Né le 12 juillet 1967 à Pyongyang (Corée du Nord), Lee Chang-soo/Chang Su Li fut médaillé mondial des -71 kg en 1989. Il est décédé le 20 janvier 2026 à l’âge de cinquante-huit ans. Sa trajectoire singulière était mal connue sous nos latitudes. Une injustice mémorielle aujourd’hui réparée par le toujours pointu Oon Yeoh qui, depuis la Malaisie où il enseigne le judo aux chanceux adhérents du Kuala Lumpur Judo Centre, ne manque jamais une occasion de mettre en lumière la discipline et ceux qui l’incarnent sous sa bannière Judo Crazy. Nous publions avec son accord une traduction de cet hommage. – JudoAKD#048.
Une version en anglais de cet article est disponible ici.
Le nom « Lee Chang-soo » ne vous dit peut-être rien. Mais si l’on dit « Chang Su Li », les passionnés de judo de la fin des années 1980 et du début des années 1990 sauraient exactement de qui l’on parle. Lee, 58 ans, décédé d’une crise cardiaque le 20 janvier, était une étoile montante du judo mondial en 1989 lorsqu’il a soudainement disparu de la scène du judo. Peu de choses de son histoire tragique sont connues en dehors des cercles de judo de haut niveau en Corée du Nord et du Sud.
Lors des Championnats du monde de 1989 à Belgrade, deux compétiteurs créaient la sensation. L’un était l’étoile montante japonaise de l’époque, Toshihiko Koga, qui s’était classé troisième aux championnats du monde de 1987 et (de manière surprenante) n’avait pas obtenu de médaille aux Jeux olympiques de 1988. Il était déterminé à marquer les esprits à Belgrade.
L’autre était le Nord-Coréen Lee (alias Chang Su Li), qui avait dominé les tours préliminaires, battant ses adversaires Kieran Foley (IRL) et Olivier Cantieni (SUI) par un étalage éblouissant de projections et de travail au sol. Lee affronta ensuite le champion olympique en titre Marc Alexandre (FRA) en quart de finale, mais cela ne l’impressionna pas. Il obtint un abandon du Français avec un étranglement enroulé dynamique qu’il exécuta avec une facilité déconcertante. Cela le prépara pour une demi-finale très attendue contre Koga.
Lee avait combattu – et perdu – contre Koga deux fois auparavant. La première fois qu’ils se rencontrèrent, ce fut lors des tours préliminaires des Championnats du monde juniors de 1986 où Koga l’immobilisa. La deuxième fois, ce fut lors du combat pour la médaille de bronze des Championnats du monde seniors de 1987 où Koga le projeta avec ippon-seoi-nage pour ippon.
Fait intéressant, Koga et Lee avaient tous deux combattu et perdu contre Mike Swain des États-Unis lors de cette compétition (Swain devint champion du monde cette année-là). Le style de combat de Lee avait tellement évolué au cours des deux dernières années que le commentateur en direct Neil Adams pensait qu’il s’agissait d’un combattant coréen différent de celui que Koga avait battu en 1987. Notant que Koga avait combattu un Coréen pour une médaille de bronze lors des précédents Championnats du monde, Adams déclara de manière erronée : « … celui-ci semble être une toute autre paire de manches. »
Leur demi-finale fut un combat difficile avec beaucoup de saisies puissantes. La forte garde gauche atypique de Lee empêcha Koga d’effectuer son ippon-seoi-nage caractéristique. Mais Koga finit par le projeter pour ippon avec un morote-seoi-nage innovant à une main qui stupéfia le monde. « Mon Dieu, je ne pense pas avoir jamais vu une technique comme celle-ci ! » lâcha en direct le commentateur Neil Adams. On vit Lee sourire en quittant le tatami car il savait à quel point cette projection était bonne.
Lee remporta ensuite une médaille de bronze en projetant le Hongrois Bertalan Hajtos avec uchi-mata quelques secondes après le début du combat.
Sa belle performance à Belgrade fit de Lee une sorte de héros dans son pays, la Corée du Nord. À son apogée, Lee profitait de tous les privilèges d’un athlète d’élite dans un pays stalinien, d’une Mercedes Benz, de la précieuse adhésion au Parti des travailleurs de Corée et de récompenses financières. « Ceux qui remportaient une médaille recevaient un appartement », déclara Lee à Reuters.
