Née le 2 avril 1996 à Lisbonne (Portugal), Mariana De Carvalho Vidal Reis Esteves Teiga a porté les trois couleurs rouge, jaune et verte de la Guinée-Conakry en -57 kg aux Jeux olympiques de Paris.
Triple championne d’Afrique 2023, 2024 et 2025, la représentante du pays de Sekou Touré, de Camara Laye ou du mythique Bembeya Jazz National du non moins mythique Sekou “Diamond Fingers” Diabaté a fait ses gammes au Salesianos de Lisbonne, où nous nous étions croisés à l’automne 2018.
Le club, entraîné par le très respecté Eduardo Garcia et son binôme Nuno António, est aussi celui de Beatriz Martín, la compagne du premier nommé. “Bea” fut jadis titulaire pour l’Espagne aux Jeux olympiques de Sydney, et est revenue depuis de deux tumeurs aux seins droit et gauche. Comme nous l’avait soufflé Paco Lozano quatre ans avant, l’ancienne médaillée au Tournoi de Paris était sortie de onze années de retraite le temps d’un championnat du monde vétéran (remporté) pour montrer à leur fils Eduardo junior, alors âgé de neuf ans, “qu’avec du travail et des efforts le succès peut arriver“.
Mariana Esteves, locomotive du Salesianos dès ces années-là, a vu depuis bien du pays, à l’instar de Taciana Lima Cesar, sa préparatrice physique, qui connaît par coeur elle aussi la thématique de la double nationalité, elle qui troqua un jour son passeport brésilien pour celui d’une autre Guinée, la lusophone Guinée-Bissau voisine.
Le titre du présent article est un clin d’oeil à un recueil synthétisant une partie de l’oeuvre majuscule de l’écrivain lisboète Fernando Pessoa (1888-1935), auteur également de ces quelques lignes dans son Livre de l’intranquillité, paru en 1982 à titre posthume : “Éternels passagers de nous-mêmes, il n’est pas d’autre paysage que ce que nous sommes. Nous ne possédons rien, car nous ne nous possédons pas nous-mêmes. Nous n’avons rien parce que nous ne sommes rien. Quelles mains pourrais-je tendre, et vers quel univers ? Car l’univers n’est pas à moi : c’est moi qui suis l’univers.” Des lignes qui collent bien à la trajectoire de Mariana Esteves, contrainte parfois de voyager seule sur le circuit mais toujours très entourée, ne serait-ce qu’intérieurement. – JudoAKD#051.
Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.
Tu as terminé cinquième au Grand Chelem de Paris 2026 pour la première fois de ta carrière, ne t’inclinant que face aux Françaises Sarah-Léonie Cysique et Faïza Mokdar, respectivement médaillées d’or et de bronze à l’arrivée. Quel goût a ce résultat : fierté d’atteindre le bloc final ou regrets de rester au pied du podium ?
Il m’est impossible d’avoir un goût de regret. J’adore combattre à Paris. Le fait de me retrouver pour la première fois dans ce bloc final ne me remplit que de fierté pour tout le chemin parcouru, et en particulier pour cette journée en elle-même. C’est toujours triste de terminer une compétition sans médaille, mais on doit parfois être capable de voir plus loin que le podium. J’ai combattu comme jamais auparavant et j’ai terminé la journée avec une grande confiance dans le travail qui est accompli. Je ne m’étais jamais sentie aussi bien que ce jour-là.
Est-ce que cette cinquième place dans une salle archi-pleine est plus belle que certaines médailles que tu as pu remporter ailleurs devant des publics plus clairsemés ?
Oui, sans l’ombre d’un doute ! Combattre à Paris dans une salle comble est très significatif. Toutes les personnes présentes ont payé pour voir le meilleur du judo international. Et elles transmettent une énergie qui est addictive. Bien sûr, elles soutiennent toujours les athlètes français en priorité, mais si elles voient qu’un athlète a une bonne attitude, qu’il essaie de projeter, qu’il esquive les situations dangereuses, elles le soutiennent aussi. Pour quelqu’un qui y combat pour la première fois, ça peut sembler surréaliste et difficile à gérer émotionnellement. Pour moi, ça a toujours été une scène que j’ai savourée.

Comment es-tu venue au judo ?
Le judo est entré dans ma vie grâce à la force de persuasion de ma mère. Mon frère aîné pratiquait depuis ses trois ans. Moi, à cinq ans, je faisais de la danse classique. Ma mère m’a demandé si je voulais faire du judo et j’ai répondu immédiatement que non. Ensuite, elle m’a dit que si je pratiquais le judo, je pourrais me déplacer seule dans la rue. Elle m’a facilement convaincue. En réalité, elle pensait que si j’aimais sortir le soir comme elle, elle serait au moins plus tranquille car je saurais me défendre. Elle ne savait pas que je sortirais finalement peu le soir, non pas pour des raisons de sécurité mais à cause du rythme imposé par la vie d’athlète !
Tes parents sont-ils “du milieu” ?
Mes parents pratiquaient tous les deux du sport quand ils étaient jeunes. Ma mère a fait du patinage artistique, sans jamais être très compétitive malgré ses capacités physiques. Mon père a pratiqué presque tous les sports collectifs : basketball, handball, rugby, et il a même fait du judo jusqu’au premier kyu. Mes parents avaient comme programme obligatoire de pratiquer un sport. C’est pourquoi mon frère et moi avons toujours fait du sport depuis tout petits. Nous avons tous les deux pratiqué la natation et l’équitation. J’ai aussi fait de l’athlétisme pendant trois ans – j’adorais le cross-country et plus il y avait de la boue, plus j’aimais ça [sourire].
Comment se sont intégrées les études, dans ton parcours ?
