Victor Scvortov – Renaître sous une bonne étoile

Né le 30 mars 1988 à Bender (Moldavie), Victor Scvortov est, à titre personnel, fortement associé à l’année 2014. À la fin du mois de janvier de cet hiver charnière, un reportage en Ukraine nous amène à transpirer ensemble le temps d’un randori au sol au stage international de Koncha Zaspa, dans la banlieue enneigée de Kiev, à quelques kilomètres de la fameuse place Maidan devenue depuis de tragique mémoire.

Au gré des discussions qui font le sel des séances d’étirement de fin de matinée ou de début de soirée de ce genre de rassemblements, nous apprendrons que ses compatriotes et lui, moldaves fraîchement naturalisés émiratis, sont affublés dans ce coin du globe du très parlant sobriquet de “Sans dojos fixes”.

En août de la même année, au fin fond de la Russie cette fois, Victor et son coéquipier le -100 kg Ivan Remarenco se parent tous les deux de bronze aux championnats du monde de Chelyabinsk. Le coup de volant du -73 kg dans le combat décisif restera comme l’un des gestes techniques les plus purs observés cette semaine-là sur les tatamis de la Traktor Ice Arena.

 

Chelyabinsk, Russie, 27 août 2014. En crochetant le Coréen Lee Young-jun, tombeur surprise en début de journée du tenant du titre japonais Shohei Ono, Victor Scvortov offre à sa patrie d’adoption le premier podium mondial de son histoire. ©Paco Lozano – Montage Thomas Eustratiou-Diao/JudoAKD

 

Sept ans plus tard, c’est cette fois sur les hauteurs de Bichkek (Kirghizistan) que nos pas se croiseront à nouveau, à l’occasion d’un long transfert en navette pour rejoindre un hôtel excentré à la veille de ce qui resteront ses ultimes championnats d’Asie-Océanie en tant qu’athlète. Un trajet côte à côte du bout du monde, qui sera l’occasion de découvrir un homme observateur et posé, dont l’intelligence acérée n’est pas sans rappeler certains de ses rivaux comme Dex Elmont ou Ugo Legrand.

Depuis, nous le voyons monter peu à peu en compétences aux manettes du projet judo de sa patrie d’adoption, ces Émirats Arabes Unis avec l’ADN duquel son parcours de backpacker ne peut qu’être en phase (89 % d’étrangers, 5 % du territoire habité).

En février 2026, deux de ses recrues se distinguent au Grand Chelem de Paris. L’une, le samedi, s’impose en -73 kg. L’autre, le dimanche, prend la médaille d’argent en -78 kg. Ce qui rend la performance d’ensemble inhabituelle vient du fait que les deux athlètes en question, l’ancien Russe Makhmadbek Makhmadbekov et l’ancienne Ukrainienne Yelyzaveta Lytvynenko, viennent de deux nations supposées ne plus pouvoir se piffrer. Les voir cohabiter sous un même drapeau interroge. A fortiori pour qui se souvient que, en termes de soft power, les mêmes Émirats Arabes Unis jouèrent déjà, au tournant des années 2017 et 2018, un rôle remarqué dans l’évolution des rapports de force de la sous-région – et continuent à le faire, sur un registre quasi vital cette fois, depuis les premières détonations du 28 février.

Le moment nous a donc semblé opportun de tendre le micro à Victor Scvortov. Pour parler de ces choses-là, un peu, mais aussi de toutes les autres, sportives et culturelles, connues et moins connues, qui expliquent l’homme et l’entraîneur qu’il est, pierre par pierre et pion par pion, en train de devenir. – JudoAKD#053.

 

 

 

 

 

Un version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

Ce monde contre l’exception m’impose ce masque livide qui m’encombre. Rédemption, voilà qu’il tombe comme je m’incline – paix dans le monde” (Chiens de Paille, 2004). ©Paco Lozano/JudoAKD

 

 

Ta carrière d’athlète a pris fin à l’été 2021, au soir des Jeux Olympiques de Tokyo. As-tu alors décidé de passer directement entraîneur, ou tu as pris le temps de réfléchir ?

Tu sais, mon frère Naser Al Tamimi — enfin, mon patron, mais pour moi c’est plus un frère qu’un patron [il parle ici du président de la Fédération émiratie de judo, également trésorier depuis 2007 de la Fédération internationale de judo, NDLR] — m’a parlé après les Jeux de Tokyo. J’avais trente-trois ans à l’époque, mais tu sais ce que c’est : à l’intérieur, un athlète ne s’arrête jamais. A fortiori si personne ne te dit jamais “stop“. Mais lui m’a dit stop. Alors je lui ai répondu : “Et si on essayait de monter une équipe ?” Il m’a dit que c’était une bonne idée, de lui laisser un peu de temps. Une semaine après, il m’a rappelé en disant : “On a trois passeports disponibles. Si tu arrives à constituer une équipe, ce serait vraiment bien.

 

Quelles étaient les options posées sur la table ?

C’était compliqué. En gros il nous fallait recruter à l’étranger. Pour cela, nous avions deux possibilités : soit prendre des athlètes qui n’avaient pas combattu en compétition internationale depuis trois ans, soit obtenir l’accord de leur fédération nationale pour un transfert. Ce deuxième cas était difficile, car quelle fédération accepterait de laisser partir un bon athlète pour qu’il représente un autre pays, le tout sans contrepartie ? Normalement, les gouvernements attendent un retour sur investissement pour les athlètes de haut niveau qu’ils ont formés. Former des athlètes est un travail considérable. Les réticences sont légitimes.

 

Comment avez-vous contourné cela, alors ?

