Jimmy Pedro – Il était une foi en l’Amérique

Né le 30 octobre 1970 à Danvers, Massachusetts (USA), James « Jimmy » Pedro est une figure incontournable du judo états-unien des quatre dernières décennies. D’une fiabilité bluffante dans les grands rendez-vous – champion du monde 1999 des -73 kg, troisième des Jeux olympiques d’Atlanta puis d’Athènes (après être sorti de près de trois ans de retraite sportive suite à sa cinquième place aux JO de Sydney), troisième des championnats du monde 1991 et 1995 (cinquième en 1993, forfait en 1997 pour une grave blessure au genou survenue à une semaine du D-Day), triple vainqueur des Jeux panaméricains -, cet homme de défis et d’objectifs a aussi été l’architecte en tant qu’entraîneur de la dernière génération dorée en date du judo US, celle des Kayla Harrison, championne du monde et double championne olympique, Ronda Rousey et Marti Malloy, médaillées olympiques et mondiales, ou Travis Stevens, médaillé olympique.
En août 2012 puis en août 2016, nous avions ritualisé deux heures au téléphone pour tirer un bilan à trois-cent-soixante degrés des olympiades écoulées, et c’était à chaque fois aussi crépusculaire – en raison du décalage horaire – qu’enthousiasmant. Un moment de décompression rare pour ce maître ès conditionnement mental et liaisons debout-sol, sur le pont vingt-quatre heures sur vingt-quatre comme il le raconte dans le présent entretien. Mais un moment privilégié aussi pour tout journaliste soucieux de comprendre ce qui fait la sève d’une discipline dans cet hémisphère nord-américain dont l’histoire bourrée d’angles morts gagne à être mieux connue. À l’heure où les États-Unis sont supposés monter doucement en puissance pour être à l’heure californienne au rendez-vous de « leurs » Jeux olympiques de 2028, il est apparu pertinent de demander à Jimmy de nous raconter le judo de son pays tel qu’il le vit et tel qu’il l’espère, à trois ans et demie de Los Angeles. Comme à chaque fois, l’intéressé y est allé avec toute la franchise et la légitimité que lui autorisent les bornes, les hectolitres de sueur et les innombrables médailles autour de son cou et de celui des siens. Et si le résultat est aussi douloureux à lire qu’inspirant à mûrir, c’est que l’intention ici n’a jamais été de s’attarder sur le doigt, mais bien sur la lune en ligne de mire dont rien ni personne ne l’a jamais fait dévier.
– JudoAKD#031. 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est à lire ici.

 

 

Nous ne t’avons pas vu sur le circuit depuis le deuxième titre olympique de Kayla Harrison, si je ne me trompe pas. Pourquoi t’es-tu éloigné ?
Après que Kayla et Travis en ont terminé avec la compétition à Rio en 2016, nous avons eu un nouveau PDG, Keith Bryant, qui est arrivé à United States Judo. J’ai rencontré Keith et Ed Liddie, qui était le directeur de la performance, et je me suis assis avec eux pour leur dire que nous avions face à nous une toute nouvelle équipe. Nous n’avions plus les superstars comme Kayla Harrison, Travis Stevens, Marti Malloy, etc., et nous allions devoir faire les choses différemment pour la prochaine décennie.

Qu’entendais-tu par là ?
Ce que je voulais dire, c’est que, premièrement, le circuit IJF était devenu très, très professionnel pendant cette période et cela nécessitait qu’un entraîneur consacre un temps plein à diriger un programme et à prendre en main l’équipe sur les compétitions internationales. Donc, premièrement, je voulais être payé. Je voulais un salaire en tant qu’entraîneur pour faire ce travail à temps plein et parcourir le monde pour former la prochaine génération.

Qu’ont-ils répondu ?
La réponse a été qu’ils n’avaient pas d’argent pour cela. Il n’y avait pas d’argent pour l’entraînement à l’époque et ils ne pouvaient pas se permettre d’embaucher un entraîneur. Alors j’ai dit, eh bien, si vous ne pouvez pas vous permettre d’embaucher un professionnel à temps plein, alors nous n’avons aucune chance de gagner à l’avenir. Donc c’était un premier clou dans le cercueil.

Je vois… Et quel était le deuxième point ?
La deuxième partie de l’équation, c’est que je leur ai dit que nous allions devoir changer notre façon de combattre et notre façon de nous entraîner, et que nous allions devoir établir de nouveaux critères pour mieux développer notre prochaine génération d’athlètes. C’est-à-dire que nous ne devrions pas permettre aux athlètes de parcourir le monde juste pour gagner des points sur le circuit mondial de judo et avoir des gens qui se classent à peine dans nos championnats nationaux en compétition s’engager au Grand Chelem de Paris, au Grand Chelem de Tokyo, etc. Nous devions revoir le budget et changer les choses pour pouvoir utiliser notre argent plus judicieusement et développer la prochaine génération de champions. J’avais donc mis en place toute une structure par niveaux sur la façon dont les athlètes se qualifieraient pour les championnats du monde, les Grand Chelems, les Grands Prix, etc.

Tes interlocuteurs étaient-ils en phase avec cette approche ?
Non.

Comment as-tu réagi ?
Nous étions en désaccord sur la direction que le pays devait prendre et comme la Fédération refusait de payer un entraîneur à temps plein, j’en ai pris acte. Et j’ai démissionné de mon poste d’entraîneur en chef du programme de judo des États-Unis.

OK je comprends mieux… Et que fais-tu depuis ?
J’ai investi beaucoup de temps, d’énergie et d’efforts dans mes entreprises. Je possède actuellement une marque appelée Fuji Sports et j’ai aussi créé une nouvelle entreprise appelée Fuji Mats. Depuis 2016, nous avons fait croître ces entreprises de manière exponentielle. Nous sommes maintenant une marque mondiale. Nous sponsorisons l’Union européenne de judo avec Fuji Mats. Nous sommes le premier vendeur de kimonos de judo et de jiu-jitsu au monde, et aux États-Unis pour le jiu-jitsu sous la marque Fuji Sports.

Travailles-tu seul sur ce projet ?
Non. J’ai embauché du monde. J’ai recruté de nombreux ceintures noires en jiu-jitsu, en judo, des champions NCAA de lutte, des athlètes de MMA, et nous avons monté une entreprise vraiment solide où nous concevons des installations complètes d’arts martiaux. Nous faisons tout, des tapis aux protections murales, en passant par les rings de boxe, les cages de MMA, des services complets de conception d’installations, ainsi que l’équipement de tous ces centres avec les kimonos, le matériel, les rashguards, les gants de boxe et les protège-tibias dont ils ont besoin pour concourir. Donc je suis dans le business de l’équipement et en pleine croissance, en mettant à profit mon esprit d’entreprise. Et nous sommes vraiment devenus une marque mondiale, y compris en France où nous développons un partenariat clé et tu devrais entendre parler de nos marques Fuji Sports et Fuji Mats au cours de la prochaine décennie. Et je suis enthousiasmé par cela. Donc actuellement, c’est à cela que je consacre le clair de mon temps.