Mes grands-parents maternels ont toujours insisté pour que je me concentre sur mes études. Je me souviens qu’ils soutenaient mon frère et mon cousin dans le sport, et moi dans les études. Ils pensaient que le judo ne me mènerait nulle part. Le judo m’a finalement menée aux quatre coins du monde, m’a permis de rencontrer des personnes que je considère comme de la famille et même de rencontrer mon mari, bien qu’il ne soit pas judoka. Ma vie tourne autour du judo et j’ai même poursuivi mes études dans ce domaine. Au début de ma terminale, j’ai décidé d’étudier à la faculté de Motricité humaine, car elle se trouve à Jamor, où est également situé le Centre de Haute Performance. Je voulais étudier à l’université et en même temps être capable de m’entraîner deux fois par jour. J’ai terminé ma licence en Sciences du sport en 2018. Puis mon master en Enseignement de l’Éducation physique dans le secondaire et le supérieur en 2022. Actuellement, je prépare un doctorat en Motricité humaine, spécialité Sociologie et gestion du sport. Ma thèse portera sur ces judokas du Nord global qui ont migré vers le Sud et se sont qualifiés pour les Jeux olympiques, comme moi. J’ai passé deux ans sans étudier et je sentais qu’il me manquait quelque chose. J’ai toujours eu besoin de faire quelque chose de plus en dehors du judo.
Qu’est-ce qui occupe tes pensées, hormis le judo et les études ?
En termes d’autres passions, j’adore être dans la nature. Pour moi, avoir les pieds dans le sable ou à la campagne a un pouvoir relaxant extraordinaire. Lors du confinement, j’ai essayé le yoga pour la première fois. Depuis lors, je ne me suis plus jamais arrêtée. Il y a eu des périodes moins régulières à cause des compétitions, mais chaque fois que je suis au Portugal, je le pratique une à deux fois par semaine. C’est un moment pour moi, avec moi-même, où j’apprends à être avec moi-même. Plus que les postures en elles-mêmes, ce qui est le plus difficile c’est la respiration, qui a un transfert direct vers les entraînements et vers la compétition… J’aime aussi beaucoup lire des romans historiques. Voyager dans le temps sans quitter sa maison, avec un peu de romance. C’est la meilleure façon d’apprendre un peu d’histoire de manière légère. Ceux qui me touchent le plus sont ceux sur la Seconde Guerre mondiale. Ils arrivent toujours à me faire pleurer.

Cela fait maintenant plus de dix ans que tu as décroché la médaille de bronze aux championnats du Monde juniors 2015, à Abou Dhabi. Quel a été ton parcours entre 2015 et 2026 ?
Tellement de choses ont changé entre ces deux dates. C’est difficile de résumer tout ce que j’ai traversé. En 2015, après ces championnats du monde juniors, nous avions organisé un déjeuner convivial pour fêter ma médaille. Cet après-midi-là, Beatriz Martín m’a offert un paquet contenant un T-shirt des Jeux olympiques de Sydney [où l’ancienne championne du monde universitaire et médaillée au Tournoi de Paris représentait alors l’Espagne en +78 kg, NDLR], avec la promesse de lui en rapporter un un jour, à mon tour. En 2015, j’étais à mon apogée en juniors. J’ai eu ma meilleure saison en termes de résultats sportifs. Tout suivait ce qu’on appelle le parcours parfait. Et puis tout a basculé.
C’est-à-dire ?
L’année suivante, j’ai subi une subluxation à l’épaule dès le deuxième combat lors du Tournoi junior de Berlin. Fin 2016, j’ai dû passer par une opération pour ne plus avoir de douleurs à l’entraînement. L’année 2017 a donc été consacrée à la reprise progressive des compétitions internationales. Le point d’orgue de cette année 2017 restera finalement ma participation aux Universiades de Taipei, où je termine à la septième place. En février 2018, je participe pour la première fois au Grand Chelem de Paris et, en y terminant septième, j’obtiens le soutien à la qualification olympique du Comité olympique du Portugal. Un soutien qui s’est avéré être un cadeau empoisonné.
Pourquoi ?
Parce que je suis entrée dans un rythme compétitif si intense que chaque compétition finissait par être une source de désespoir.
Comment ça ?
Mon poids a commencé à s’emballer, mon corps ne réagissait plus bien aux pertes de poids et mentalement je suis entrée dans une spirale négative. Le truc c’est que pendant un an, je devais rester dans la catégorie des –52 kg, sinon je perdais le soutien, le salaire que je recevais et les convocations. Le judo est devenu une souffrance. Je m’entraînais pour perdre du poids et non pour progresser. J’avais pris l’habitude de ne pas dîner pour que mon poids ne monte pas trop. Et à chaque retour de compétition, je passais une période à manger tout ce que je pouvais, au point d’en m’en rendre malade. Je n’aimais plus ma vie, je n’aimais plus aller à l’entraînement.
Comment cette séquence s’est-elle terminée ?
J’ai fait mes adieux aux –52 kg lors des Jeux Européens de 2019. Au moins j’aurais réussi à clore ce chapitre comme je le voulais… Et puis, juste quand j’étais sur le point de retrouver un rythme compétitif dans ma nouvelle catégorie des –57 kg, la pandémie est arrivée.

Ce que tu racontes sur tes difficultés à rester en –52 kg me rappelle ce que disait sur ce site Amandine Buchard sur sa dernière saison en –48 kg. Avec le recul, penses-tu qu’il y a des choses que tu aurais pu ou dû faire différemment, ou est-ce que ça fait partie de ton chemin ?
La première chose que j’aurais dû faire, c’est travailler avec une nutritionniste plus tôt. En 2016, j’ai commencé à avoir plus de mal à perdre du poids et, même si j’ai continué à avoir des résultats, les choses auraient été différentes si j’avais été accompagnée par une professionnelle de la nutrition. Ce n’est qu’en 2018 que j’ai commencé à travailler avec des nutritionnistes, quand j’étais déjà à bout. Ça m’a aidée à mieux gérer les émotions et à mieux récupérer, mais mon corps donnait déjà des signes que cette catégorie n’était plus la mienne.