En repartant sur la première option et en recrutant des athlètes qui n’avaient pas combattu depuis trois ans. Nous avons également discuté avec la Fédération géorgienne car certains de leurs athlètes avaient déjà vingt-huit ou trente ans. Avec la catégorie des -81 kg notamment, la Géorgie avait trop d’athlètes. Tatalashvili était en fin de carrière, mais c’est aussi un athlète qui avait des résultats. Parce que si tu prends quelqu’un qui n’a pas combattu en compétition internationale, il peut manquer de repères. Or pour dynamiser une équipe tu as besoin de quelqu’un qui a déjà prouvé quelque chose.

 

Et c’est comme ça que tout a commencé…

Oui. Nous avons commencé à constituer l’équipe, et les messages ont afflué — une vingtaine par jour sur WhatsApp, Viber, Telegram, Facebook, Instagram. À nous ensuite de faire le tri pour voir qui était vraiment sérieux.

 

Parce que toi, lorsque tu étais athlète, vous étiez trois naturalisés à représenter les EAU : Ivan Remarenco en -100 kg, Sergiu Toma en -81 kg et toi en -73 kg, c’est ça ?

En fait nous étions même six. Six athlètes, deux entraîneurs et un masseur. Ensuite, certains athlètes ont arrêté, d’autres n’ont pas donné les résultats attendus et sont partis. Mais le meilleur athlète, c’était Sergiu Toma, qui a été médaillé de bronze aux Jeux de Rio. Ivan et moi, pour notre part, avons tous les deux été médaillés aux championnats du monde de Chelyabinsk.

 

Et donc tu dis que lorsque tu deviens entraîneur, beaucoup de personnes veulent rejoindre l’équipe…

Oui. On avait des athlètes de Mongolie, de Russie, de Géorgie, d’Arménie — des pays très différents, avec des cultures différentes. Et avec aussi la question religieuse : certains sont musulmans pratiquants très stricts, d’autres le sont de façon plus souple. Ça peut parfois créer des tensions. Aujourd’hui mon équipe est bien, elle progresse. Chaque année, on prend davantage de médailles, et les résultats s’améliorent. Au dernier championnats du Monde, on a eu un bronze, et deux athlètes dans les huit premiers — en -81 kg et en -100 kg. On avance.

 

Aux championnats d’Asie 2026, vous passez pas loin par équipes, et vous étiez aussi en finale de trois épreuves individuelles avec une médaille de bronze.

Le niveau monte, oui. Et pour moi, c’est très important de se battre en équipe — c’est mon rêve, passer de la médaille individuelle à la médaille par équipes. On a bien combattu, on a gagné les quarts de finale 4-0 contre Taipei, les demi-finales, on était 3-3 face à la Corée… mais on a commis une erreur face au Kazakhstan. Et puis on avait une fille en -70 kg qui est une Arabe locale et qui d’habitude combat en -57 kg. Elle a perdu assez nettement. Mais elle progresse et toute l’équipe avec elle, et ça c’est bien. C’était notre première fois et nous terminons cinquièmes.

 

Grand Chelem de Paris, 8 février 2026. Dans l’ombre de l’ex-Ukrainienne Yelyzaveta Lytvynenko, finaliste en -78 kg et de retour au premier plan un peu plus d’un an après son changement de nationalité. ©Gabriela Sabau-IJF/JudoAKD

 

 

Comment se passe l’organisation au quotidien ? Vous avez un centre d’entraînement fixe, ou vous êtes toujours en déplacement ?

Aux Émirats, on a tout — on a une salle de judo, tu l’as peut-être vue si tu es allé au Grand Chelem, on en a une similaire près d’Abou Dhabi. Normalement on doit tout payer nous-mêmes : hôtel, déplacements, tout. Donc mon idée, c’est de rester le plus possible en Géorgie. On y a un bon hôtel, une salle de sport à proximité, et de temps en temps on s’entraîne avec l’équipe nationale géorgienne — pas trop souvent, une ou deux fois par semaine. On loue aussi une salle de judo séparée. La nourriture là-bas est très bien. À l’hôtel, on achète de la viande halal et on prépare des repas spéciaux pour l’équipe. En Géorgie, je suis comme chez moi.

 

Et vous continuez à beaucoup voyager pour les stages et les compétitions.

Oui, nous faisons environ douze stages internationaux par an, et autant de compétitions. On s’entraîne physiquement et tactiquement en Géorgie, et ensuite on voyage pour les combats et les compétitions — au Japon, en Allemagne, dans les pays forts. Parce qu’en judo, on a besoin de se battre, pas seulement de faire de la salle ou du running.

 

Tes athlètes restent avec l’équipe en permanence ou rentrent-ils parfois chez eux ?

Ils restent ensemble en permanence. Ils ne s’entraînent jamais à l’extérieur. Même lors des stages internationaux, on combat ensemble. J’avais auparavant Ivan Remarenco qui m’aidait, désormais c’est Artem Bloshenko. Les athlètes rentrent chez eux pour se reposer un peu, puis reviennent en Géorgie avec l’équipe.

 

Tu mentionnes l’Ukrainien Artem Bloshenko, cinquième aux JO de Rio en -100 kg et désormais entraîneur. Ça nous amène sur cette situation particulière d’avoir dans la même équipe des athlètes russes et une fille ukrainienne, avec tout ce que ça implique.

Ça se passe bien. C’est de la politique, et les gars ne disent jamais rien à ce sujet. Artyom non plus n’en parle pas. On représente les Émirats Arabes Unis, pas un autre pays. Je leur dis : “On doit montrer qu’on est une équipe, qu’on avance ensemble, pas chacun de son côté.

 

Peux-tu par exemple te greffer sur des stages en Ukraine ou en Russie, ou c’est compliqué ? 