Mais tu restes pas loin des tatamis, n’est-ce pas ?
Bien sûr. Je continue aussi d’entraîner mon équipe. J’ai une équipe à Boston. Nous avons quelque chose qui s’appelle Project Gold, qui est une organisation à but non lucratif visant à aider à développer mon propre groupe d’athlètes. Donc je suis en quelque sorte un club privé maintenant. J’entraîne avec Travis Stevens. Nous avons aussi Kelita Zupancic (maintenant Kelita Stevens) qui aide au dojo. Mon père est également impliqué.

Combien de personnes en font partie ?
Nous avons un bon groupe d’environ dix à quinze ceintures noires âgées entre seize et vingt-deux ans qui commencent tout juste à apparaître sur la scène maintenant. L’un de ces athlètes est Johan Silot. C’est un -81kg. Il vient de mon programme. Il vient de gagner l’or à l’Open européen en Serbie. Il vient de prendre la deuxième place en novembre à Montréal. C’est quelqu’un à surveiller pour 2028… Et j’ai quelques autres gars en -66 kg et -73 kg qui commencent à monter en grade. Ils n’ont que dix-sept-ou dix-huit ans, mais ils pourraient être prêts pour Los Angeles. Il n’y a rien de sûr encore mais en tout cas nous obtenons des sponsors privés pour soutenir notre programme. Nous dirigeons une équipe et nous commençons à voyager dans le monde.

Où prévois-tu d’aller avec eux ?
Les seuls endroits où j’ai été récemment sur le circuit mondial ont été quelques événements juniors européens. J’ai participé aux mondiaux juniors l’année dernière au Portugal, et j’ai emmené notre équipe en Grande-Bretagne et à quelques coupes d’Europe juniors l’année dernière. C’est essentiellement un hobby pour moi. Je le fais à côté. Je le fais parce que j’aime ça et je veux voir ces jeunes réussir. Voilà donc ce que j’ai fait les huit dernières années de ma vie.

 

L’équipe américaine de judo aux JO 2004. De g. à d. en partant du haut : Buck Wessel (team manager), Brett Baron, Bob Berland, Prés. Ron Tripp, Eddie Liddie, Marisa Pedulla. Rangée du milieu : Martin Boonzayer, Rhadi Ferguson, Brian Olson, Rick Hawn, Jimmy Pedro, Alexander Ottiano, Taraje Williams-Murray. Agenouillés : Nicole Kubes, Celita Schultz, Ronda Rousey, Ellen Wilson et Charlee Minkin. ©Archives Jimmy Pedro/JudoAKD

Revenons à l’équipe états-unienne. Lors de notre long appel après Rio, tu m’avais dit qu’avec la retraite de Kayla, Marti et Travis, ce serait difficile avant d’avoir une nouvelle génération comme celle-ci. Et tu avais raison : les judokas américains n’ont obtenu de médaille ni à Tokyo 2021, ni à Paris 2024. Maintenant nous entamons le cycle olympique vers LA. Où en est le judo américain à ce stade ?
Eh bien, pour être tout à fait honnête, c’est un véritable bazar. Il n’y a vraiment aucun plan pour l’équipe américaine en vue des Jeux Olympiques de LA 2028.

Vraiment ?
Vraiment. J’ai poussé l’organisation il y a quelques années à commencer à penser à LA 2028, mais ils ont dit qu’ils allaient attendre après Paris. Donc malheureusement, nous sommes très, très en retard actuellement. Et pour être honnête, toute la Fédération se bat avec elle-même et entre ses membres. C’était dirigé jusqu’en février par Robert Eriksson, ancien entraîneur de l’équipe de Suède. Il commençait à faire du bon travail avec le centre d’entraînement, mais malheureusement il était isolé. Il n’avait aucune direction. Il n’était pas connecté de manière significative avec le département de haute performance, ce qui signifie qu’il parcourait le pays comme un club privé, essayant d’entraîner quelques athlètes comme je le fais, et tout était très fragmenté.

Pourquoi ?
Comme évoqué plus tôt, ils n’ont toujours pas d’argent pour les entraîneurs aux États-Unis. Après une décennie à leur dire qu’ils avaient besoin d’un entraîneur professionnel, qu’ils devaient embaucher des gens pour faire ce travail à temps plein, ils n’ont toujours pas trouvé l’argent pour embaucher des entraîneurs en Amérique. Donc tout ce que nous obtenons, ce sont des bénévoles qui partent en déplacement. Quiconque peut faire le voyage y va. Les athlètes peuvent s’inscrire au hasard. À peu près tant que tu as médaillé dans un Open panaméricain, tu peux concourir partout dans le monde, y compris dans les Grand Chelems et les Grand Prix. Tu n’as même pas besoin d’être placé dans nos Nationaux. Tu dois juste avoir été médaillé dans un Open continental, ce qui est ridicule. Mais les athlètes courent partout, font leur truc, s’amusent, postent des photos sur Instagram…

Donc il n’y a pas d’entraîneur national en ce moment…
Pour les seniors comme pour les juniors, il n’y a pas d’entraîneur national officiel, non.

Comment tout ça tient debout, alors ?
Ce sont essentiellement des entraîneurs de club qui se portent volontaires pour partir en déplacement. Nous avons environ un stage d’entraînement national par an aux États-Unis. Ils n’ont aucun plan pour 2028. Ils ont encore moins de budget qu’avant et pour être honnête, ça s’annonce plutôt mal pour toutes les projections concernant LA 2028. Donc les circonstances sont plutôt compliquées actuellement en Amérique.

Et toi dans tout ça ?
Comme je te le disais, j’essaie de lever des fonds pour mon propre groupe et j’aurai quelques athlètes qui me suivront et suivront mon plan de développement, et j’espère pouvoir avoir un ou deux athlètes qui seront prêts pour LA 2028. Mais tout est fait en dehors du système et en dehors de la Fédération et malheureusement c’est comme ça… Donc on pourrait penser que comme les Jeux olympiques arrivent en Amérique, ce devrait être une période très excitante. Mais si nous ne faisons rien de significatif dans les prochaines années, je crains que le judo ne disparaisse en Amérique. Il ne sera plus nulle part.


Pour ma part, il y a une autre chose que je fais, c’est que je pousse les programmes de judo dans les écoles. J’ai créé une entreprise appelée Judo Today. Je me suis associé avec Israel Hernandez et un gars de Floride nommé Hector Lans et nous essayons d’implanter le judo dans les lycées ici en Amérique. Les professeurs seront payés un salaire à temps plein, quelque part entre 45 000 et 75 000 dollars par an pour enseigner le judo à temps plein dans les écoles. Et nous essayons de faire venir des entraîneurs étrangers pour diriger ces programmes pour nous.

Que de défis !
En ce moment, nous avons des difficultés aux États-Unis parce que nous n’avons pas d’entraîneurs qualifiés qui peuvent faire le travail, notamment en Floride du Sud, où ce programme démarre dans la région de Miami. Nous avons environ soixante lycées qui voudraient embaucher un entraîneur et commencer le judo dans leurs programmes, mais nous n’avons aucun mécanisme pour qualifier ou former nos entraîneurs actuellement.