La deuxième chose que j’aurais dû faire, c’est monter de catégorie, même en sachant que j’allais perdre le soutien à la qualification olympique du Comité olympique du Portugal. J’aurais dû être têtue et écouter mon corps en premier lieu. Je me souviens qu’en août 2018, je suis sortie d’une consultation avec la psychologue et elle m’a dit que je n’étais pas en état de concourir, qu’elle allait en informer mon entraîneur de club. Mon entraîneur en a informé la Fédération et on m’a quand même obligée à concourir… J’aurais dû refuser. À l’époque, on ne parlait pas autant de santé mentale qu’aujourd’hui depuis la pandémie. Mais j’allais de plus en plus mal. Une sensation terrible, que personne ne mérite.
Quelles leçons en tires-tu ?
Je pense qu’on ne peut pas tout se permettre pour atteindre des résultats. Au final, nous ne cessons pas d’être des êtres humains, et un jour le sport de haut niveau prend fin, mais nous devons continuer à vivre avec notre corps et notre esprit. Nous devons en prendre soin.
Je pense qu’il est important de partager le moment de rupture avec les –52 kg. C’était en février 2019. J’avais participé au Grand Chelem de Paris. Et, par hasard, j’avais combattu contre Taciana Lima — mon actuelle préparatrice physique. J’ai perdu. Elle savait qu’à l’entraînement j’étais forte, mais qu’avec la perte de poids je devenais physiquement faible. Le matin du premier jour de stage, j’étais à 57,0 kg. J’ai terminé le stage à 59,4 kg. Ce n’est vraiment pas sain d’être deux catégories au-dessus… Le lendemain, dans le vestiaire du club, j’étais en train d’enfiler ma combinaison de sudation, en larmes. Ce n’était pas la vie que je voulais… J’avais le sentiment d’avoir atteint ma limite. Je n’étais pas heureuse. Et qui est entrée dans le vestiaire à ce moment-là ? Beatriz Martín. Je lui ai tout déversé. Elle m’a tout de suite dit d’enlever la combinaison de sudation, que je ne ferai plus les –52 kg et d’aller parler à mes entraîneurs. Un poids m’est tombé des épaules ce jour-là.
JudoInside te mentionne pourtant sur d’autres compétitions en -52 kg, cette année-là…
J’ai effectivement refait deux compétitions en –52 kg. En avril, j’ai remarqué que j’étais classée pour participer aux Jeux européens de Minsk. Je ne savais pas quand j’aurais à nouveau une telle opportunité. Et j’ai assumé l’objectif : dire au revoir aux –52 kg dans une compétition à part. La Fédération a fini par m’obliger à participer à l’Open européen en Roumanie, sous prétexte que tous ceux qui allaient participer aux Jeux européens devaient faire une compétition avant… Mais cette règle n’a été appliquée qu’à certains… Ils m’ont prévenue deux semaines avant et j’avais six kilos de trop. Ce furent deux semaines à manger pour m’entraîner et à boire très peu d’eau. Honnêtement, je ne sais même pas comment j’ai fait — mes entraîneurs eux-mêmes étaient surpris.
Pour mes adieux aux –52 kg, j’ai eu l’honneur de combattre Odette Giuffrida. Quand le tirage au sort est sorti, j’ai été triste parce que je savais que je n’étais pas en état de rêver de la battre. Cet après-midi-là, j’ai avoué à mon entraîneur (Nuno António) que je n’allais jamais gagner — Odette était pour moi (et reste) l’une des meilleures athlètes de tous les temps, avec un judo incroyable, et moi j’étais en miettes. Il m’a dit qu’il n’aimait pas penser comme ça, mais que notre objectif le lendemain serait de perdre aux pénalités (shidos). J’ai réussi à ne pas être projetée, et ça m’a donné la sensation d’avoir accompli ma mission. Au milieu de toutes les complications et sensations négatives, j’ai réussi à clore ce chapitre en étant fière de moi.

Tu disais que le confinement est arrivé pile au moment où tu commençais à prendre tes marques en -57 kg. Comment as-tu traversé cette période ?
Pendant le confinement, je n’avais pas l’autorisation de m’entraîner avec la sélection et je me suis donc démotivée. J’en ai profité pour me concentrer sur la fin de mon master en Éducation physique. Disons qu’en 2021, je ne me considérais plus comme une athlète… Je faisais les trois entraînements hebdomadaires de judo au club et rien de plus. Je suis entrée dans une routine malsaine lors de mon année de stage en tant que professeure d’Éducation physique : je dormais cinq heures, j’étais toujours à des sorties avant et après l’entraînement, ma relation avec la nourriture s’était dégradée et je faisais exprès d’arriver en retard à l’entraînement. Mon amour du judo était à nouveau remis en question. Je n’avais plus de plaisir à être sur le tatami. Et c’est pour cette raison qu’en août 2021, j’ai déménagé à Sainte-Geneviève-des-Bois, à Paris.
Que recherchais-tu, avec ce déménagement ?
J’ai déménagé avec l’intention de fuir mes problèmes. Il y a un proverbe portugais qui dit : loin des yeux, loin du cœur. J’avais besoin de quitter le Portugal pour laisser derrière moi ce qui me mettait en colère et me concentrer sur moi-même. J’ai déménagé en me disant que je ne rentrerais jamais au Portugal. Mon objectif était de retrouver le plaisir de m’entraîner et, si je devais mettre fin à ma carrière d’athlète de haut niveau, que ce soit au moins en bons termes avec le judo. À l’arrivée, c’est ce changement qui m’a redonné le feu pour continuer.
Raconte…
Le déclic se produit dès septembre, lors d’une compétition par équipes. Après cette journée, je décide de perdre du poids et d’aller concourir au national séniors en fin d’année, qui permet de se sélectionner pour l’équipe nationale. Je termine deuxième et, pour la première, fois je peux me dire que je suis numéro deux du Portugal. Je suis ensuite à nouveau convoquée pour les stages nationaux et je vais tantôt à Cernache, tantôt à Paris. Je reprends les compétitions internationales et je ressens la pause de deux ans.