C’est compliqué parce que certains ont la citoyenneté ukrainienne, d’autres russe… Même en Moldavie, mes athlètes ont le passeport des Émirats, mais certains pays bloquent l’entrée à cause de la situation géopolitique — la Moldavie est proche de l’Ukraine. L’année dernière, par exemple, on avait un champion d’Europe junior qui n’a pas pu participer à un événement parce que son pays d’origine n’avait pas approuvé sa venue. J’espère que ça changera, parce qu’en Moldavie, on a de très bons sparring-partners — des athlètes forts en -90 kg, -73 kg, -81 kg. Je pourrais tout organiser — hôtel, salle de sport — mais certains athlètes de mon équipe ne peuvent tout simplement pas entrer dans le pays. Même pour la Mongolie, Makhmadbekov lui aussi a eu des problèmes à la douane, on lui a demandé de s’expliquer sur ses origines russes. Ça reste compliqué.

 

Et il était facile de recruter ces athlètes, malgré la règle des trois ans ?

Les athlètes progressent, on a des résultats, et certains nous contactent d’eux-mêmes — ils viennent au stage, s’entraînent avec l’équipe. Quand j’en repère un qui est bon lors d’un stage, et je le signale à la Fédération. Mon avis : si c’est possible de le prendre, on essaie. Sinon, on réessaie six mois après… Aujourd’hui l’équipe c’est dix-huit personnes : douze athlètes, deux entraîneurs, deux masseurs et deux docteurs.

 

Et les entraîneurs, aujourd’hui, ce sont Artem Bloshenko et toi ?

Oui. Mais Bloshenko n’est pas toujours là — il a du travail en Ukraine et voyage parfois, tout comme la -78 Yelyzaveta Lytvynenko dont la mère est en Pologne et qui se rend parfois là-bas pour la voir. Moi, je suis présent en permanence. Je ne vois presque pas ma famille — je suis avec l’équipe peut-être trois cent vingt jours jours par an, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

 

C’est comme Ezio Gamba quand il entraînait la Russie. Ils étaient ensemble vingt-sept ou vingt-huit jours par mois, et seulement deux jours à la maison. C’est pareil pour toi ?

Pareil, exactement pareil. On se prépare physiquement et tactiquement pendant environ seize jours, puis on enchaîne dix jours de randoris et de compétitions, un peu de repos — mais même à la maison, certains ne se détendent pas vraiment, ils préfèrent rester avec l’équipe en Géorgie.

 

©Instagram Victor Scvortov/JudoAKD

 

Et comment ça se passe aux Émirats en ce moment ? Je sais qu’il y a eu des bombardements il y a quelques semaines.

C’est calme maintenant. Il y a eu des alertes, mais le système de protection des Émirats est l’un des meilleurs au monde — ce qui arrive est intercepté avant d’atteindre le sol. En Europe, les médias en ont beaucoup parlé, mais sur place, rien ne s’est arrêté : les voyages, les compétitions, les salaires — tout a continué normalement, sans retard.

 

C’est rassurant. En 2024, vous avez eu les championnats du monde à domicile, à Abou Dhabi. Est-ce que les bons résultats de l’équipe nationale ont un effet sur le développement du judo aux Émirats ? Est-ce que ça attire des enfants vers ce sport ?

Il y a environ quarante-cinq clubs aux Émirats en ce moment — l’année dernière il y en avait trente-cinq. Le gouvernement soutient le sport parce qu’il comprend que quand les gens pratiquent un sport, le pays s’en retrouve plus fort. Les enfants voient les résultats, les bons athlètes, et ils veulent faire pareil.

 

Et tes athlètes, ils sont parfois sollicités pou faire des démonstrations ou des masterclasses aux Émirats ?

Oui, par exemple à Fujairah — il y a là-bas un club très puissant qui soutient énormément le judo, mais aussi la lutte, le football, plein d’autres sports. Récemment, Makhmadbekov a fait une démonstration là-bas.

 

Je sais qu’il y a aussi dans la région des entraîneurs comme Ilias Iliadis. Vous ne faites pas de stages communs ?

Lui est en Arabie Saoudite. Peut-être plus tard. Lui est davantage à partir des cadets et des juniors. Moi je me concentre sur les seniors. Notre fédération a maintenant un contrat avec un autre entraîneur — l’ancien -60 ouzbek Luftillaev — qui est responsable des cadets et juniors. Peut-être qu’il fera quelque chose avec Iliadis. Iliadis, lui, travaille sur une projection à long terme — 2032 — donc c’est un plan différent. Mais lui, il a aussi beaucoup d’athlètes locaux, le gouvernement le soutient, il voyage beaucoup. C’est une situation un peu différente de ce qu’il avait avant en Ouzbékistan.

 

Et toi, tu envisages d’avoir d’autres entraîneurs avec toi ?

Avec douze athlètes, deux entraîneurs c’est suffisant. Lors des stages et compétitions, il faut tout voir, tout surveiller. Je travaille en étroite collaboration avec le médecin et le masseur. Par exemple, le masseur fait des vidéos le soir qu’il m’envoie, je les regarde, je fais quelques corrections, et ensuite je m’assoie avec l’athlète pour lui expliquer où est le problème et pourquoi. Un entraîneur peut suivre un maximum de quatre athlètes à la fois — au-delà, on perd la concentration.

 

 

Avec Naser Al Tamimi, président de la Fédération émiratie et trésorier de la Fédération internationale de judo. ©Instagram Victor Scvortov/JudoAKD

 

Quelle est ta méthode de coaching ? Tu travailles beaucoup sur vidéo, tu analyses les adversaires ?