 

Troisième des mondiaux 1991 et 1995, cinquième en 1993, forfait sur blessure en 1997, Jimmy Pedro voit enfin sa constance récompensée. Le 9 octobre 1999, à quelques jours de ses vingt-neuf ans, le voici champion du monde des -73 kg à Birmingham (Grande-Bretagne). Il devance Vitaly Makarov (Russie), Sebastian Pereira (Brésil) et Giorgi Revazishvili (Géorgie, père du futur double naturalisé grec sous le nom de Roman Moustopoulos puis turc sous celui de Vedat Albayrak). ©Archives Jimmy Pedro/JudoAKD

 

En dehors de tout ça, tu étais récemment l’un des rares que l’IJF a sollicités pour donner des idées et des propositions pour les nouvelles règles. Qu’est-ce que le judo a perdu au fil des années et des changements ? Que doit-il améliorer, selon toi ? Je suppose que la frontière est mince entre tradition, esprit et attractivité…
J’ai en effet eu le luxe d’être à Paris aux Jeux olympiques 2024 en tant qu’invité de l’IJF et c’était une expérience incroyable pour moi. C’était quelque chose de très, très spécial. Mais en termes de règles, j’ai été très déçu par la compétition de judo et la façon dont les athlètes gagnaient aux Jeux olympiques. J’étais là spécifiquement pour la catégorie des -73 kg ainsi que celle des -81 kg. Et ce que j’ai vu, c’est tellement de matchs gagnés par shido et/ou hansoku make. Et tu avais tous ces bons judokas qui avaient peur d’attaquer parce qu’ils ne voulaient que leur tête effleure le tapis. Et ceux qui prenaient le risque et essayaient de projeter leur adversaire et touchaient leur tête finissaient par perdre le combat. Donc je pense que c’était une grande tragédie. Tu sais, spécifiquement, je pense que Hashimoto a gagné un combat, je crois que c’était contre le Mongol qui l’a presque projeté, mais qui a ensuite été disqualifié. Donc après avoir vu tant de combats gagnés juste par des pénalités et des tactiques et pas de vrai judo, j’ai effectivement exprimé mon opinion à l’IJF. J’ai parlé avec Vlad Marinescu et quelques autres, leur faisant savoir que je pense que des changements de règles sérieux doivent être mis en œuvre si nous voulons garder ce sport populaire et le rendre facile à comprendre. Et vraiment l’accent doit être mis sur le judo positif.

Que veux-tu dire par là ?
Tu sais, la capacité à projeter son adversaire, la capacité à l’immobiliser, la capacité à le soumettre en enlevant les victoires aux athlètes qui font du judo positif, mais qui, par exemple, attrapent à l’intérieur de la manche alors qu’ils retournent quelqu’un ou qu’ils sont sur le point de gagner le combat par une soumission et un ippon. Les matches sont arrêtés et ils reçoivent une pénalité comme shido pour avoir accidentellement saisi à l’intérieur de la manche alors qu’ils sont sur le point d’aller chercher une soumission. Je veux dire, je comprends que la sécurité est importante dans le sport, mais tu sais, nous devons changer les règles pour accommoder le bon judo positif au lieu de juste être négatif et de pénaliser les gens pour les plus petites infractions. Et je pense que certains des changements de règles sont formidables.

Penses-tu spécifiquement à l’un d’entre eux ?
Tu sais, je n’ai jamais aimé la pénalité pour sortie de tapis. Je pense qu’en lutte actuellement aux Jeux olympiques, tu peux pousser quelqu’un dehors et tu peux obtenir un point. Ce n’est pas de la lutte positive. Et je pense que le judo allait dans cette même direction où ce n’était pas positif. C’était juste comme une capacité à battre son adversaire par une petite technicité plutôt que de le battre avec du judo. Au final, je pense que nous voulons que nos champions représentent le plus haut niveau de sport avec la technique, le plus haut niveau de sport avec les soumissions et soient capables de se débrouiller dans une situation d’autodéfense. Et la seule façon d’y parvenir est de développer du judo pur. Donc je pense que les nouvelles règles sont excellentes. Nous ne devrions donner la pénalité de sortie de tapis qu’à ceux qui sortent volontairement du tapis.

 

 

De 1995 à 2004, Jimmy Pedro a défendu les couleurs (colorées) des Allemands du TSV Abensberg en Bundesliga comme en Coupe d’Europe des clubs – « les meilleures années de [sa] vie ». ©Archives Jimmy Pedro/JudoAKD

 

Autre chapitre. J’étais à Montpellier, en France, fin décembre 2024 pour la Champions League. Tu as connu ces championnats avec les Allemands du TSV Abensberg, n’est-ce pas ? Était-ce une opportunité d’acquérir plus d’expérience, entouré d’athlètes de haut niveau ?
Anthony, quand je combattais pour l’équipe du TSV Abensberg, c’était les meilleures années de ma vie. Tout d’abord, cette équipe était fantastique. Nous avions les meilleurs athlètes du monde qui combattaient pour cette équipe venant de toute la planète. Nous avions Indrek Pertelson d’Estonie. Nous avions Nuno Delgado du Portugal. Nous avions Pedro Suarez du Portugal. Nous avions même Ilias Iliadis qui a combattu pour l’équipe. Nous avions simplement la meilleure équipe et le meilleur environnement qu’on puisse demander. C’était donc un plaisir de faire partie de cette expérience. J’ai combattu avec eux de 1995 à 2004 et pendant cette période, nous avons remporté de nombreux titres nationaux. Nous avons gagné le titre européen plusieurs fois. J’ai combattu contre Makarov. J’ai combattu contre Quellmalz plusieurs fois, certains des Français comme Daniel Fernandes… Bref, contre beaucoup d’athlètes de haut niveau et pour moi, c’était une excellente façon de garder mon judo affûté.

Comment l’intégrais-tu dans ta carrière à cette époque ?
L’équipe du TSV couvrait mon vol, couvrait toutes mes dépenses et ils me payaient évidemment quand je combattais. Donc j’utilisais ça comme entraînement. Cela me permettait d’aller en Europe de manière peu coûteuse. Cela me permettait de combattre à haut niveau, un match, deux matches, parfois trois ou quatre matches en un week-end. Mais entre-temps, je restais m’entraîner en Allemagne avec tous les meilleurs athlètes et cela me donnait l’opportunité de rester affûté et aussi de passer plus de temps en Europe à m’entraîner avec les Européens.

La meilleure période de ta vie, comme tu viens de le dire…
Oui, j’en ai énormément profité. C’était une opportunité fantastique. J’ai créé une fraternité avec toutes ces personnes. Il y avait d’autres athlètes comme Patrick Reiter d’Autriche qui était dans mon équipe. Au fil des années, c’est fou. Oscar Peñas et Kyoshi Uematsu d’Espagne, vraiment beaucoup de gars avec qui nous avons passé de super moments. Et c’était une expérience incroyable. Otto Kneitinger était le président du club. Il était évidemment un acteur majeur de l’Union européenne de judo. Et, tu sais, il a créé une super ambiance pour que tout le monde soit un grand judoka, mais aussi pour qu’on s’amuse beaucoup dans toute cette compétition par équipes. Et l’objectif était bon, une compétition de haut niveau, un excellent entraînement entretemps, mais plus important encore, de le faire de manière abordable. C’était ça, mon expérience avec TSV Abensberg.