C’est-à-dire ?
C’est-à-dire qu’en tant que numéro deux du Portugal, je pensais que je serais convoquée avec une certaine régularité. Mais ce n’est pas le cas. En mars 2022, pour l’Open de Prague, je ne suis pas convoquée, tandis qu’une autre athlète, qui n’avait même pas fait de podium au national, l’est. Je ressens une énorme injustice après cette reprise. C’est quelque chose que je ne réussis pas à accepter : la subjectivité injustifiée. Je comprends à ce moment-là que, si je veux participer à des Jeux olympiques, ce ne sera jamais sous les couleurs du Portugal. Jamais je n’aurais l’opportunité de participer à toutes les compétitions internationales dont j’aurais besoin pour retrouver mon rythme.

C’est là que la Guinée entre dans l’équation…
C’est le moment du changement, oui. Je courrais après mon rêve et la Guinée s’est avérée être mon passeport vers ma liberté. J’ai désormais la liberté de concourir et de progresser dans le classement. Les péripéties existent toujours, mais sur des registres nouveaux, en raison notamment des différences de mentalités et de cultures.
Par exemple ?
Ça se retrouve en particulier dans la méthode de planification et d’organisation, qui est peu voire pas existante… Ça fera des histoires à raconter un jour en riant à ses enfants, parce qu’au final, tout s’est bien passé même si les deux années de qualification olympique ont été tendues et pleines de doutes.
À quel niveau ?
Il y a eu davantage de jours où j’ai pleuré et pensé que je n’y arriverais pas que de jours où j’avais confiance en moi. En même temps, je n’ai jamais cessé de croire au pouvoir du travail. Ma première victoire aux championnats d’Afrique en 2023 m’a donné le courage et la force de continuer. Une journée que je n’oublierai jamais et où les larmes étaient enfin celles du bonheur.
Pourquoi la Guinée, d’ailleurs ?
Ma mère est née en Afrique et j’ai toujours su que cette porte m’était ouverte. La Guinée s’est présentée comme une opportunité. J’avais envie de concourir pour la Guinée et la Guinée avait envie de moi. Les volontés se sont rejointes et on l’a fait. Au final, je n’ai eu aucune période d’attente avant de pouvoir concourir. La Fédération portugaise de judo m’a laissée partir sans me bloquer. En mars 2022 je dispute à Prague ma dernière compétition pour le Portugal et en mai je participe à Oran à mes premiers championnats d’Afrique pour la Guinée. Ce changement m’a donné la liberté dont j’avais besoin pour retrouver un rythme compétitif. Quelque chose que je n’avais pas en représentant le Portugal à ce moment-là.

Avais-tu eu l’occasion d’aller en Guinée avant de combattre sous ces couleurs ?
Oui, j’ai eu cette opportunité. Je suis allée en Guinée en mai 2022 pour faire mon passeport. Je devais n’y rester qu’une semaine et j’y ai finalement passé deux semaines en raison des retards.
Comment s’est déroulée cette prise de contact ?
Sur le plan météorologique, ce fut difficile. Il faisait une chaleur insensée avec une humidité écrasante. Aux entraînements de l’après-midi, je n’arrivais jamais à faire beaucoup de randori. Je ressentais immédiatement le manque de sucres… J’ai en revanche été accueillie à bras ouverts par tout le monde. Je ne m’étais jamais sentie aussi bien, et sans jamais avoir eu de résultats là-bas. Tout le monde voulait faire des randori avec moi et montrer ce dont il était capable. Tout le monde m’a très bien traitée — le président de la Fédération de judo, le vice-président de la Fédération de judo, le président du Comité olympique, les entraîneurs nationaux et mes coéquipiers de sélection… Mais ce furent quand même deux semaines tendues à attendre d’avoir le passeport.
Pourquoi ?
Je me disais que je n’y arriverais pas, parce qu’il y a eu un moment où j’avais déjà l’autorisation de la Fédération portugaise de partir, mais je n’avais toujours pas le passeport guinéen. J’ai même eu l’impression que ma carrière allait se terminer là.
Et puis finalement non…
Dès que l’attente a pris fin, je savais que le moment était venu de miser à 100 % sur le judo. Retrouver le rythme compétitif, aller à des stages et revenir dans le classement international.
Qu’as-tu découvert sur le judo avec la Guinée que tu ne connaissais pas avec le Portugal ?
La plus grande différence se situe au niveau de la planification. En Europe, on planifie et on respecte le plan. En Afrique, on essaie de planifier. Ce qui est défini en fin d’année n’est pas certain de se réaliser au début de l’année suivante. Il y a beaucoup de promesses qui ne se concrétisent pas toujours… Il y a aussi une différence de compréhension de la façon dont fonctionne la qualification olympique. La planification est faite selon les besoins politiques et non selon les besoins des athlètes. En termes de points, il est parfois plus rentable de gagner des combats sur l’IJF Tour que de médailler dans des Opens africains. Je comprends qu’il soit important de participer aux Opens africains, mais comme le circuit est si chargé en compétitions, il devient difficile, voire impossible, de toutes les faire. Il faut faire les bons choix. Pour l’Afrique, les photos de podium ou même les informations sur le site de l’IJF ne comptent pas vraiment. Pour le gouvernement, ce qui est important, ce sont les médailles — les voir et pouvoir les toucher. C’est aussi une différence que j’ai ressentie.