Avec les cadets et juniors, on peut encore changer beaucoup de choses techniquement. Mais avec les seniors, si tu veux vraiment introduire quelque chose de nouveau, j’estime qu’il faut au minimum deux ans. Donc mon idée, c’est de mettre l’athlète dans les meilleures conditions physiques possibles — s’il est en forme et peut combattre douze minutes en golden score, il gagnera. Bien sûr, je corrige des détails de kumi-kata ou de nage-komi, mais je ne change jamais la technique de fond de quelqu’un. Je peux juste affiner certains détails.

 

Donc tu mises beaucoup sur la préparation physique.

Oui, parce que la préparation physique, c’est aussi ce qui permet de rester lucide. Quand tu es fatigué, tu perds en qualité de réflexion.

Avant, je me fiais à mon instinct, à mon vécu d’athlète. Maintenant, après quatre ans d’expérience en tant qu’entraîneur, j’ai un programme structuré, étape par étape : avant compétition, après compétition, tout est planifié. Les athlètes savent où ils vont combattre, ce qui est au programme chaque jour, chaque matin. Et je leur dis toujours : “Si tu donnes 100 % de toi-même, tu recevras en retour.” Parce que si tu ne travailles pas vraiment, tu ne prendras jamais les grandes médailles.

 

Tout le monde comprend le message ?

C’est en bonne voie. Je leur explique avec l’exemple de notre -100 kg Dzhafar Kostoev — il est talentueux, mais il ne s’entraîne pas à 100 %. S’il le faisait, il enchaînerait les titres. En 2025, il gagne le Grand Chelem de Paris, mais après sa victoire il a commencé à se relâcher. Je lui ai dit : “Tu peux gagner, mais tu ne peux pas atteindre les plus grands résultats si tu ne t’entraînes pas sérieusement.” Il a quand même terminé cinquième aux championnats du monde et aux JO — mais il n’a pas atteint son plein potentiel, parce qu’il réussit avec sa seule intelligence tactique, sans le travail de fond nécessaire. Il peut faire bien mieux.

 

Et en termes de sparring, est-ce que tout le monde a un partenaire dans sa catégorie, ou tu fais venir des gens de l’extérieur ?

À chaque stage, il y a au moins cinq athlètes qui viennent pour s’entraîner avec nous. Certains veulent tester l’équipe — ils combattent, on les observe, on évalue. Et c’est moi qui décide à la fin si on les intègre ou non.

 

C’est une décision importante à chaque fois. Et ça s’est toujours bien passé, ou parfois c’était difficile ?

Parfois je veux prendre quelqu’un, mais la Fédération dit non. On a un expert japonais et aussi M. Naser Al Tamimi. Je leur envoie des vidéos d’entraînement et de combat, et la Fédération décide à 50-50. Je ne suis pas seul à décider.

 

Et toi, quand tu étais athlète aux Émirats, tu avais un entraîneur ou tu travaillais seul ?

Il y avait Vasile Colta — il gérait tout pour nous. Il avait lui-même été athlète, et il avait obtenu l’approbation des Émirats pour tout. Il ne nous a pas dit directement qu’on allait combattre pour les Émirats — il m’a demandé si je voulais représenter un autre pays, et j’ai dit oui. Parce que c’était un grand changement : soudain, les ex-athlètes moldaves recevaient un bon salaire, voyageaient beaucoup, avaient accès à de nombreuses compétitions et stages. Maintenant, il y a même un logement fourni par la Fédération pour une douzaine d’athlètes, avec les repas — petit-déjeuner, déjeuner et dîner. Tout est pris en charge.

 

C’est un autre monde…

À mon époque, c’était très différent. On apprenait qu’on partait en compétition le lundi, et on devait combattre le vendredi. Quelqu’un devait perdre du poids ? Il perdait du poids en deux jours. On avait un billet pour Paris — on y allait, c’est tout… Note seule certitude était d’être bien inscit aux championnats d’Europe et du monde, mais pour les autres compétitions et stages, on l’apprenait quatre jours avant. C’était très difficile pour la concentration, pour les résultats, pour tout. Et on n’avait pas de salaire. Maintenant, c’est différent — les athlètes moldaves sont bien pris en charge. Ils savent longtemps à l’avance où ils vont. Tout est sécurisé.

 

Tokyo, 7 décembre 2024. La joie d’une médaille en Grand Chelem pour la -52 Khorloodoi Bishrelt, arrivée de Mongolie un an plus tôt. ©Tamara Kulumbegashvili-IJF/JudoAKD

 

Et dans ton équipe, avec des gens qui viennent de cultures du judo très différentes — Russie, Mongolie, Géorgie — est-ce qu’ils gardent leurs habitudes propres, ou est-ce qu’il s’est créé quelque chose ensemble ? Les Russes apprennent-ils des Mongols, par exemple ?

Je fais le programme, je fais le judo, et chacun suit mon planning d’entraînement. Parce qu’ils représentent les Émirats Arabes Unis maintenant. Bien sûr, le Mongol a son style — plus proche de la lutte, très physique — mais c’est comme une famille. Si tu veux créer une bonne atmosphère dans l’équipe, tout le monde doit être uni. Quand quelqu’un combat sur le tatami, les autres sont dans les tribunes et crient pour lui, avec énergie. Après, dans la salle d’entraînement, tout le monde commente : “Pourquoi t’as pas fait ça ?” ou “Bravo, t’as gagné !” On passe beaucoup de temps ensemble, et le soir je les vois tous assis ensemble, à boire du thé, à rire. Tu ne peux pas imaginer à quel point ça me rend heureux d’avoir réussi à créer une vraie ambiance d’équipe.

 

Tu organises aussi des moments en dehors du judo ?

Oui, des sorties ensemble — au tir, à des jeux, des activités en groupe, deux fois par semaine. C’est important de partager des moments hors du tatami. Si tu viens, tu verras.