 

Autour de 1995 entouré de ses coéquipiers d’alors au TSV Abensberg. À sa droite : Volker Heyer, Christian Konz et Oliver Gusenberg. À sa gauche : Otto Kneitinger, Patrick Reiter, Mark Huizinga et Daniel Lascau. ©Archives Jimmy Pedro/JudoAKD

 

Toujours à l’occasion de la Champions League de Montpellier en décembre 2024, j’ai vu des publicités Fuji Mats autour du tapis…
Oui. En ce qui concerne Fuji Mats, tu sais, je suis fier. J’ai fondé cette entreprise en 2014, pile entre les Jeux olympiques de Londres et ceux de Rio, avec deux partenaires avec qui je travaillais déjà. Je travaillais auparavant et j’étais vice-président d’une autre société de tapis que je ne mentionnerai pas mais je suis sûr que tu sais laquelle car ils sont aussi sponsors de l’Union européenne de judo et ils sont basés en Allemagne. Nous avons sponsorisé l’Union européenne de judo l’année dernière et quelques années avant cela, juste pour créer de la visibilité pour la marque à travers l’Europe. Et aux États-Unis, nous nous sommes imposés comme la première entreprise de tapis et la première entreprise d’installations qui équipe des salles pour les combattants de MMA, les pratiquants de jiu-jitsu, les dojos de judo et de karaté, etc. Donc nous avons créé une belle entreprise pour nous-mêmes et nous sommes fiers de redonner à la communauté judo en sponsorisant les événements européens.

Comment as-tu réussi à tout mener de front pendant cette période, alors que tu entraînais ?
Je dirigeais l’équipe pendant cette période, oui. J’étais l’entraîneur en chef de l’équipe nationale de judo des États-Unis et j’aidais à construire la marque Fuji Mats à ce moment-là. Ma journée était non-stop, vraiment. Je me réveillais super tôt, à six heures du matin. Je commençais mon travail pour l’entreprise pendant quelques heures. J’entraînais l’équipe le matin et puis je travaillais pour l’entreprise entretemps. Et puis le soir, nous avions une session d’entraînement de judo à nouveau. Je travaillais tout le temps mais ce n’était pas vraiment du travail pour moi parce que le judo est ma passion et les arts martiaux sont aussi ma passion. Donc tout ce que tu fais quand tu aimes le faire, que ce soit aider les gens à construire des salles ou ouvrir leur première académie ou aider les athlètes à atteindre le succès au plus haut niveau, tu redonnes toujours au sport. Et quand tu redonnes au sport et que tu fais des choses que tu aimes faire, ce n’est pas vu comme du travail pour moi.

Qu’est-ce que c’est, alors ?
Ma passion c’est mon travail et mon travail c’est ma passion. C’est ce que je fais. C’est ce que j’aime et donc je peux en vivre et tu sais, je recevais juste un petit salaire de United States Judo pour être l’entraîneur en chef, donc il était important pour moi de nourrir ma famille, que j’aie quelque chose d’autre qui rapporte de l’argent. Et nous sommes rapidement devenus la marque numéro Un dans ce domaine de la conception et de l’équipement d’académies et de salles à travers le monde.

Jusqu’où ?
Aujourd’hui, nous avons des clients en Arabie Saoudite, au Qatar, aux Émirats Arabes Unis, dans toute l’Europe, dans toute l’Australie, aux États-Unis et en Amérique du Sud. Et nous sommes rapidement devenus, je pense, la marque de référence pour les experts du domaine. Nous avons développé des systèmes de planchers à ressorts pour rendre les chutes plus sûres. Nous avons développé des systèmes de racks de sacs personnalisés avec des chariots dessus qui peuvent aider à économiser de l’espace. Nous travaillons avec des entreprises pour développer des rings de boxe pliables, des cages pliables, pour que cela maximise l’espace dans votre installation de sorte que, quand vous avez besoin de le sortir pour l’entraînement, vous pouvez le faire. Sinon, vous avez un bel espace de tapis pour vous entraîner quand vous ne faites pas de boxe ou d’entraînement.

Beau parcours !
Oui, je suis fier de ce que j’ai créé. Nous avons deux marques vraiment fortes avec Fuji Sports et Fuji Mats, et je suis fier d’en être le PDG.

 

Jeux olympiques de Rio, 9 août 2016. Cinquième des JO 2012, jamais médaillé en sept participations aux championnats du monde, Travis Stevens se hisse à trente ans en finale des -81 kg. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Concernant les résultats, la situation que tu décris est assez terrible. Particulièrement pour les gars de ta génération ou celle d’avant comme Mike Swain, Jason Morris ou Brian Olson, qui ont réussi à obtenir des médailles au niveau planétaire malgré leur isolement relatif, ainsi que ceux de la génération que tu as entraînée pendant des années. J’ai vu la cinquième place de Jonathan Yang (-60 kg) aux derniers championnats du monde juniors. Aura-t-il les épaules pour porter la plupart des attentes nationales jusqu’à LA 2028 ? Qu’est-ce qui pourrait lui permettre de continuer à grandir et prendre de l’expérience pendant ce cycle olympique ? 
C’est une question vraiment difficile car c’est une situation vraiment terrible aux États-Unis. Nous n’avons aucune continuité dans les programmes, ce qui signifie que l’équipe nationale ne s’entraîne pas ensemble, sauf peut-être une ou deux fois par an pendant un week-end – et encore, c’est plus pour la forme qu’autre chose. Il n’y a pas de continuité, ce qui signifie que les entraîneurs qu’ils amènent à ces stages ne sont pas les mêmes personnes qui voyagent autour du monde avec l’équipe.

Avec cette absence d’entraîneur en chef officiel pour l’équipe de judo, que tu évoquais…
Il n’y a pas non plus d’entraîneur en chef pour l’équipe nationale junior. Et il n’y a pas d’entraîneur en chef non plus pour l’équipe nationale cadette. Et tous les athlètes s’entraînent seuls dans différents dojos. Ils ne sont pas obligés de s’entraîner dans un centre d’entraînement. Ils ne sont ensemble que pour sélectionner leurs propres tournois. Chaque athlète fait le tour du monde en sélectionnant les tournois auxquels il veut participer personnellement.
Donc par exemple Jack Yonezuka et son père, ils décident, hey, Jack, tu vas aller à tous ces tournois. Ils ne savent pas qui sera l’entraîneur. Parfois ils arrivent sans entraîneur. Parfois il y a un entraîneur là-bas. Ils ne savent pas qui sera cet entraîneur à l’avance. Ils sélectionnent juste leurs tournois. Et chaque athlète dans le pays doit répondre à des critères très minimaux et ils peuvent aller n’importe où dans le monde pour les Grand Prix, les Grand Chelems, l’entraînement, peu importe. Ils sont livrés à eux-mêmes.