Tu retrouves sous ces couleurs l’ex-Allemande Marie Branser, qui avait combattu sous les couleurs de la République démocratique du Congo sur l’olympiade précédente. J’imagine que ces différentes expériences renforcent les liens…
C’est plus facile effectivement parce que nous sommes là l’une pour l’autre pour nous confier. Mais les défis sont similaires. Il existe énormément d’athlètes talentueux en Afrique qui pourraient participer au circuit IJF mais, à cause des bureaucraties, n’ont pas les opportunités qu’ils méritent. Pour quelqu’un qui vient d’Europe et qui est habitué à une organisation planifiée à l’avance, l’Afrique finit par être un choc culturel à ce niveau-là. Le processus de demande de soutien au ministère des Sports est long et n’arrive parfois pas à temps.
Comment gères-tu ton programme d’entraînement entre le Portugal et l’équipe nationale ?
Nous – Marie Branser et moi – avons une bonne communication avec tous les membres de la Fédération et même du Comité olympique. Tout le monde est content de nos performances et nous savons que nous sommes très importantes pour le pays. Le fait d’être blanches et femmes nous enlève parfois de la crédibilité, même si nous avons pour nous l’expérience des années ainsi que celle de la qualification olympique. Nous sommes accompagnées par nos entraîneurs de club qui savent comment doit se dérouler une qualification olympique. Le plus grand choc, c’est quand l’intérêt politique passe avant notre santé physique et mentale.
C’est-à-dire ?
Comme je te disais, il y a de nombreuses compétitions sur le circuit international et il est impossible d’y participer toutes, en raison de la charge compétitive que cela représente et des longs voyages qui dérèglent notre corps. En fin d’année, nous établissons ensemble une périodisation des compétitions et des stages pour l’année suivante. Le défi, c’est quand apparaissent de nouvelles compétitions qui n’étaient pas prévues – et l’attente jusqu’au dernier moment pour savoir si on participera ou non aux compétitions en est un autre… Lors des deux années de qualification pour Paris 2024, mes parents ont fait un grand investissement pour s’assurer que je participais aux événements clés. Il y a un plan parfaitement structuré, mais ensuite il y a des défaillances dans l’exécution. C’est pourquoi il faut toujours avoir un plan B. Le fait de vivre au Portugal facilite les déplacements à travers l’Europe à la recherche d’endroits pour s’entraîner. C’est le grand avantage que nous avons.
Le Portugal, justement, avait des leaders très expérimentées, aussi bien en –52 kg (Joana Ramos, qui a poursuivi jusqu’aux JO de Tokyo où elle avait… trente-neuf ans) qu’en –57 kg (Telma Monteiro, médaillée olympique, quintuple médaillée mondiale et… quinze fois médaillée européenne, dont six titres). Est-ce une chance ou une malédiction de grandir dans l’ombre d’athlètes aussi performantes ?
C’est un grand défi. J’ai eu l’opportunité de pouvoir m’entraîner avec toutes les deux depuis les cadettes. Je suis tombée souvent face à elles… Mais cela ne m’a rendue que plus forte. Lors des stages fédéraux avant la pandémie, trois de mes randoris étaient avec Taciana Lima César, Joana Ramos et Telma Monteiro. C’était uniquement des athlètes au sommet dans leurs catégories respectives. Elles ont placé la barre très haut. Et ça ne m’a donné que plus de motivation pour continuer. Elles ont montré que c’était possible.
La presse a révélé qu’il y a eu des conflits assez importants au sein de la Fédération portugaise ces dernières années. Est-ce que cette situation a eu un impact sur ta préparation ?
Oui, beaucoup. Les conflits avec la Fédération ont beaucoup joué dans mon envie de quitter la sélection portugaise. J’avais perdu toute confiance. Il y avait un manque de transparence. Les situations qui se sont produites m’ont donné encore plus envie de poursuivre mon rêve. Au départ, je voulais leur démontrer qu’ils avaient fait de mauvais choix. Et surtout, je voulais me prouver à moi-même que ma place était sur la scène olympique. Si je n’avais pas eu les conflits que j’ai eus, j’aurais accepté la subjectivité des processus de sélection et j’aurais certainement arrêté la compétition de haut niveau en 2022. Si je suis là où je suis aujourd’hui, c’est aussi grâce à tout ce qui s’est passé. Et surtout grâce à la façon dont j’ai géré la situation avec mon équipe. Sur le moment, ça a fait très mal. Mais maintenant j’en suis reconnaissante. Je n’oublie pas ce que j’ai traversé, mais j’ai pardonné.

Revenons un peu sur cette année charnière passée à Sainte-Geneviève-des-Bois…
Je me suis installée en France sans date de retour. Je n’ai jamais pensé que je rentrerais au Portugal. Je suis partie prête à tout laisser, avec pour unique désir d’être enfin capable d’être heureuse sur le tatami.
Combien de temps y es-tu restée ?
Je n’y suis finalement restée qu’un an, jusqu’en août 2022. Avec le retour au circuit international et les allers-retours à l’aéroport, ça ne valait plus la peine d’y rester. J’étais seule et les transports à Paris sont une source de stress énorme. Voyager jusqu’à l’aéroport sans savoir si le RER fonctionnerait ou s’il serait supprimé me donnait de l’anxiété. À Lisbonne, la maison de mon père est à dix minutes de l’aéroport et je savais que je pouvais compter sur lui — ça facilite les choses et rend le processus moins difficile.
Celso Martins, l’entraîneur de Sainte-Geneviève, est réputé faire beaucoup pour accompagner les athlètes. Qu’est-ce qu’il t’a apporté à ce moment-là de ta carrière ?
Celso m’a ouvert les portes du club et a joué un rôle important dans mon retour… Celso, c’est quelqu’un qui n’a pas besoin de parler. Il parle avec les yeux et a l’art de savoir mettre le doigt sur les blessures avec une sensibilité unique. Il a voulu comprendre les raisons de mon emménagement là-bas, et voir en quoi il pouvait m’aider.
D’autres personnes ont été importantes sur cette période ?