 

Il y a quelques mois, sur mon site, j’ai fait un long entretien avec un entraîneur moldave des Jeux Paralympiques — je pense que tu le connais, Vitalie Gligor.

Oui ! Nous avons échangé il y a quelques jours encore pour se coordonner pour un déplacement à la montagne à Bakuriani en Géorgie, et ensuite rester quelques jours de plus.

 

C’est ça la vie de coach — c’est toujours de l’organisation !

Oui, avant je pensais que c’était juste entraîner. Maintenant je fais tout : billets, hôtels, déplacements, nourriture halal… tout.

 

Je me souviens que Ronaldo, l’entraîneur cubain, m’a dit une fois que “le seul moment de repos du guerrier, c’est le temps du combat”. Parce qu’en tant qu’entraîneur, tu fais tellement de choses autour, mais le moment où tu coaches sur le bord du tatami, c’est peut-être le meilleur moment pour toi — tu n’as plus qu’à te concentrer sur le combat. Tout le reste, c’est des hôtels, des menus, des boucles WhatsApp…

Exactement ! On n’a jamais vraiment de repos — trop de gestion, trop de tout. Les réservations d’hôtels, les billets à acheter longtemps à l’avance pour le Japon parce que c’est cher, les correspondances avec une grande équipe dispersée entre Sotchi, la Mongolie… Et parfois quelqu’un tombe malade, il faut tout changer.

Il y a quelques semaines, on a fait un super stage avec l’équipe du Kosovo du côté de Ljubljana. J’avais au départ une image un peu différente de Driton Kuka, leur entraîneur, mais maintenant ma vision a complètement changé — c’est vraiment quelqu’un de bien. Il a une grande expérience olympique, de nombreux résultats, et il partage tout ça avec moi. Il m’a expliqué pourquoi il choisit Ljubljana, pourquoi la montagne, pourquoi certains exercices, pourquoi certaines séances. C’était vraiment enrichissant.

 

Dominer sans humilier. Ici après avoir étranglé le Français Pierre Duprat aux mondiaux 2014 de Chelyabinsk. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Revenons à tes débuts. À quel âge as-tu commencé le judo, et pourquoi le judo ? Tu as de la famille dans ce sport ?

Non, pas vraiment. Mon père était boxeur, à l’époque soviétique — il avait un bon niveau. Il pensait que j’allais faire de la boxe. Mais dans ma rue, il y avait un club de judo et un club de lutte libre, et tous mes amis allaient à la lutte. Un jour, en rentrant de l’école, j’ai dit à mon père que je voulais faire de la lutte. Il a dit d’accord. J’y suis allé pendant un an.

Ensuite, un ami de mon père, qui travaillait comme entraîneur dans une piscine, est passé dans la rue. Mon père lui a demandé s’il connaissait un bon entraîneur de judo, parce qu’il préférait le judo. Il faut dire que bien avant, j’avais vu un film qui s’appelle Sugata Sanshiro, tu connais ? C’est de Kurosawa. J’avais adoré ce film, ça m’avait donné envie de faire du judo. Alors l’ami de mon père a dit : “Oui, je connais quelqu’un — c’était un très bon judoka, il a gagné beaucoup de compétitions en URSS, et maintenant il entraîne.” On est allés le voir, c’était à cinq minutes de chez moi.

 

Et alors, ta première impression ?

C’était une grande salle — environ mille mètres carrés — avec un dojo de lutte et un dojo de lutte libre, tout ensemble. Nous étions en octobre et Alexander Popov, le professeur, nous a dit : “On ne prend plus personne après septembre, c’est complet. Revenez l’année prochaine.” Mais l’ami de mon père a insisté : “Alexander, prends-le à l’essai, juste pour voir s’il revient ou non.” C’était le système soviétique — on notait tout, même la régularité.

 

Oui ça me rappelle les débuts contrariés de Pawel Nastula, en Pologne… Comment ça s’est passé pour toi ?

Je suis venu, j’ai accroché. À ma première compétition, j’ai gagné dans la catégorie des -22 kg. J’avais sept ans. Et j’ai continué à gagner, encore et encore. Mon père m’accompagnait partout — à l’époque en Moldavie, il n’y avait pas beaucoup de grandes compétitions, mais chaque semaine il y avait des tournois, dans les villages, dans les villes, partout. Et je gagnais.

 

C’est Jimmy Pedro qui m’avait raconté un jour qu’il n’avait pas perdu un seul combat de ses cinq ans à ses onze ans… 

À treize ans, j’ai gagné le championnat national des moins de seize ans. En fait j’ai même gagné ce titre à la fois en cadet et en junior le même week-end — vendredi les cadets, samedi les juniors. En cadets, j’vais passé moins d’une minute sur le tapis en cumulé sur la journée et en juniors, aucun combat n’a dépassé la minute. C’était une période où j’étais vraiment très fort… Ensuite, j’ai participé au Championnat d’Europe cadet de Rotterdam — j’avais l’âge de la catégorie inférieure, je paraissais très jeune. J’ai décroché l’argent. Et c’est après ce championnat d’Europe cadet que mon coeur s’est mis à accélérer et qu’on m’a détecté ce problème d’extrasystole.

 

Oh ? À seize ans ?