Ont-ils un budget pour cela ?
Il y a bien quelques financements du Comité olympique des États-Unis et de United States Judo, oui, mais j’ai entendu dire que pour ce quadriennal, c’est-à-dire ces quatre années, notre budget a été presque réduit de moitié.

Qu’est-ce que cela signifie, financièrement parlant ?
Cela signifie que nous avons perdu environ 200 000 dollars dans notre budget cette année. Donc cela va avoir un impact sur les athlètes, c’est sûr… De plus, je ne vois pas à l’horizon l’établissement d’un entraîneur national. J’espère qu’ils le feront. Il y a un nouveau conseil d’administration qui a pris effet le 1er janvier et j’espérais que l’une des premières choses qu’ils feraient serait de mettre en place un nouvel entraîneur en chef pour l’équipe nationale, qu’ils commenceraient à rassembler les troupes et à mettre ces jeunes sur un programme. Parce que même quand ils ont des stages d’entraînement, l’entraîneur qui est choisi au hasard pour aller à ces stages, il enseigne les techniques qu’il a apprises, ce qui est bon pour les jeunes. C’est bon pour les cadets et les juniors de voir ces nouvelles techniques, d’y être exposés et peut-être qu’ils les adopteront. Mais pour l’équipe nationale senior, ils devraient déjà avoir la plupart des techniques dont ils ont besoin.

Qu’a donné l’échéance du 1er janvier que tu viens d’évoquer ?
Le nouveau Conseil d’administration est en difficulté avec le Comité national olympique et paralympique. Ils ont jusqu’à fin février pour trouver un terrain d’entente, sans quoi USA Judo risque même de perdre son statut fédéral…

Wow… De quoi ont-ils besoin, selon toi ?
Ils ont juste besoin d’un entraînement dur, ils ont besoin d’un programme, ils ont besoin d’être souvent ensemble avec un entraîneur pour développer une relation afin de réussir au plus haut niveau. Ils ont besoin de cette dévotion professionnelle et ils ont besoin que ce programme soit mis en place pour eux… Qu’on leur dise : voici tous les événements auxquels tu vas participer. Voici ce que nous allons faire en tant qu’équipe et créer un environnement où nous gagnons ensemble.

Tu vois cela se produire, à terme ?
Non, pour l’instant non..

Pourquoi ?
Parce que personne aux États-Unis ne veut prendre de décisions difficiles et forcer les gens à faire peut-être des choses qu’ils ne veulent pas faire, mais qui au final seraient meilleures pour eux.

Parmi la jeune génération, quels sont ceux à suivre, selon toi ?
En ce qui concerne les jeunes, nous avons pas mal de jeunes talents. Nous avons Jack Yonezuka, nous avons Johan Silot en -81kg, nous avons Didi Rodriguez en -81kg. Les frères Yang sont talentueux, Chris Velasco en -60kg est talentueux. Nous avons quelques filles qui ont du potentiel et du talent aussi. Mais sans la bonne approche professionnelle, nous sommes face à la France, nous sommes face au Japon, nous sommes face à la Russie, nous sommes face à des équipes qui ont beaucoup de profondeur, qui ont beaucoup d’athlètes qui se poussent les uns les autres pour atteindre le sommet. Et malheureusement nos athlètes font leur propre truc avec leur propre programme sans réelle coordination et sans effort concerté pour les aider à maximiser leur potentiel et à se développer correctement. Et sans ce bon modèle de développement en place, nous pourrions avoir au hasard un gamin comme Jonathan Yang qui gagne occasionnellement. Mais nous n’aurons jamais une équipe qui pourrait être performante sur la durée.

Donc la route vers Los Angeles semble une pente raide à gravir…
Oui. Je crains qu’en allant à LA sans une équipe complète et préparée, tous les œufs ne peuvent pas être dans le même panier. Tu ne peux pas t’attendre à ce qu’un ou deux athlètes brillent parce que, s’ils ont un mauvais tirage et qu’ils tirent le Japon ou la France au premier tour, ils pourraient être éliminés d’entrée. Et ça pourrait être notre meilleur athlète, celui sur lequel nous aurons mis tout notre argent. Tu l’as vu toi-même avec l’équipe de France en 2024, avoir de la profondeur de banc depuis les -60 kg jusqu’aux +100 kg, tu avais des gars qui ont brillé et ils étaient professionnellement entraînés, ils étaient préparés pour gagner, c’étaient des combats difficiles pour tout le monde et ils ont été à la hauteur. Et je ne vois pas nos jeunes être à la hauteur à moins qu’ils aient quatre ans de vraiment durs sur la route en Europe, au Japon, tous ensemble en tant qu’équipe poursuivant ce rêve et devenant coriaces, devenant forts et développant leur plein potentiel. Sans cela, je crains que l’équipe ne réussisse pas si bien en 2028. C’est mon opinion.

 

Family time. ©Archives Jimmy Pedro/JudoAKD

 

Cette génération est-elle prête à partir seule au Japon ou partout dans le monde pendant des semaines comme tu l’as fait plusieurs fois durant ta carrière ?
Je ne pense vraiment pas qu’ils le soient. Je ne pense pas que ça marche. Tu sais, cette génération n’est pas comme la génération précédente où ils sont auto-motivés. Ils bossent. Ils travaillent dur. Mais surtout, quand tu pars sur la route tout seul, c’est facile pour les athlètes de sauter des entraînements ou des randoris puis de ne pas comprendre pourquoi ils se font battre si durement ou pourquoi ils se font projeter.

Je me souviens de Kayla Harrison en 2015 à Düsseldorf, en Allemagne. Elle a gagné le tournoi le dimanche et le lendemain elle était la première sur le tapis pour la session féminine du stage d’entraînement… et elle est restée en tribunes pendant la session masculine, pendant que les autres filles sont allées dans leur chambre pour se reposer entre les deux sessions quotidiennes. Quand je lui ai demandé pourquoi elle restait, elle m’a répondu qu’elle avait si peu d’occasions de voir du judo de haut niveau qu’elle ne voulait manquer aucune opportunité de le faire. Et l’année suivante, elle est devenue championne olympique pour la deuxième fois…
C’est exactement ce que je veux dire. Tu sais, il n’y a pas de débriefs, de corrections apportées à leur judo. Au moins quand je partais sur la route moi-même, j’avais un groupe d’athlètes qui venait avec moi. On s’entraidait. Et en plus de ça, chaque fois que je rentrais dans mon dojo, mon père faisait des ajustements.

Que veux-tu dire par ajustements ?
Mon père m’aidait en regardant les vidéos de tous les meilleurs athlètes. Et on élaborait des stratégies ensemble, tout le temps. Et on regardait les vidéos de mes compétitions. J’allais ensuite m’entraîner avec ces personnes à l’étranger. Je revenais. Je partageais les retours. Hey, Papa, quand j’ai fait ça, voilà ce qu’il a fait. On élaborait un plan de jeu pour chaque adversaire. Et on avait tout ça consigné sur un carnet.