Tout le groupe a été important pour moi et a compté pour mon retour à la compétition. Les trois premiers mois, je ne parlais pas français. La communication était un peu compliquée et j’ai passé beaucoup de temps à observer et à essayer de comprendre les dynamiques du club. Au début, j’étais une Mariana timide. Et puis j’ai commencé à parler, à être plus taquine et à partager des histoires et des moments. C’est à Mathilde Briant que je dois d’avoir commencé à parler français. On habitait ensemble et, chaque soir, on se racontait notre journée — ça a énormément aidé… J’ai eu un vrai sentiment d’appartenance à SGS. Le fait que je sois présente à tous les entraînements a aussi, je pense, contribué à gagner le respect. Je n’étais pas juste une athlète de plus — j’étais l’athlète la plus assidue.
Ah oui ?
Je me souviens que le vendredi, c’était David Larose qui faisait cours. Son entraînement était censé être pour les cadets et j’étais presque toujours la seule senior présente. Il y avait toujours une heure de technique avant. Trente minutes de travail de balayages et les trente autres libres. J’ai commencé à prendre goût au travail d’ashi waza. David fait paraître ça facile, et si aujourd’hui je fais des techniques d’ashi waza, il y a un peu de lui là-dedans.
J’ai eu à SGS des opportunités que je n’aurais jamais imaginé avoir. Petit à petit, j’ai recommencé à concourir en individuel ainsi qu’en équipes, et j’ai participé à un stage au Brésil à Pindamonhangaba. En 2024, on m’a invitée à participer à la Champions League avec l’équipe. Je me suis sentie flattée car je connais la politique immuable du club — ils valorisent les athlètes du club et, dans mon cas, quelqu’un qui en a fait partie. J’éprouve une immense gratitude envers SGS, le président, les entraîneurs et mes partenaires d’entraînement.
Tu évoquais une autre compétition par équipe qui avait contribué à te relancer, à cette période. C’était laquelle ?
C’était l’Open international de judo de Blob. Nous avons terminé troisièmes. J’ai participé en –63 kg, la pesée était le matin avec un kilo de tolérance. Je ne savais plus ce que c’était que de faire une pesée. Nous étions deux athlètes inscrites en –63 kg. Aurore Clémence était avec nous comme entraîneuse et elle a dit que l’une d’entre nous monterait de catégorie et qu’on alternerait entre les rencontres. J’ai finalement gagné les deux combats que j’ai faits en –70 kg. Et pour un de ceux en –63 kg, je n’avais pas d’adversaire. Je me souviens avoir pensé que je devais beaucoup bouger pour les fatiguer avant de pouvoir marquer. J’étais heureuse d’être là, même dans une catégorie à laquelle je n’avais jamais pensé participer. Le combat que j’ai fait en –63 kg était contre Gaetane Deberdt. Je me souviens d’avoir volé en uchi-mata. Je savais qu’elle était dans une phase au top, qu’elle venait juste de monter de catégorie. Elle m’a prise facilement et ça, je n’ai pas aimé. Ça m’a donné envie de m’entraîner pour retrouver le rythme compétitif.

Que retiens-tu de ton expérience Paris 2024 ?
Pour te dire la vérité, au début je me suis sentie assez seule au village. Et, bien que cela ait été un rêve depuis 2012, ça m’a rendue triste. Le rêve n’avait de sens qu’accompagnée. Je voulais que tous ceux qui m’avaient accompagnée sur ce chemin soient là à mes côtés pour profiter du Village…
Tu n’avais pas gardé de lien avec les athlètes portugais présents ?
En fait je suis arrivée au village olympique dès son ouverture. Il n’y avait encore aucun athlète portugais présent. J’ai passé le week-end à chasser les goodies pour passer le temps. Les athlètes ont commencé à arriver ensuite. Dès que Catarina Costa est arrivée, j’étais aux anges. Elle est l’une de mes meilleures amies. Nous sommes ensemble dans le judo depuis les juniors et, depuis notre deuxième année cadettes, nous sommes inséparables. Même si elle venait d’arriver et que sa compétition était dans deux jours — et que je savais que nous n’aurions pas le temps de nous balader dans le village olympique — il nous a suffi d’être ensemble dans sa chambre et de prendre une photo devant les anneaux olympiques pour que je sente que je partageais ce moment avec quelqu’un d’important.
Malgré cela, le jour de ma compétition, j’étais heureuse comme une enfant dans un parc d’attractions : il y avait ce mélange de peur et, à la fin, cette formidable envie de recommencer. Avoir pu offrir ce moment à ma famille, à mes entraîneurs et à mes amis reste une joie extraordinaire. Et m’être fait demander en mariage ce jour-là en a fait le jour le plus émouvant de toute ma vie.
Ah oui ? Comment ça s’est passé ?
Il m’a demandée en mariage entre deux journées des Jeux. En sortant du pavillon pour aller déjeuner. Il avait réussi à réunir tous ceux qui étaient venus me voir : mes parents, ma tante, mes entraîneurs et mes amis. On était en train de prendre une photo ensemble et il m’a demandé d’appeler Taci. À ce moment-là, elle m’a demandé si on m’avait déjà demandée en mariage et lui, pile en même temps, il s’est mis à genoux. C’était une façon pour elle de pouvoir assister à la scène elle aussi. Son idée initiale était de me demander en mariage devant la Tour Eiffel. Mais là, c’était parfait — avec le pavillon en arrière-plan, le symbole des Jeux olympiques et les personnes les plus importantes à mes côtés. Tout le monde était au courant, sauf moi. Il avait même pris des photos avec la bague — il existe tout un reportage vidéo. Ce fut finalement le jour où j’ai le plus pleuré de bonheur. J’étais heureuse d’avoir accompli un rêve, d’avoir été capable de créer l’opportunité que mes proches — famille, entraîneurs et amis — assistent à des Jeux olympiques. Et me faire demander en mariage juste après en a fait l’un des jours les plus importants de ma vie. Je ne voulais pas que cette journée se termine.