Oui. J’ai ressenti quelque chose d’anormal, comme si mon système s’était mis en pause. Je suis rentré en Moldavie. Je vivais dans la région de Transnistrie — tu sais, c’est une zone qui fonctionne comme un État séparé, avec son propre gouvernement, ses propres structures. On y avait aussi un comité olympique non officiel qui soutenait financièrement les athlètes prometteurs. Lors des bilans médicaux, les médecins ont été choqués. Ils ont dit : “Il a un gros problème cardiaque. Il ne peut pas continuer le judo, c’est trop dangereux.” Pendant deux ans, j’ai arrêté complètement. La première année, j’ai pris des médicaments, passé des examens réguliers. On m’a même gardé en observation une semaine avec des capteurs. Puis tout est redevenu normal. Petit à petit, je suis revenu assister aux entraînements. Je faisais des étirements, mais je ne combattais pas. Et puis les médecins ont dit que c’était bon, que tout était rentré dans l’ordre.

 

C’était quoi l’explication ?

Parfois le corps grandit trop vite et le cœur a besoin de temps pour suivre. Je ne ressentais pas vraiment de douleur — c’est le système qui flanchait. Mon corps avait peut-être besoin de se reposer. J’ai pris des médicaments, des compléments, je suis resté sous surveillance. Et ça a fini par se résorber. J’ai pu commencer à revenir.

 

Deux ans d’arrêt, à cet âge, c’est un gouffre…

Mes adversaires avaient continué à progresser, surtout dans ma catégorie des -66 kg où il y avait aussi à l’époque Sergiu Toma, Valeriu Dominica… Or c’est justement la période entre seize et vingt ans où on construit tout : la technique, la tactique, la musculature, tout.  Et moi j’avais perdu cette fenêtre.

 

Chelyabinsk, 27 août 2014. S’incliner en demi-finale d’un championnat du monde et se remobiliser aussitôt pour aller chercher la médaille de bronze : une gymnastique mentale bien connue des judokas. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Comment as-tu repris le train en marche ?

Quand j’ai repris, j’avais dix-huit ans. Mes adversaires avaient grandi, progressé. Et le sélectionneur national ne me soutenait pas — je ne sais pas pourquoi, même quand je gagnais les championnats nationaux, il ne me prenait pas pour les stages ni les compétitions seniors. Ce n’est qu’à vingt-deux ans, quand ce sélectionneur a été remplacé par Vasile Colta, que mon soit-disant caractère a de nouveau été perçu comme une qualité. J’ai alors à nouveau été intégré à l’équipe nationale senior et aux regroupements qui allaient avec. Ma première compétition à ce niveau, c’était une coupe du monde en Géorgie — à l’époque il n’y avait pas autant de grands chelems et de grands prix, c’était des coupes du monde un peu partout.

 

Comment se passe ce retour sur le circuit ?

Je prends le Français David Larose. Et j’ai mené tout le match par yuko jusqu’aux cinq dernières secondes, où il m’a fait un uchi-mata compté waza-ari et j’ai perdu. Mon entraîneur m’a dit : “C’est très bien, c’est un bon athlète, il a été champion du monde junior. u as très bien combattu et je vais te sortir sur d’autres compétitions.

Ensuite, aux championnats du monde 2009 à Rotterdam, je termine septième. En quart de finale face au Hongrois Miklos Ungvari, l’arbitrage a joué contre moi, à mon avis. J’ai perdu et j’ai dû passer par les repêchages. J’ai combattu contre le Coréen Jeong-hwan An — qui a ensuite été entraîneur en Espagne, avant de travailler pour le Canada notamment.

 

Et pourtant malgré cette belle dynamique de reprise – et un podium aux Europe -23 ans en 2010, tu ne te qualifies pas pour les JO 2012…

Oui, il m’a manqué deux points.

 

Deux points ? Wow…

En fait, il y avait une ultime compétition en Australie. Si j’y étais allé, j’aurais eu les points. Le simple fait d’y participer m’aurait suffi. Mais on n’avait pas l’argent — trois mille dollars pour le déplacement. Un sponsor avait fini par dire oui, mais quand on a voulu lancer le processus, il n’y avait plus assez de temps pour obtenir le visa, acheter les billets, tout organiser. Et le sponsor ne pouvait pas mettre davantage. Ces trois mille dollars, pour une fédération normale, c’est rien. Mais à l’époque, c’était insurmontable.

 

Une olympiade ne se joue malheureusement pas que dans la dernière ligne droite…

Avant les Jeux Olympiques de Londres, j’avais beaucoup voyagé, combattu partout — mais à chaque fois, il me manquait quelque chose. Des détails, une prise, un mouvement. Une décision litigieuse, un golden score, un tirage difficile comme Wang Ki-chun, etc. De mémoire j’ai dû perdre une douzaine de premiers ou deuxièmes tours de suite. J’en étais arrivé à vouloir arrêter le judo, tellement ça me détruisait intérieurement.

 

C’était quoi, le souci ?

On s’entraînait énormément — matin, après-midi, soir, vidéo, technique, tactique — et les résultats restaient nuls. Un jour, après une compétition, j’ai dit à mon entraîneur : “Merci pour tout, mais je veux arrêter. Je perds partout et je n’y crois plus.” Et c’est là qu’il m’a rappelé un message qu’il m’avait écrit au moment des championnats du monde 2009 — je ne me rappelle plus exactement les mots en anglais, mais c’était quelque chose du genre : “Tout viendra en même temps pour ceux qui savent attendre.” Comme si tout allait se mettre en place d’un coup.

 

Ça s’est vérifié ?

Effectivement, j’ai commencé à gagner davantage. Puis on est partis aux Émirats. Et là, quelque chose a changé en moi. Je me sentais prêt. Je ne savais pas comment l’expliquer, mais à l’intérieur, je me sentais champion. Je me suis mis à croire en moi. Vraiment.

 

 

“Tout viendra en même temps pour ceux qui savent attendre”, au dos d’un cadre souvenir des mondiaux de Rotterdam. ©Archives Victor Scvortov – Montage Thomas Eustratiou-Diao/JudoAKD

 

Le changement de nationalité a été rapide ?

