La treizième édition des rencontres Sport Littérature et Cinéma s’est ouverte pour quatre jours mercredi 28 janvier 2026 à l’Institut Lumière de Lyon par la projection de Louves, le documentaire que Cédric Balaguier a consacré, entre l’automne 2021 et l’été 2024, à une olympiade particulièrement stimulante pour le judo tricolore : celle conduisant l’équipe de France féminine jusqu’au Saint Graal de toute une génération – les Jeux olympiques de Paris. – JudoAKD#049.
Eu égard au vécu de judoka de Thierry Frémaux, son fondateur, les rencontres Sport, Littérature et Cinéma ne pouvaient, depuis leur lancement en 2014, échapper longtemps à quelques projections dédiées.
Ce fut le cas dès 2016, le temps d’un échange avec l’ancien golden boy du judo français Thierry Rey autour de La Légende du grand judo d’Akira Kurosawa (Japon, 1943). Puis en 2020 avec le surprenant Judo de Johnnie To (Hong-Kong, 2004). Ou encore en 2022 autour du documentaire Azad, l’histoire du judoka iranien Saeid Mollaei (Canal +, 2021), en présence de ses co-réalisateurs Marc Sauvourel, David Tiago Ribeiro et l’auteur de ces lignes. Une séance suivie d’un hommage à l’alors toute fraîche championne olympique Clarisse Agbégnénou, animé en mode truculence malicieuse par Frédéric Lecanu. Enfin, en 2025, la projection de Tatami, co-réalisé par l’Israélien Guy Nattiv et l’Iranienne Zar Emir Ebrahimi, et que j’avais eu l’honneur d’être invité à commenter aux côtés de cette dernière.
Cette édition 2026 voit donc débarquer Louves. Cédric Balaguier, son réalisateur, avait déjà ému l’Institut Lumière en 2018 avec Sarah la combattante, un portrait sur dix années (!) de la boxeuse française Sarah Ourahmoune entre préparation, médailles, pause maternité, doutes et renaissance – mention spéciale à l’émotion contagieuse de son entraîneur Saïd Bennajem en cabine de commentateur lors d’un mémorable climax final.
« La force de la meute, c’est le loup. La force du loup, c’est la meute. » L’aphorisme de Rudyard Kipling était déjà au cœur de Eleven Rings, le best-seller managérial de Phil Jackson, entraîneur légendaire des Chicago Bulls période Michael Jordan, Scottie Pippen et Dennis Rodman, puis des Los Angeles Lakers années Shaquille O’Neil et Kobe Bryant. La formule n’est jamais prononcée dans Louves. Elle hante pourtant l’intégralité du documentaire, ainsi que le confirmeront sans se concerter Cédric Balaguier (« J’ai fait le choix dès le départ de faire du groupe un personnage à part entière ») et Christophe Massina, responsable de l’équipe de France féminine sur l’olympiade de Paris et invité lui aussi à cette projection spéciale en compagnie de la productrice Anne Serroy. « J’ai pris le temps de tester Cédric au début, pour m’assurer que sa démarche n’allait pas en faire des individualités. »
De la studieuse rentrée 2021 à l’Insep aux bacchanales en plein air de la nuit du titre olympique par équipes mixtes à l’été 2024, des JO Tokyo qui les précèdent à ceux de Los Angeles qui s’ensuivront, Louves accompagne en mode choral ce groupe de jeunes femmes aux dents longues et aux standards élevés. Stages au soleil du Brésil, en terre-mère nippone ou au coeur de l’hiver autrichien – « on a des gueules à aller casser » rappelle Madeleine Malonga à une coéquipière qui lui faisait part de ses regrets de ne pas être allée se dorer la pilule la même semaine en Australie avec ses amis… Grands Chelems de Paris, de Tbilissi ou d’Antalya. Championnats du monde de Tashkent ou de Doha. Championnats d’Europe de Montpellier et même… comités de sélection – si, si, le fameux quatrième mur réputé infranchissable est cette fois tombé, et c’est un évènement en soi.

« C’est un film sur la souffrance et sur l’exigence » estimera l’ancien champion du monde et olympique Thierry Rey en marge de la séance. « Six cents heures de rushes, vingt-cinq semaines de montage » confirmera Cédric Balaguier, qui aura su faire preuve de patience et d’ingéniosité pour venir à bout des réticences d’un milieu notoirement soucieux de protéger au maximum la bulle de concentration de ses ambassadeurs. Un film sur un fil, donc. Où les corps s’affutent comme des lames mais où les têtes oscillent sans cesse entre sourires jusqu’aux sourcils et moral dans les chaussettes. « Sur cent vingt-huit engagés à Roland-Garros, cent vingt-sept repartent sur une défaite » rappellent souvent les tennis(wo)men. Il y a de ça dans Louves. De ça et bien d’autres choses.
