moi-même, je le suis aussi avec les autres — pas de passe-droit.
Ça me rappelle un reportage en Slovénie, il y a quelques années. Un athlète était arrivé avec une minute en retard à l’entraînement de six heures du matin. Eh bien il est reparti chez lui, peu importe son palmarès — une minute de retard, retour à la maison.
Chez moi, c’est pareil. Quand j’interviens à l’Institut, je commence à sept heures. Je suis à quinze kilomètres de là, mais à cinq heures trente, je suis garé devant dans ma voiture. À sept heures moins dix, je descends, je rentre dans le gymnase, je m’habille. À sept heures, je réveille mes étudiants. Depuis cinq ans, c’est comme ça, sans exception. Je préfère attendre une heure dans ma voiture plutôt qu’arriver en retard. Un retardataire qui vient me présenter des excuses, je n’écoute pas. Il faut venir à l’heure. C’est la même règle au club.
Pour la séance du lundi matin à Koudougou — cent kilomètres de Ouaga — en principe je devrais arriver la veille. Mais comme j’ai les entraînements à gérer à Ouaga jusqu’à vingt heures, je prends la route à quatre heures trente. À six heures, je suis à Koudougou. À six heures trente, je prends mon café. À sept heures moins le quart, je suis devant l’amphi. Personne ne voit ça, mais c’est comme ça que ça se fait. Et j’ai dit à l’administration : si on me programme un cours, que j’arrive et qu’il n’a pas lieu, deux fois comme ça, j’arrête. Ce sont mes conditions. Je ne travaille pas à moitié.

Et quand tu es assis dans ta voiture à cinq heures trente ou six heures du matin, tu attends dans le silence ou tu écoutes la radio ?
Je suis là, je capte les infos en attendant que tout le monde arrive.
Comment tes étudiants réagissent ?
Les étudiants, quand ils ont l’occasion d’échanger, ils disent : « Monsieur Monne, vous, vous ne vous reposez pas. » Ça ne me dérange pas. Quand je fais mon cours, le silence est de rigueur. Personne ne bavarde.
La programmation est sur un mois et demi, avec quatre groupes, vingt-quatre heures par groupe, trois fois par semaine — matin, après-midi, soir. En cinq ans d’intervention, pas un étudiant ne peut dire qu’il est arrivé avant moi. C’est pas possible.
Tu dors combien d’heures par nuit ?
Quatre heures, cinq heures au maximum. J’ai toujours dit aux gens : il faut dormir moins quand tu veux accomplir de grandes choses. On ne peut pas dormir comme un bienheureux et se réveiller en ayant tout réussi. C’est pas possible.
Ça nous fait un point commun, ces courtes nuits…
Ma femme me demande souvent : « Mais est-ce que toi, tu dors ? » Des fois, elle se réveille à minuit pour aller aux toilettes — je suis encore sur l’ordinateur. Elle dit : « Tu ne dors pas ? » Je lui réponds : « Je suis en train de bosser. » Et à cinq heures, c’est moi qui la réveille. Hier soir, j’ai commencé à dormir à deux heures du matin. À cinq heures, j’étais debout. J’ai toujours les yeux rouges [sourire].
Tu fais la sieste ?
Non. Si c’est pas la nuit, je ne dors pas. Je suis câblé comme ça. C’est comme ça que je fonctionne. Et j’ai dit aux gens : le sérieux, ça se construit dans les petits riens — être à l’heure, finir ce qu’on commence, ne pas gâcher son énergie pour des combats inutiles. Ça ne sert à rien.
C’est une mentalité judo, ça.
Exactement. Économise ton énergie pour être efficient — moins d’énergie pour plus de productivité. Je ne me fatigue pas pour des gens qui ne sont pas sur la même longueur d’onde. Si tu parles de qualification aux Jeux Olympiques à quelqu’un qui n’a jamais vécu ça, il ne comprend pas. Aujourd’hui, quand tu me parles de la qualification aux Jeux, c’est tout un processus. On ne prend pas quelqu’un comme ça et on lui demande une médaille. Il y a un travail en amont, un ensemble : les stages, le maximum de compétitions, l’évaluation du niveau par la compétition, et ensuite on remodèle l’entraînement en fonction des failles identifiées. Et si l’athlète s’entraîne d’une façon en club et d’une autre façon en équipe nationale — si quand il vient en équipe nationale il s’ennuie, il tourne en rond — qu’est-ce que vous allez lui apporter ?
