Jigoro Kano n’aurait pas dit mieux

La promesse d’aborder le judo « en mots, en êtres et en actes » sur JudoAKD conduit parfois à de joyeuses confluences. C’est le cas du texte ci-dessous, reproduit avec l’aimable autorisation de Rémi Guyot, son auteur.

Rémi est un homme passionné et passionnant. Non judoka mais bien plus martial et discipliné que nombre de pratiquants croisés au hasard des tatamis. Nous nous connaissons depuis près de vingt-cinq ans, au gré d’affinités musicales, textuelles et cinéphiles maintes fois confirmées. Il m’a hébergé parfois à la veille de compétitions parisiennes, abordées tantôt sous la casquette de compétiteur, tantôt sous celle de journaliste. Sans cesse plus bluffant de radicalité, de clarté et de curiosité sur l’existence qui est la sienne et celle de ses contemporains, Rémi est de ces personnes qui préfèrent prendre des notes plutôt que d’en donner.

Mind Fooled, le Substack qu’il a lancé en sortie de confinement, est la continuation de ce minutieux travail d’observation des mots, des êtres et des actes – tiens, tiens – qui peuplent sa très riche vie intérieure. Il y consigne avec la concision, la sobriété et la sincérité absolue qui ont toujours été sa marque de fabrique ses nombreuses obsessions, souvenirs, lectures et autres intuitions, le tout stimulé par une existence d’une densité rare, tant au plan personnel que professionnel.

Le texte ci-dessous date du 23 novembre 2025. Sa lecture m’a fait me dire que Jigoro Kano n’aurait pas dit mieux – dont acte. – JudoAKD#047.

 

 

 

 

Une version en anglais de cet article est disponible ici.

 

 

 

Le professeur qui ne savait rien, par Rémi Guyot (Mind Fooled)

 

Ou comment à 9 ans, dans une église, j’ai trouvé des réponses à des questions que je me poserais 30 ans plus tard. 

 

 

 

Pour expliquer pourquoi je suis tant intéressé par les méthodologies d’apprentissage, il faut se plonger dans une des expériences les plus marquantes de mon enfance.


Entre mes 9 et 13 ans, l’activité extra-scolaire que je pratiquais était le cirque. Tous les lundis après-midi, j’arrivais dans l’église (!) qui nous servait de lieu d’entrainement ; je jetais un oeil à l’amoncellement d’échasses, de massues pour jongler, de monocycles géants, de tapis tout mous et de boules d’équilibre très dures, je choisissais ce qui m’inspirait le plus, et j’essayais de faire quelque chose avec.

Soit j’imitais quelqu’un que j’avais vu utiliser l’objet, soit j’inventais autre chose. Quand j’en avais marre, j’en choisissais un autre. Et les heures passaient comme ça.

Mon professeur, lui, se baladait entre les enfants, grands et petits. Il donnait un conseil à l’un, en observait un autre et suggérait une idée à un troisième. De temps en temps, à qui voulait bien l’écouter, il proposait un jeu : “Qui est capable de faire le plus de tours de hula-hoop sur des échasses de 3 mètres ?”.

Chacun progressait, à son rythme, à sa façon, à son envie.


Quatre années durant, j’ai appris des dizaines de mini-compétences. Parfois sans me rendre compte que j’apprenais à faire des choses que personne d’autre autour de moi ne savait faire — à commencer par mon professeur. Oui, car mon professeur de cirque ne savait pas jongler. Ni faire du monocycle. Ni tenir en équilibre sur une boule. Ni marcher sur les mains. Ni rien d’autre qu’on était venu apprendre.

Malgré cette incompétence étendue, c’est à son contact que j’ai appris à faire toutes ces choses. Avant de le connaître, je ne savais pas comment faire ; après, je savais. Pendant ce temps, lui n’a jamais su, et me l’a néanmoins appris. À moi, et à des centaines d’autres enfants.


De toutes ces compétences accumulées, ce professeur a rêvé d’en faire un spectacle. Un spectacle d’une telle qualité qu’il pourrait intégrer la programmation du plus grand festival d’arts vivants au monde, se déroulant chaque année à Edimbourg.