Qu’y-a-t-il à apprendre de tout ça ?
Partir sur la route tout seul, la plupart de nos athlètes actuellement n’ont pas les bases, je le crains. Tu sais, ils sont jeunes et talentueux, mais ils n’ont pas les clés nécessaires pour comprendre le judo de haut niveau. Et nous n’avons pas assez d’entraîneurs compétents actuellement dans le pays qui voyagent avec notre équipe qui ont cette capacité non plus seulement d’aider mais vraiment de diriger, de guider, d’orienter, de changer, bref d’aider ce judoka à s’améliorer. En tout cas je ne le vois pas. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de laisser les gens faire le tour du monde seuls sans supervision. Ce n’est pas efficace. C’est la raison pour laquelle, en l’état, je ne pense pas que ça va marcher.

Qu’est-ce qui pourrait inverser cette pente ?
Encore une fois, le levier le plus important actuellement dans le judo américain reste l’argent. Numéro un, ils ont besoin de beaucoup d’argent pour ressusciter le judo dans ce pays et pour soutenir un programme. Personnellement, je pense qu’ils doivent établir un centre d’entraînement national où tous les meilleurs athlètes sont obligés d’aller, qu’ils y vivent à temps plein ou qu’ils soient obligés d’y aller pendant au minimum une semaine par mois pour que nos meilleurs athlètes puissent toujours s’entraîner ensemble. C’est comme cela qu’ils pourront être sur la même longueur d’ondes en termes de techniques et avec le langage que l’entraîneur parle – développer un système de saisies, développer un système de transitions au sol, la saisie croisée, apprendre les différents styles de saisies, apprendre à combattre gaucher contre droitier, apprendre à combattre gaucher contre gaucher, tu sais – et vraiment développer une base de compétences que toute l’équipe comprend, être sur la même longueur d’ondes et, au bout du bout, gagner. Et à partir de là, quand nous devenons compétents en tant qu’équipe, alors nous pouvons commencer à aller à l’étranger et nous pouvons commencer à développer des athlètes, affiner, corriger, changer, adapter et surtout apprendre.

Donc numéro un, c’est l’argent. Quel est le numéro deux, pour toi ?
Numéro deux, c’est une équipe de professionnels qu’ils doivent embaucher, qui sera responsable du développement des athlètes dans ce pays. Et ce serait du point de vue senior ainsi qu’au niveau junior et cadet, embaucher des staffs d’entraîneurs à temps plein pour recruter des talents, les inviter sur un centre d’entraînement, et aider à diriger, à guider et à orienter dans un environnement professionnel. Bref tout ce qui, de leur entraînement de judo à leur préparation physique, en passant par leur régime alimentaire et leur nutrition, amènera ces athlètes à être des professionnels.

Cela demande un budget considérable…
En effet. La plupart des athlètes dans ce pays actuellement ne s’entraînent pas cinq jours par semaine. Ils font du judo peut-être trois fois par semaine ou quatre fois par semaine, pour la plupart d’entre eux. Et même certaines de nos filles, d’ailleurs, peut-être que certaines d’entre elles s’entraînent deux ou trois fois par semaine. Il n’y a aucun moyen que nous rattrapions le Japon ou la France ou n’importe laquelle des grandes nations dans ce pays à moins que nos athlètes ne fassent du judo à temps plein, s’entraînent deux fois par jour, fassent du judo en y intégrant de la préparation physique.
Donc nous n’avons pas d’environnement d’entraînement en résidence pour nos athlètes. Nous sommes en retard dans leur développement. Et plus important encore, nous n’avons ni système, ni staff, ni les ressources financières pour le mettre en place. Donc jusqu’à ce que nous ayons l’argent, jusqu’à ce que nous identifiions un staff, et jusqu’à ce que nous commencions à mettre en place un programme d’entraînement professionnel, nous pouvons nous attendre à ce que tu vois de l’Amérique, c’est-à-dire des victoires aléatoires ici et là, des succès occasionnels parce que nous avons un athlète qui est très motivé ou qui s’entraîne peut-être à l’étranger ou qui a un père étranger comme entraîneur et nous aurons un ou deux athlètes qui émergent ici et là. Mais nous ne développerons jamais un système de judo en Amérique jusqu’à ce qu’il y ait un engagement à temps plein de l’organisation, et jusqu’à ce qu’il y ait un engagement financier d’un sponsor ou de la Fédération elle-même qui va chercher de l’argent pour soutenir son équipe.

 

Né le 6 novembre 1946, James Pedro Sr. est ce sequoia discret inséparable du parcours de son fils, et auquel Kayla Harrison et Marti Malloy rendent ici hommage en marge d’un stage international au Japon. ©Archives Kayla Harrison et Jimmy Pedro/JudoAKD

 

Tu parlais de ton père, Jim Pedro Sr. Chaque fois que j’ai interviewé Kayla, elle a toujours exprimé de la gratitude envers toi mais aussi envers lui. Peut-être que tu devrais expliquer aux jeunes générations à l’étranger ce que ton père a apporté au judo américain au fil des ans…
La relation entre mon père et Kayla est très similaire à une relation père-fille. Tu sais, Kayla a grandi avec un beau-père. Elle n’a jamais eu de relation proche avec un père, et sa mère a fait de son mieux, mais elle a laissé Kayla devant ma porte quand elle avait quinze ans. Et c’était seulement une ou deux semaines après avoir découvert qu’elle avait été abusée sexuellement par son précédent entraîneur. Donc, une fille brisée est arrivée chez moi à l’âge de quinze ou seize ans. Elle n’avait pas d’argent, pas de soutien familial, elle était seule et n’était pas dans un bon état mental. Mon père est alors devenu son père de substitution. Il lui parlait franchement, lui disait la vérité, lui disait des choses qu’elle ne voulait pas entendre. Il a vraiment été un coach mental pour elle et l’a aidée à surmonter le traumatisme qu’elle avait vécu. C’est pour ça qu’elle l’appelle Big Jim.