Moi, j’ai dit : on n’a pas les moyens de travailler une équipe complète de quatorze personnes, mais on peut identifier les cinq ou six meilleurs et basculer sur le circuit. Un projet bien ficelé, avec les bons arguments, peut être financé. Les billets d’avion et les frais de séjour, ça ne coûte pas non plus si énorme. Et il y a des astuces — même les grandes nations jouent sur les hôtels pour économiser et financer d’autres déplacements. On l’a fait avec Séverine. C’est pour ça qu’on a pu tenir sur la durée.
Mais si vous écartez ceux qui ont fait les beaux jours du judo burkinabè — Séverine est partie vers le jujitsu, Zoungrana est de côté, moi je suis de côté — chacun dans son coin, qui porte le flambeau ? Il faut que les jeunes pensent. Au lieu de se combattre et de dire que c’est Monne qui ne veut pas que la Fédération évolue, il faut travailler. Et toujours penser aux conséquences. Les conséquences conseillent mieux que les conseils. Aujourd’hui, le ministère lui-même refuse de financer certains voyages parce qu’il n’y a pas de résultats. Petit à petit, les gens vont se réorienter ou pas. Nous, on est là.
Les chamboulements politiques qu’a connu le pays ces dernières années ont-ils eu des effets positifs sur le sport ?
Il y a eu des changements, mais le sport, c’est une question de vision. Souvent, les gens qu’on met à la tête d’une sphère ne s’y connaissent pas forcément. Mais ça, c’est justement le rôle des fédérations : convaincre ces autorités avec des projets solides, des documents, des arguments à l’appui. On ne va pas s’asseoir devant quelqu’un et dire « on a des soucis ». On y va avec un projet sur papier : objectifs, postes budgétaires, résultats attendus. C’est comme ça que ça marche aujourd’hui.
Et moi, avec dix-sept ans au ministère des Sports — à la direction de la Promotion de l’économie du sport et des loisirs — j’ai une expérience solide sur tout ce qui touche à l’organisation du sport et à la conduite de projets. J’ai aidé plusieurs fédérations à rédiger leurs statuts et règlements, notamment la Fédération burkinabè de rugby quand elle a été mise en place. Beaucoup de clubs m’approchent aussi pour ça. Tant que c’est pour le développement du sport, je suis là, pas de problème.
En décembre dernier, j’ai organisé un stage de niveau pour les entraîneurs des différents centres. Avec mon homologue Zoungrana Hermann et Davy Christian, on organise un cycle de formation. Parce que ce n’est pas parce qu’on est athlète ou compétiteur qu’on sait encadrer des enfants. Le judo éducatif, c’est un autre monde, ça demande une pédagogie spécifique. L’objectif : au moins mille cinq cents enfants bénéficiaires. Si d’autres clubs sont intéressés, les portes sont ouvertes.
Tu avais douze ans quand tu as commencé le judo. Si l’Hermann d’aujourd’hui pouvait parler à celui qui, en décembre 1993, nouait sa première ceinture blanche, quels conseils lui donnerais-tu ?
Je ne regrette rien. Si je devais lui parler, je lui dirais : tu es sur la bonne voie. Arme-toi de courage, de détermination, et surtout de stratégie. Parce que nous, on s’est formés sur le tas, on est tombés dans la jungle sans orientation. C’est le courage et la détermination qui ont tout fait.
Il y a eu des moments de doute, des moments où je me suis dit : est-ce que ça vaut la peine de continuer ? Et à chaque fois, quand je regardais le chemin parcouru, je me disais : continue. Parce que les jeunes d’aujourd’hui n’imaginent pas ce qu’on a vécu. On a commencé sur de la paille de riz. Aujourd’hui, les enfants démarrent le judo avec un judogi, sur un tatami — c’est acquis. En six ou sept ans avec de bons entraîneurs, une progression bien structurée, tu peux prétendre aux voyages internationaux. Avant, on mettait bien plus d’une dizaine d’années.
Aujourd’hui, ils ont tous les outils pour réussir : des entraîneurs expérimentés, des plans de progression, des projets sportifs. Ils ont l’accompagnement des parents — moi-même, je dépose et récupère mes enfants à l’entraînement en voiture. Avant, il n’y avait pas ça. Ils ont tous les atouts en main. Il ne manque qu’une chose : le travail. Seul le travail paie. [Il répète] Seul le travail paie. – Propos recueillis par Anthony Diao, automne 2025 – hiver 2026. Photo d’ouverture : ©Archives Hermann Monne/JudoAKD.
Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.
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