On a passé trois mois à Tachkent, en Ouzbékistan, à attendre la confirmation des passeports émiratis. Et ces trois mois ont été extraordinaires — de bons athlètes, une belle atmosphère, de l’entraînement à plein temps. Je combattais contre des mecs forts et je les battais. La confiance revenait.

Ma première compétition avec les Émirats : les championnats d’Asie 2013 à Bangkok, où je termine à la cinquième place. Quinze jours plus tard,  le Grand Chelem de Bakou — médaille d’argent. Et ensuite, médaille après médaille. Chaque médaille, même dans des compétitions moins relevées, changeait quelque chose en moi. Quand tu crois en toi, tu sais ce que tu fais sur le tatami. Tu imposes ton judo, ta prise, ta tactique. Et tu peux combattre jusqu’en golden score parce que ton corps est prêt.

 

La décision de rejoindre les Émirats, c’est toi qui l’as cherchée ou c’est eux qui t’ont contacté ?

C’est Vasile Colta qui m’a approché. Il ne m’a pas dit directement “les Émirats”. Il m’a demandé si je voulais changer de pays, et j’ai dit oui immédiatement. Parce que j’avais des obligations familiales avec un enfant né quand j’avais dix-huit ans, et je devais subvenir à ses besoins sans salaire. La situation était très difficile à l’époque – elle s’est beaucoup améliorée depuis, heureusement.

Pour te donner une idée : j’habitais dans un village à une heure et demie de Chișinău, la capitale. Chaque jour, j’allais au Centre national, je restais pour la deuxième séance, et le dernier bus de retour partait à 19 h 35 alors que l’entraînement finissait à 20 h. Je devais parfois attendre minuit, une heure du matin pour que quelqu’un me prenne en auto-stop — c’est gérable l’été, mais par moins 20 ou 25 degrés en hiver, c’est épuisant. Et aucun salaire.

Alors oui, quand on m’a proposé un changement, j’ai dit oui sans hésiter. Et maintenant je suis entraîneur là-bas — je suis vraiment heureux.

 

D’autant que ton premier titre sous tes nouvelles couleurs, c’est “à domicilie” à Abou Dhabi, où tu bats en finale le Russe Mansur Isaev, champion olympique en titre…

Oui ! Et Miklos Ungvari aussi, qui avait pris l’argent olympique à Londres. Après, tu sais, Isaev, je le connaissais bien — on s’entraînait souvent ensemble en Moldavie. Son style était confortable pour moi, je savais comment l’aborder…. Maintenant, le fait de gagner à domicile, à Abou Dhabi, c’était énorme. Le lendemain, Sergiu Toma s’est lui aussi imposé en -81 kg. Le président, la Fédération — tout le monde était fou de joie. On venait juste d’arriver aux Émirats, c’était notre première compétition sur le sol national. Et finalement, battre un champion olympique en finale, à domicile — c’était un choc émotionnel incroyable pour tout le monde. Pour moi aussi.

 

Et l’année suivante, la médaille aux championnats du monde…

Oui, cette période, j’étais vraiment dans une forme exceptionnelle — physiquement, mentalement, tout était au top. Je monte aussi sur le podium du Grand Chelem de Paris – un endroit que je considère comme une autre planète. L’arène, les quinze mille personnes, les finales où tout le monde est sur toi et te regarde. Peu importe si l’arbitrage est parfois discutable, que le public encourage ou qu’il siffle — l’atmosphère de Paris, c’est incomparable. J’ai décroché une médaille de bronze en 2014, j’étais en quart de finale contre Isaev — je menais aux shidos, c’était très serré, il a fini par passer avec un uchi-mata ou quelque chose comme ça. En repêchage, j’ai battu deux Français coup sur coup, Guillaume Chaine et Jonathan Allardon. C’est le genre de journées que tu revois longtemps dans ta tête.

 

Malgré cela, tu ne parviens pas à rapporter de médaille des JO de Rio…

Pour Rio, pourtant, j’étais prêt. Mais avant Rio, au Grand Chelem de Paris, j’ai joué les compétitions préparatoires — dont un Grand Prix à La Havane, où j’ai pris l’argent. Et à Paris, je me suis gravement blessé au genou : rupture des ligaments croisés antérieurs. J’ai été opéré en Espagne. Pas le temps de récupérer complètement avant les Jeux. J’ai quand même fait une compétition de test en Azerbaïdjan — septième place — avec le genou bandé. Ma technique en ashi-waza en a souffert.

Je me sentais bien mentalement, mais physiquement ce n’était pas suffisant. Et mon tableau n’était pas favorable. Mais pour moi, il n’y avait pas d’adversaire imbattable — tout le monde est pareil. Je suis allé aux Jeux, premier combat contre un gars du Yémen, deuxième contre Ono. Et ça s’arrête là.

 

Rio, 8 août 2016. Opposé au deuxième tour à l’archi-favori et futur lauréat, le Japonais Shohei Ono. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

À ce moment-là, tu te projettes sur Tokyo, quatre ans plus tard ?

Si ça avait été quatre ans après, j’avais trente-deux ans, c’était encore jouable. Mais un an de plus… Mon corps avait 33 ans. Les réflexes ne sont plus les mêmes. Les régimes usent. Pour se qualifier, il faut combattre dans beaucoup de compétitions, et le corps ne récupère plus comme à vingt-cinq ans. À Tokyo, mon premier combat est contre le Suédois Tommy Macias. Avec le recul de la vidéo maintenant que je suis entraîneur, j’aurais dû gagner — je faisais o-soto-gari à la première minute, j’avais le dessus tout le match. Aux cinq dernières secondes, il a tenté quelque chose et on s’est emmêlés. L’arbitre a vérifié. Et c’est lui qui a eu le point.