De nombreux passionnés du judo international s’attendaient à voir davantage Lee lors de compétitions internationales, mais il disparut soudainement.
Il existe peu d’archives de cette période, mais Lee et Koga participèrent tous deux aux Jeux asiatiques de 1990 à Pékin. Et tous deux perdirent contre le même Sud-Coréen : Chung Hoon. Cette fois, ce fut Lee qui parvint en finale. Mais il y perdit contre Chung, et cela bouleversa complètement son monde. Lee fit en réalité mieux que Koga lors de cette compétition, obtenant une médaille d’argent contre une médaille de bronze pour Koga. Mais perdre contre un Sud-Coréen était inacceptable pour les autorités de son pays, où il fut contraint d’effectuer des travaux forcés en raison de sa défaite contre Chung.
Le bannissement de Lee fut annulé lorsque Jang Song-thaek (l’oncle du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un), qui était responsable du département des sports, décida de lui donner une seconde chance. « Les athlètes aimaient beaucoup Jang Song-thaek », confia Lee à Reuters.
Lee fut choisi pour participer aux Championnats du monde de Barcelone en 1991 dans la nouvelle catégorie des -78kg. Il remporta son premier combat et perdit le second. Alors qu’il était en Espagne, Lee choisit de faire défection, d’abord vers l’Allemagne, puis vers la Corée du Sud.
Lors d’une apparition télévisée là-bas, Lee révéla : « Après avoir perdu contre l’athlète sud-coréen Chung Hoon lors des Jeux asiatiques et remporté une médaille d’argent, j’ai été contraint d’extraire du charbon toute la journée dans une mine souterraine de 670 mètres de profondeur, le dos courbé. Être envoyé dans une mine de charbon pour une seule défaite m’a fait me sentir trahi. Bien que je puisse survivre en tant qu’athlète méritant, j’avais le sentiment de ne pas pouvoir avoir d’enfants. »
Selon Al-Jazeera, qui a réalisé un court documentaire sur Lee, sa petite amie alors enceinte fut contrainte d’avorter.
Incapable de punir Lee directement, le régime nord-coréen punit sa famille, envoyant son frère aîné dans un camp forestier où il mourut, et le reste de sa famille dans une mine de charbon. « Il n’y a rien que je puisse faire pour le moment », confia Lee à Reuters.
Un an après avoir fait défection en Corée du Sud, Lee épousa une judokate taïwanaise et ils eurent trois fils, tous judokas entraînés par Lee lui-même. « Je veux leur montrer que l’homme qui a été si torturé a élevé ses fils aussi bien et ne va pas simplement baisser les bras », déclara Lee à Reuters. « C’est le début de ma revanche. »
Lee, qui n’eut jamais la chance de participer aux Jeux olympiques (la Corée du Nord ne participa pas aux Jeux olympiques de Séoul en 1988 et il avait fait défection avant les Jeux olympiques de 1992), voulait que l’un de ses fils remporte une médaille d’or olympique. « Je ferai en sorte que mes fils remportent une médaille d’or olympique et que la Corée du Nord soit celle qui regrette », déclara-t-il à Reuters en 2012.
L’un de ses fils devint effectivement un compétiteur de haut niveau. Lee Moon-jin remporta la médaille d’or au Grand Chelem d’Abu Dhabi en 2019 où il contra le Géorgien Luka Maisuradze pour ippon en finale. Moon-jin, cependant, ne participa pas aux Jeux olympiques de 2020 (Lee Sungho fut le représentant dans la catégorie des -81kg).
Feu Lee avait travaillé comme entraîneur pour la Korea Racing Authority ainsi que pour l’équipe nationale sud-coréenne. Il se retira de l’entraînement après les Jeux olympiques de Tokyo en 2020. – Texte original reproduit et traduit avec l’aimable autorisation de Oon Yeoh (Judo Crazy), hiver 2026. Photo d’ouverture : ©Archives Oon Yeoh/JudoAKD.
Une version en anglais de cet article est disponible ici.
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