Oui, je me souviens qu’elle l’appelait ainsi…
Moi, je suis Little Jim, lui c’est Big Jim. Maintenant, je suis Jimmy, mais lui est toujours Big Jim. Il est vraiment devenu une figure paternelle pour elle. Il passait beaucoup de temps à lui parler des leçons de vie, à lui expliquer que ce qui lui était arrivé était terrible, mais que cela ne devait pas la définir. Elle ne devait pas arrêter de vivre ni se soucier du regard des autres : « Ce qui t’est arrivé est mal, point final. Tu étais une enfant, mineure, c’est 100 % inadmissible. Tu vas porter plainte contre ce type, aller en justice, il ira en prison, et toi, tu vas avancer. » Et c’est exactement ce qu’elle a fait. Mon père lui a donné de précieux conseils pour l’aider à tourner la page. De mon côté, je l’ai accompagnée sur le judo, sur le plan mental, dans l’entraînement, en lui apprenant à fixer des objectifs, à rêver grand, à croire en elle, à s’entraîner dur pour devenir une femme invincible. Ensemble, mon père et moi l’avons transformée, mentalement et physiquement. C’est une personne qui s’est investie à 100 % dans tout ce qu’elle faisait. Elle suivait nos consignes à la lettre. Si on lui disait de soulever des poids à cinq heures du matin, elle le faisait. Si on lui disait de courir à huit heures, elle courait à huit heures. Un bon exemple de ça, c’est en 2010 : elle est sortie de nulle part et a remporté l’or aux championnats du monde de Tokyo. Et le lendemain matin, mon père lui a dit : « Lève-toi et va courir. Je veux te voir dehors en train de courir. Je me fiche que tu viennes de gagner les championnats du monde. L’objectif, c’est les Jeux olympiques, et tu vas donner le ton à tes adversaires et à toi-même : ce n’est que le début. Tu as encore une montagne à gravir. » Et elle l’a fait. Elle s’est levée et elle a couru, dès le lendemain de son titre mondial à Tokyo. Elle a toujours suivi le plan, écouté et su s’adapter.

Effectivement. D’ailleurs ce jour-là à Tokyo, c’était la première fois que je l’interviewais – grâce à toi qui nous avais présentés. Et trois semaines après, alors que la plupart des judokas qui avaient combattu à Tokyo étaient en vacances, elle m’avait écrit qu’elle était en Ouzbékistan pour une « petite » World Cup. Et je me suis dit : “Elle n’a que vingt ans. Elle est championne du monde. Elle est différente.
Exactement. Elle a su faire évoluer son judo quand il le fallait, et mon père et moi avons joué un rôle énorme dans sa transformation. On est très fiers d’elle. Elle fait partie de la famille pour nous. Cet automne, ses enfants ont passé Thanksgiving chez ma femme et moi. Kayla a dormi à la maison, ses enfants aussi, et on a passé du temps en famille. On a décoré le sapin, mis les lumières dehors, on a bien mangé, bien rigolé, joué à des jeux… C’est ça, l’essentiel : créer des liens, des connexions. Mon père est vraiment comme un père pour elle, et c’est pour ça qu’elle lui est toujours reconnaissante. Et surtout, ni mon père ni moi n’avons jamais pris un centime à Kayla. On ne lui a jamais rien facturé. On n’a jamais partagé ses succès sur le plan financier. Bien sûr, l’IJF donne un peu d’argent à l’athlète et au coach, et mon père et moi avons toujours partagé ça, mais c’était des miettes comparé à ce qu’elle a accompli dans sa carrière, ce qu’elle a gagné en UFC et en PFL. Aujourd’hui, elle est multimillionnaire. Et c’est le résultat de son travail acharné, de la direction qu’elle a prise, et surtout une preuve de la femme forte qu’elle est vraiment.

 

Jeux olympiques de Londres, 2 août 2012. Championne du monde junior en 2008, championne du monde senior en 2010, Kayla Harrison tombe dans les bras de Jimmy Pedro au moment de remporter à vingt-deux ans le titre suprême en -78 kg, dix mois après avoir révélé par voie de presse les abus sexuels subis entre ses treize et ses seize ans de la part d’un ancien entraîneur. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Si le Jimmy de 2025 pouvait donner un conseil au Jimmy qui a commencé le judo à cinq ans, quel serait ce conseil ?
C’est une excellente question. Honnêtement, je me dirais de faire exactement ce que j’ai fait. Je suis persuadé que la meilleure chose que l’on puisse faire pour n’importe quel être humain, c’est de l’inscrire au judo et de lui apprendre à s’investir à 100 % pour devenir un champion. Parce qu’au final, qu’on devienne champion ou pas, les leçons qu’on apprend grâce au judo nous aident à réussir dans la vie. Et j’y crois vraiment. Je suis un pur produit du judo. Grâce à ce sport, j’ai voyagé et me suis fait des amis aux quatre coins du monde, j’ai découvert différentes cultures. J’ai connu des hauts et des bas dans ma carrière, des succès, des échecs. Et c’est exactement ça, l’esprit qu’il y a derrière le judo.

C’est ce que Jigoro Kano voulait…
Exactement. Kano voulait que les gens donnent 100 % d’efforts et 100 % d’eux-mêmes dans la poursuite de l’excellence, dans la maîtrise de leur art. Et il savait qu’en chemin, ils seraient vaincus, qu’ils devraient surmonter des obstacles, qu’ils devraient manœuvrer et trouver comment réussir. Et il n’a jamais voulu que quelqu’un abandonne. Tant qu’il te reste encore une once d’énergie, si tu n’as pas donné 100 %, alors tu ne réussiras jamais si tu abandonnes. Alors continue, continue d’essayer, continue d’apprendre, continue de t’améliorer.

C’est une lutte…
C’est une lutte et c’est une ascension vers le sommet. Et je crois sincèrement que cette lutte m’a aidé à devenir un être humain résilient. Il n’y a rien au monde que je pense ne pas pouvoir faire. J’ai confiance en moi. Je crois que je peux travailler plus dur que les autres. Je peux performer à haut niveau. Je peux me lever et parler devant les gens. J’ai cet esprit indomptable qui a été créé par le judo. Et je me dirais à moi-même à l’âge de cinq ans : même si tu n’aimes pas ça, même si tu veux abandonner, même si c’est dur, persévère, trouve un moyen, continue, continue de faire. Parce que la seule façon de réussir est de s’engager à 100 %. Et c’est ce que j’ai fait dans ma carrière. C’est ce que j’incarne et ce que j’enseigne à tous mes athlètes. Travis Stevens en est un bon exemple. Kayla Harrison en est un bon exemple. Tu sais, Marti Malloy, Ronda Rousey, elles se sont engagées dans l’excellence et elles détestaient perdre. Elles détestaient tellement ça, elles voulaient gagner. Et elles le prenaient personnellement, mais elles retournaient toujours à l’entraînement et elles s’amélioraient toujours et elles trouvaient toujours un moyen. Et toutes ces athlètes ont eu des blessures graves qu’elles ont dû surmonter.

La plupart des gens ne voient les champions que lorsqu’ils réussissent…
C’est ce que je veux dire. Ils ne les voient pas quand ils échouent. Et ce que les gens doivent comprendre, c’est que tous les champions ont des moments difficiles, tous les champions se font battre, tous les champions se blessent, ils ont des blessures, ils ont des obstacles à surmonter. Tu ne les vois que lorsqu’ils réussissent. Et ils ont réussi parce qu’ils n’ont jamais abandonné, ils n’ont jamais baissé les bras, ils ont persévéré, ils ont continué et ils n’ont jamais renoncé à leur rêve. Et je pense que c’est l’histoire de nombreux grands champions, que ce soit Lukas Krpalek, que ce soit Miklos Ungvari, nous avons tous ce même esprit judo. Et c’est ce que j’aime dans ce sport : il devient une fraternité. Alors, pour revenir à ta question, je me dirais que le judo est la meilleure chose qui te soit jamais arrivée. Tu t’y accroches jusqu’au bout, tu poursuis tes objectifs et tes rêves, et à la fin tu seras un meilleur être humain.