Ce rêve est devenu un plan, et ce plan est devenu ma réalité, le temps de quelques étés passés en Écosse à performer d’étranges histoires sur scène, devant des milliers d’inconnus. L’aventure s’est arrêtée là pour moi, tandis que la troupe a poursuivi son élan et s’est mise à écumer le monde, se produisant par la suite à New York, Rome, Beijing, Hambourg, Paris, Ljubljana, Maastricht et Adelaïde.

Sur le moment, avec mes yeux d’enfants, tout cela semblait couler de source. Des décennies plus tard, cet épisode de ma vie m’a semblé irréel, presque incompréhensible.


Intrigué par ces souvenirs, j’ai récemment repris contact avec ce professeur, Ian Scott Owens. Dès notre premier échange, Ian m’a envoyé une photo issue de nos sessions d’entrainement ensemble.

Je n’avais jamais vu cette photo, qui doit dater de 1995. En la découvrant, des milliers de détails me sont revenus à l’esprit, augmentant l’envie de poser mes questions d’adulte à lui et ‘Trea, son indissociable épouse. Ils ont gentiment accepté d’y répondre.

Quand je leur ai demandé comment ils étaient parvenus à accomplir de telles choses, l’un et l’autre ont souri, puis m’ont partagé leur vision des choses. J’ai découvert l’envers du décor de leur pédagogie, dont nous n’avions jamais parlé jusque là.


Je pourrais résumer leur approche ainsi :

  • Donner des défis. L’apprentissage ne suivait pas un parcours académique prédéfini. Cependant, de nombreux défis improvisés cadençaient la progression, non pas comme des objectifs à atteindre, mais comme des mystères à résoudre. Et quand le défi semblait trop grand, la pédagogie visait surtout à chercher comment découper le problème rencontré en plus petites étapes.
  • Encourager à agir d’abord. La phrase que j’ai le plus entendue pendant mes quatre années de cirque était “N’y pense pas, fais-le”, et pour cause. L’approche de Ian et ‘Trea était d’inciter les enfants à essayer d’abord et à réfléchir ensuite. Se confronter à la difficulté réelle, puis réfléchir à comment l’affronter — et non l’inverse.
  • Donner confiance en faisant confiance. “Ne jamais dire aux enfants qu’ils ne sont pas capables d’accomplir quelque chose.” Volontairement, énormément de liberté était accordée aux enfants dans leurs choix de partir sur telle ou telle activité. L’espace créé était un bac à sable géant, où toutes les expérimentations étaient autorisées, avec notamment beaucoup de place pour les chutes, afin d’apprendre à se relever et à réessayer.

À ma grande surprise, le cirque, discipline à laquelle Ian et ‘Trea ont consacré toute leur vie, n’était pas si important que ça à leurs yeux. “Le cirque n’était pas le but. C’était un outil, une arme de construction massive. On voulait simplement que chaque enfant trouve sa voie.” Et effectivement, en retrouvant les statuts de leur école de cirque, j’ai réalisé qu’elle indiquait que leur mission était de “développer le potentiel physique et créatif des enfants, en utilisant le cirque et l’art, afin de les préparer aux défis du monde moderne (…). L’objectif est de développer leur confiance en eux et de leur donner un sentiment d’appartenance à un groupe exigeant et stimulant.


À l’époque, j’ignorais tout cela.

Aujourd’hui, en observant comment j’éduque mes enfants, manage des équipes ou développe la plateforme d’apprentissage AI Discipline, je comprends que ce professeur-qui-ne-savait-rien m’a finalement appris beaucoup plus que quelques tours de cirque. Et qu’il me reste un long chemin à parcourir pour parvenir à la cheville de telles sources d’inspiration. Texte original reproduit avec l’aimable autorisation de Rémi Guyot (Mind Fooled). Légende photo d’ouverture : « Ian à gauche, Emma à droite, Ali sur mes épaules » ©Archives Ian Scott Owens-Mind Fooled/JudoAKD.

 

 

 

 

Une version en anglais de cet article est disponible ici.

 

 

 

Lire aussi, en français :

 

Et aussi :

 

 

 

JudoAKD – Instagram – X (Twitter).

 

 

Partager

A lire sur JudoAKD