C’est beau… Et ça a dû te motiver pour la suite !
Eh bien même pas… Une fois les Jeux terminés, je n’étais pas sûre de vouloir tout recommencer. Traverser toutes ces péripéties, les doutes sur ma participation ou non aux compétitions, les demandes de soutien financier ou les paiements de dépenses en avance… Tout cela m’avait tellement épuisée que je ne voulais plus revivre ça. Après les Jeux, j’ai été absente du circuit IJF pendant presque deux ans. J’en ai profité pour participer à diverses compétitions par équipes et essayer de comprendre ce que je voulais vraiment faire à l’avenir.
Durant les neuf premiers mois, j’ai essayé de tomber enceinte mais le destin n’en a pas voulu. La période fertile coïncidait toujours avec les compétitions. Ce n’est qu’après avoir décroché la médaille de bronze au Grand Prix d’Autriche en mars 2025 que j’ai compris que ce n’était pas le moment de m’arrêter. J’avais remporté ma première médaille, j’avais été capable de gagner au sol et aussi de faire des projections… Et la deuxième confirmation, ça a été fin avril au championnat d’Afrique en Côte d’Ivoire, où je me suis sentie comme jamais. C’est à ce moment-là que j’ai décidé que devenir mère attendrait après LA2028.
Je te trouve très courageuse d’oser évoquer ton désir de maternité si librement. D’autres athlètes en parlent en privé, ou alors pendant la grossesse voire après la naissance mais, à de très rares exceptions près, c’est la première fois que ce désir est évoqué librement en entretien. Penses-tu qu’il y a là un changement social ?
Je l’espère. Il y a plusieurs sujets qui sont encore tabous, mais je crois que le fait d’en parler peut aider des personnes qui traversent la même chose. Dans le judo, on a commencé à parler de santé mentale et de troubles du comportement alimentaire. Sur la maternité, pas tellement. On commence à voir plusieurs athlètes devenir mères et revenir au sport de haut niveau — Clarisse Agbégnénou, Taciana Cesar, Nekoda Smythe-Davis, Hannah Martin, Annabelle Euranie… Elles ont ouvert la voie. Elles ont montré que c’était possible, ainsi que les défis inhérents. Mais ça, c’est quand on réussit à tomber enceinte. Personne ne parle de ce que c’est que d’essayer de tomber enceinte avec une date limite. La pression que c’est, et en même temps la frustration de chaque mois où on n’y arrive pas… Avec les réseaux sociaux et la proximité qui existe entre athlètes, je pense que partager de ce genre d’expérience peut être utile. On ne sait jamais qui on peut être en train d’aider.
Tu évoquais aussi la pression financière. Histoire de permettre au grand public de bien comprendre les à-côtés, quelle part de ta « charge mentale » d’athlète représente la gestion de la logistique ?
Je ressens un poids énorme à l’idée de devoir demander du soutien à mes parents et de ne pas pouvoir être financièrement indépendante. J’aimerais pouvoir bénéficier du soutien du Comité olympique de Guinée pour une bourse olympique, ou même d’une bourse de solidarité olympique de l’IJF. Peut-être qu’un jour j’arriverai à trouver un sponsor qui pourra soutenir financièrement ma qualification olympique. Malgré tout, j’ai quelques soutiens qui ont été importants.
Lesquels ?
Depuis le Grand Chelem de Paris 2024, j’ai le soutien de Fighting Films [qui est également partenaire de JudoAKD, NDLR]. J’ai rencontré Joe Bridge, qui a cru en mon travail et en mes projets Paris 2024 et LA 2028, et qui n’a cessé de me soutenir de la meilleure façon possible. Pour moi, c’est un rêve devenu réalité. J’ai toujours adoré la marque de judogi et je n’aurais jamais pensé avoir cette opportunité. C’est une marque dont je me souviens depuis toute petite. Mon père a, sinon toute, en tout cas quasi toute la collection des DVD de judo de Fighting Films. J’ai un immense plaisir à faire partie de cette famille… J’ai aussi un partenariat avec Terapia Go, une clinique de massages qui a commencé à donner des cours de pilates en fin d’année dernière. J’ai rencontré Laurianne, la propriétaire, à ses débuts. J’ai toujours confié la récupération de mon corps à elle et à toute l’équipe.
De quoi étaient faites tes journées loin du circuit, pendant ta pause post-JO de Paris ?
J’ai eu l’opportunité de travailler comme professeure d’Éducation physique à temps plein pendant les premiers mois de 2025. J’ai aimé ça, mais avec quelques réserves tout de même…
Lesquelles ?
D’abord, j’adore pouvoir être avec les jeunes et pouvoir, d’une certaine façon, les aider à voir le monde et à orienter leurs objectifs. Mais courir dans tous les sens pour tenter de respecter un programme scolaire déconnecté des capacités de l’école ? Cet aspect-là m’a épuisée. Est-ce que je redeviendrai professeure ? Je ne sais pas, mais je n’y tiens pas particulièrement. Seulement en cas d’absence d’autres opportunités.
Qu’aimerais-tu faire, alors ?
J’aimerais être athlète professionnelle à temps plein, mais je suis obligée de travailler pour payer les dépenses habituelles du quotidien. En même temps, c’est un dernier effort. En ce moment, il me reste un peu plus de deux ans dans cette réalité. Je dois aussi en profiter et en savourer chaque instant, car je sais qu’un jour ça se terminera et que ça me manquera.
En ce moment, je commence 2026 du bon pied. Je me sens en train de retrouver la confiance que j’avais en juniors, mais en plus affinée, plus mature. Vraiment, l’âge n’est une limite que pour ceux qui le veulent bien. Cette année j’ai trente ans et jamais je ne me suis sentie aussi forte physiquement, avec de nombreuses options techniques, avec la capacité d’être seule en compétition et d’être performante. Le fait de n’avoir jamais eu d’autres blessures graves m’a aidée.