Comme dans Les Demoiselles du tatami (2012), le titre Louves est parfois trompeur. Dans le cinquante-deux minutes intimiste d’Isabelle Cadière, celui qui crevait l’écran était paradoxalement l’enseignant Eric Deschamps, figure paternelle mais certainement pas paternaliste, qui poussait le maintien strict d’une juste distance jusqu’à serrer les mains des adolescentes du pôle France de Strasbourg plutôt que de leur claquer la bise. Dans Louves, les élans contrariés de Sarah-Léonie Cysique, de Romane Dicko ou de sa rivale mais amie Julia Tolofua laissent difficilement de marbre. Mais ce qui crée le liant, ce sont aussi les intentions et les attentions de Christophe Massina, Ludovic Delacotte et Séverine Vandenhende, le trio d’entraîneurs qui les accompagne « deux cent cinquante jours par an« . « Ça y est, tu es une autre femme » glisse cette dernière, elle-même ancienne championne du monde et olympique, à Romane Dicko après son titre mondial 2022. Le film montre leur capacité à faire écran entre les attentes de l’extérieur et ce tumulte interne à sans cesse devoir tenir en laisse. Remettre une pièce dans le juke-box à chaque fois que la musique est sur le point de s’éteindre. Ou, au contraire, savoir laisser filer le ruban lorsqu’il apparaît vain d’insister… Un art martial en soi.
Amandine Buchard et Christophe Massina nous avaient déjà conté par le détail leur propre traversée de cette olympiade. Clarisse Agbégnénou aussi, à plusieurs reprises, sur d’autres supports. Louves documente pour l’Histoire les chapitres 2022 à 2024 de l’intense chassé-croisé sur fond d’ascenseur émotionnel qui relie depuis deux olympiades déjà les deux -70 kg Marie-Ève Gahié et Margaux Pinot – grave blessure au genou, décès paternel puis titre européen pour la première ; affaire de violences conjugales, victoire deux mois après au Grand Chelem de Paris, accident de moto puis titre mondial pour la seconde. Le film scrute aussi la guerre (« même pas froide… glaciale« ) que se livrèrent jusqu’au bout deux des meilleures -78 kg qu’a jamais connu le judo français, Madeleine Malonga et Audrey Tcheuméo. L’immense solitude de cette dernière, assise seule dans les gradins pendant que l’ébullition d’un entraînement international à l’Institut du judo se poursuit sans elle, illustre l’effet guillotine que constitue une non-sélection pour des Jeux à la maison pour qui en a fait l’obsession d’une décennie, voire – qui sait ? – d’une vie.
Et puis il y a ces fameux jours J. Ces cinq médailles pour sept engagées avant l’apothéose par équipes mixtes. Cinq médailles « mais aucune finale », diront les pisse-froids. Cinq médailles là où même le Japon n’en compte que deux. « Certains bronze valent de l’or » admettait déjà Gévrise Emane trois olympiades plus tôt. Il fallait voir la densité en -48 kg. La densité en -52 kg. En -57, en -63, en +78 kg. Et que dire de celle des deux catégories rentrées bredouilles, les -70 et les -78 kg ? « On n’est plus les mêmes personnes » sourit Shirine Boukli, peut-être la plus heureuse de toutes, elle qui fut la seule non-médaillée du judo tricolore au retour des JO de Tokyo et dont l’élimination prématurée aux mondiaux de Tashkent l’année suivante l’obligea à traverser ces trois années avec la hantise d’être à nouveau la cigale de la fable – celle qui brille toute l’olympiade (elle est quadruple championne d’Europe) mais cale lorsqu’il s’agit de serrer le jeu à l’échelon supérieur. Tel ne fut pas le cas, et l’émulation collective que raconte Louves lors notamment d’un lumineux stage de cohésion final au Pays basque n’y est sans doute pas étrangère. Et Thierry Frémaux de conclure en rattachant ces deux heures de tranches de vie données à voir à une salle comble à une fameuse phrase d’Umberto Eco (« Celui qui ne lit pas n’aura vécu qu’une seule vie : la sienne« ), comme un écho phonétique à un vers récent de l’ami Vîrus : « Avant tout écrit on se relie, on ne peut que co-écrire… » Rencontres, sport, littérature et cinéma : le judo est un cercle, les louves ont fait corps et la boucle est bouclée. – Anthony Diao, hiver 2026. Visuel d’ouverture : ©Rencontres Sport, Littérature et Cinéma/JudoAKD.
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