Y a-t-il quelque chose que tu aurais fait différemment, cependant ?
En regardant en arrière, il y a une chose, oui. J’aurais aimé faire rester mes enfants plus longtemps dans le judo. Je pense à mon fils, AJ, il est devenu un lutteur très performant aux États-Unis. Il a terminé deuxième aux championnats nationaux de lutte. Il est allé à l’université et a fait de la lutte. Mais je peux te dire une chose, avec l’éthique de travail de ce gamin, il a maintenant vingt-cinq, vingt-six ans. Avec son éthique de travail et sa capacité à concourir, s’entraîner et performer, s’il était resté dans le judo, il serait probablement notre star pour 2028 en ce moment car il atteindrait son apogée. Et en 2028, il aurait vingt-huit ans. L’âge que j’avais quand j’ai gagné mon titre mondial. Je regrette de ne pas l’avoir gardé dans le judo. Mais c’est difficile. Quand ton père est une star et que tout le monde veut battre ton fils et ta fille, ils sont un peu contrariés que tu les fasses pratiquer le sport dans lequel tu es champion. Donc je pense à AJ et je pense à ma fille, Casey, elle aime le sport maintenant. Casey, elle est instructrice. Elle enseigne le judo aux tout-petits. Elle a sa propre entreprise appelée Crawl Martial Arts. Elle a lancé un programme pour tout-petits qui se développe à travers le pays en ce moment et les pratiquants de jiu-jitsu le font dans leurs clubs et les judokas enseignent le judo aux tout-petits. Je suis fier d’elle pour ça. Elle a obtenu sa ceinture noire en judo. Elle continue de s’entraîner, elle fait du jiu-jitsu et du judo. Elle est récemment allée au Japon dans le cadre d’un programme d’échange et elle a absolument adoré être au Japon.

Tu as des liens familiaux avec le Japon, non ?
Oui. La grand-mère de ma fille est née à Okinawa, donc elle a eu l’occasion de retourner sur la terre de ses ancêtres et elle a même vu ma photo au Kodokan. Elle a fait un voyage incroyablement génial. C’est vrai que j’aurais aimé faire rester tous mes enfants plus longtemps dans le judo parce que je sais que cela les aurait rendus meilleurs, et je pense qu’en conséquence, nous aurions peut-être deux athlètes de haut niveau avec le nom Pedro… Mais je ne peux pas remonter le temps. J’ai été forcé à faire ce sport et je ne réalisais pas ce que cela allait finalement m’apporter et je ne voulais pas forcer à mon tour mes enfants à le faire. Je l’ai fait quand ils étaient petits, mais au lycée quand ils ont voulu changer de sport et essayer autre chose, je les ai laissés faire. Je regrette un peu aujourd’hui de ne pas leur avoir fait continuer le judo, parce qu’au final je pense qu’ils auraient appris ce que j’ai appris de ce sport, que c’est la meilleure chose que l’on puisse faire pour tout être humain et je le crois vraiment.

 

Rio de Janeiro, 11 août 2016. Le doublé olympique pour Kayla Harrison, et un nouveau chapitre victorieux de la légende de Jimmy, pour sa der à ce jour sur la chaise de coach. « Je pars heureuse de ce que j’ai accompli en judo, nous confiera par la suite son élève au moment de se tourner vers le MMA. Il est temps pour moi de poursuivre cette œuvre au-delà du tapis et, pourquoi pas, d’essayer de changer le monde. Que chaque adolescent comprenne un jour que, au bout du tunnel, il y a parfois une médaille d’or – voire même deux. » ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Quelque chose à ajouter ?
La dernière chose que je dirais sur le judo, c’est qu’il crée des liens pour la vie avec les gens. Tu sais, que ce soit le père qui est l’entraîneur et le fils qui est l’élève comme c’était le cas avec mon père et moi, nous avions une relation incroyablement proche grâce au judo, où il était mon mentor, mon entraîneur, mon coach. Il me poussait vraiment fort, il voulait le meilleur pour moi. Il a passé tellement de temps à m’aider à revoir mes vidéos, il a dépensé tellement d’argent pour m’emmener aux compétitions et aux camps d’entraînement que nous sommes devenus meilleurs amis grâce à la relation et à la dynamique du judo… De même avec mes enfants. J’ai créé un lien avec tous mes enfants qui cherchaient à être à la hauteur et à répondre à mes attentes, et je me souviens de tous ces jours où je les amenais à l’entraînement de judo, leur enseignant le sport que j’aime et ayant ce lien pour la vie avec eux aussi. Même s’ils n’ont pas poursuivi au niveau international, nous avons toujours ces souvenirs d’enfance et du sport. Ils soudent la famille.
Je considère Marius Vizer comme un ami et un mentor. C’est quelqu’un qui a été très important pour le développement du judo. Je considère tous mes coéquipiers de l’équipe olympique comme mes amis proches, idem pour toutes les personnes contre qui j’ai combattu dans ce sport à travers les générations et les années. Tous ces combats difficiles, tous ces affrontements durs, nous poussant les uns les autres à être les meilleurs possible. Nous sommes tous de grands amis aujourd’hui. Nous rions, nous plaisantons, nous buvons, nous mangeons ensemble. Nous sommes tous une grande famille heureuse et mondiale et c’est unique. Mes amis sont du Japon, de France, de Russie. La communauté du judo brise les murs. Elle brise les barrières. C’est quelque chose qui m’est vraiment cher et qui est propre à notre sport : tout le monde se soutient mutuellement. Oui, nous nous affrontons. Oui, nous voulons gagner des titres mais, à la fin, nous sommes tous amis car au fond nous poursuivons tous le même objectif, le même rêve. Et nous nous souvenons des luttes que nous avons tous traversées ensemble. Et le plus important est que tous s’entraident, quoi qu’il arrive. Peu importe où je vais dans le monde, si je demande de l’aide et que c’est un judoka que je connais, il se mettra en quatre et me soutiendra. Il m’aidera et fera pour moi tout ce dont j’ai besoin et je ferai pour lui tout ce dont il a besoin. Et c’est un peu ce que je vis maintenant dans la dernière partie de ma vie. Tu sais, j’ai récemment contacté Nuno Delgado au Portugal pour m’aider à organiser un événement réussi en Europe, et il l’a fait. Lui comme d’autres font partie de ces gens, partout dans le monde, avec qui le judo m’a permis de développer des amitiés et des relations dont je suis super reconnaissant. C’est ça pour moi, le judo. – Propos recueillis par Anthony Diao, automne 2024-hiver 2025. Montage photos James Pedro Sr. : Thomas Eustratiou-Diao. Photo d’ouverture : Paco Lozano/JudoAKD. 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est à lire ici.

 

 

 

Bonus – Pour celles et ceux passés à côté en 2014, ce long entretien de Jimmy Pedro pour le podcast Take It Uneasy de Lex Fridman est une masterclass à ce jour inégalée.

 

 

Lire aussi, en français :

 

 

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