Quels sont tes objectifs, sur l’olympiade ?
Au plan sportif, l’objectif est d’être tête de série pour les Jeux Olympiques de Los Angeles. Je veux être capable de me battre pour une médaille olympique. C’est un grand objectif à moyen terme, vu que deux ans et demi passent vite… Une ambition à long terme est d’être huit fois championne d’Afrique.
Huit fois ?
C’est un défi personnel, pour dépasser le record de Taci (ma préparatrice physique), qui s’est imposée sept fois entre 2013 et 2020… Quand j’arrêterai d’être athlète de haut niveau, je pense que je voudrai continuer à concourir au niveau vétéran. Mon club a une tradition dans cette catégorie et je sais que c’est toujours bien d’avoir un objectif compétitif pour ne pas laisser la sédentarité l’emporter.
Et au niveau personnel ?
Après les Jeux de Los Angeles nous voulons agrandir la famille. Après Paris 2024, nous avons essayé, mais le destin n’en a pas voulu. Gérer mon cycle avec les compétitions tout en essayant de me détendre est devenu compliqué. Il y avait une certaine pression et nous étions contre la montre. Je ne le conseille pas. C’est pourquoi après les Jeux je partirai en vacances sans date de fin… Au niveau professionnel, j’adorerais pouvoir travailler dans le judo. Je ne m’imagine pas dans une vie sans compétition. Je sais qu’il est possible d’être professeure d’éducation physique dans la journée et professeure de judo en fin d’après-midi. Mais je crois que l’absence des périples liés à la compétition me manquera. J’aimerais pouvoir faire partie de l’organisation des compétitions. Avoir un rôle actif pour le succès d’une compétition. En tant qu’athlète, je sais que ça fait la différence.

Tu as évoqué à plusieurs reprises Taciana Lima. Quels ont été les entraîneurs qui ont compté au cours de ta carrière et que t’ont-ils apporté ?
Ils sont nombreux. Il y a d’abord Nuno António — plus connu sous le nom de Casquinha.
Casquinha ?
Nuno a un frère aîné qui faisait déjà du judo et dont le surnom était Casca. Pourquoi ce surnom, je ne sais pas. Comme Nuno est le petit frère, on a ajouté le suffixe “inha”. En portugais, quand on veut dire que quelque chose est petit, on utilise cette terminaison. Et c’est ainsi qu’est né Casquinha… Il a été mon premier professeur de judo. J’ai en lui une confiance inébranlable. Avec lui, j’ai remporté plusieurs médailles importantes. C’est un entraîneur très technique, avec une capacité de timing incroyable… Il y a ensuite Eduardo Garcia — plus connu sous le nom de Dádá. Il est l’entraîneur responsable au club. C’est lui qui est toujours présent dans les décisions les plus importantes et les plus difficiles. C’est quelqu’un qui transmet la force et une volonté de toujours gagner. Tous les deux forment une paire parfaite pour moi. Je les connais depuis mes cinq ans. Ils font partie de ma vie et je considère qu’ils sont bien plus que ça — ils sont de la famille. Ils m’ont beaucoup écoutée dans mes moments les plus difficiles, ils m’ont souvent tendu la main pour continuer à avancer. J’ai eu la chance de commencer le judo avec eux.
Je citerais ensuite Tatiana Lima César — ma préparatrice physique. Nous avons d’abord été partenaires d’entraînement lorsqu’elle est venue s’installer au Portugal, puis adversaire quand elle est passée en –52 kg, puis amie et, depuis 2022, elle est ma préparatrice physique. Elle me fait “mourir” aux entraînements physiques pour que je sois au meilleur de ma forme. Elle me recadre aussi quand j’en ai besoin et a toujours un mot d’amitié.
Je citerais encore certains entraîneurs de la sélection nationale portugaise, qui m’ont poussée à sortir de ma zone de confort et m’ont donné la détermination pour vouloir gagner des combats difficiles et me relever chaque fois que je tombais à l’entraînement.
Enfin, je citerais Kamel Mohamedi — mon entraîneur de club en France. Après les Jeux olympiques, via la Judo Pro League, je suis devenue licenciée au Judo Club Venelles. Ils m’ont donné l’opportunité de participer à diverses compétitions par équipes et ensemble nous avons construit une bonne entente et un bon travail d’équipe. Quand je voyage en France, je reviens toujours rechargée en confiance et avec des pistes pour continuer à travailler.
Tu as commencé le judo à cinq ans et tu arrives sur tes trente ans. Quels conseils la Mariana de 2026 donnerait à la Mariana de 2001 ?
Je lui dirais ceci, avec toute la force que je porte en moi aujourd’hui : « N’abandonne jamais. Pas quand ça semble impossible, pas quand tu doutes de toi, pas quand le monde te dit que tu n’en es pas capable. Continue. Rappelle-toi toujours : c’est toi qui définis tes limites. Pas les autres, pas les circonstances, pas les chutes. C’est toi qui décides jusqu’où tu veux aller… et à quel point tu es prête à te battre pour y arriver. Il y aura des moments difficiles, des jours où tu voudras t’arrêter, où tu auras l’impression de ne pas être à la hauteur. Mais tu l’es. Tu l’as toujours été. Chaque entraînement, chaque larme, chaque victoire et chaque défaite construiront la femme que tu es en train de devenir. Et crois-le — elle est forte, résiliente et inarrêtable. Alors lève la tête, rajuste ton kimono, et avance. Parce que ton chemin n’est pas facile… mais il est le tien. Et tu iras bien plus loin que tu ne l’aurais jamais imaginé. » – Propos recueillis par Anthony Diao, hiver-printemps 2026. Photo d’ouverture : la joie simple et pure d’une première médaille en Grand Prix à vingt-huit ans au Grand Prix Upper Austria de Lindz, le 7 mars 2025. ©Christian Fidler/JudoAKD.
Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.
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