 

Oui Tommy Macias était présent en 2024 et 2025 au stage de Noël de Bardonecchia, en Italie. C’est effectivement quelqu’un de très dangereux en transition vers le ne-waza. C’est lui du reste qui t’avait aussi battu sur ta sortie précédente, à savoir tes derniers championnats du monde à Budapest, un mois et demi plus tôt.

Oui, je le prends au deuxième combat là aussi. Donc mes deux derniers combats en tant qu’athlète, c’était contre lui — aux mondiaux et aux Jeux olympiques. Quand je suis sorti du tatami à Tokyo, j’ai senti que c’était fini. Physiquement, je n’avais plus rien en réserve. La motivation n’était plus là comme à Rio, où je me sentais fort, affamé, prêt à tout. Peut-être aussi la fatigue des voyages, le covid qui avait tout perturbé…

 

D’ailleurs, pendant le confinement, tu étais resté en Moldavie ?

Oui. Mon entraîneur Vasile venait de décéder — il avait du diabète. Nous travaillions désormais avec Veacheslav Bacal, l’entraîneur de Denis Vieru, et le programme avait évolué. Le covid, c’est aussi une année de plus dans les jambes — voire deux ans avec Tokyo décalé. Et rester à la maison, c’était bien pour la famille, mais pour la concentration, pour le rythme d’entraînement… ce n’était plus pareil. Quelques barbecues avec des amis, on ne dort pas bien, on mange moins bien — tout ça s’accumule.

 

Et pendant ta carrière aux Émirats, ta famille était avec toi ou restait en Moldavie ?

On était toujours en déplacement — jamais vraiment installés aux Émirats. Je voyageais partout : Allemagne pour les meilleurs Allemands, Japon pour le style japonais, Géorgie pour la préparation physique… La base, c’était la Géorgie, parce que c’est confortable pour tout le monde — à trois ou quatre heures de voiture depuis la Russie, depuis n’importe où. Quand je sentais que les athlètes n’avaient plus le feu, je disais : “Dernier entraînement aujourd’hui, dans trois jours on se retrouve là-bas.” Et moi, j’ai un vol direct pour la Moldavie quatre fois par semaine. Je rentrais voir ma famille, je soufflais, et je revenais.

 

Tu prends l’avion comme d’autres prennent le bus !

Exactement.

 

Et ta famille vient te voir aux Émirats parfois ?

Oui, quand on y est. Et Naser Al Tamimi — qui est vraiment un ami pour moi, pas juste un supérieur — on travaillait ensemble sur les programmes, on vérifiait ce qui était le mieux pour l’équipe. Ce n’est pas quelqu’un qui reste en dehors et regarde les athlètes combattre — il est dans l’équipe, il soutient vraiment, beaucoup. Et puis il y a Jassar, le manager sur place aux Émirats — une personne remarquable. Si je l’appelle en pleine nuit parce qu’on a un problème à la douane ou qu’on a besoin d’un document urgent, il se lève et règle ça immédiatement. Ce sont des gens comme ça qui font fonctionner une équipe. De l’extérieur, on voit l’entraîneur. Mais derrière, il y a Naser Al Tamimi, il y a Jassar — sans eux, rien ne serait possible. Et Jassar est lui-même judoka — il a pratiqué, il a fait des compétitions nationales, il a rejoint la fédération des Émirats en 2000, et depuis 2008 il y est à plein temps.

 

À la bien. ©Instagram Victor Scvortov/JudoAKD

 

En treize ans aux Émirats, tu vois une évolution du judo là-bas ?

Bien sûr. De nombreux clubs ont ouvert. Il y avait longtemps des entraîneurs japonais, maintenant il y a cet entraîneur d’Ouzbékistan, de différents pays. Et les règles de l’IJF évoluent aussi favorablement — par exemple, si tes parents vivent et travaillent aux Émirats, tu peux représenter ce pays en compétition internationale avant d’avoir la nationalité, jusqu’au niveau senior. Il y a beaucoup de familles russes qui vivent aux Émirats, et en Russie le judo est fort — j’espère qu’on verra émerger des cadets et juniors qui rejoindront l’équipe nationale à terme.

 

Et en Moldavie, tu vois aussi une évolution ? Parce que le fait que tant d’athlètes moldaves partent représenter d’autres pays, ça a peut-être poussé la Fédération à mieux prendre soin des siens ?

Peut-être. Mais c’est compliqué. Quand tu pars après trois ans sans compétition internationale, c’est simple. Mais si tu pars avant ce délai, la fédération d’origine doit signer l’autorisation — et là, ça peut devenir un scandale politique. Dans mon cas, il y a eu une vraie polémique quand on est partis. Actuellement, il y a un athlète qui est au top niveau. Je voudrais le prendre, mais le président de la Fédération refuse de signer.

 

En 2019 à Tokyo, j’ai interviewé Denis Vieru avec l’aide de la Roumaine Andreea Chitu – un super moment. Et Denis disait qu’il avait toujours un partenaire d’entraînement attitré. Est-ce que c’est quelque chose que tu as eu dans ta carrière ?

Non, pas vraiment. Comme je te disais, à chaque stage, il y a quatre ou cinq personnes qui venaient tester l’équipe — c’est comme ça qu’on fonctionne. Sauf pour le premier de l’équipe, pour qui j’invite parfois quelqu’un de spécifique — un athlète fort pour faire du nage komi ciblé, de la vitesse, des situations spécifiques, parce que les autres partenaires seraient trop forts ou ne conviendraient pas.

C’est intéressant, d’ailleurs : je vois quand un athlète n’est pas à l’aise avec un partenaire, même s’il ne le dit pas. Si je sens ça, je lui trouve quelqu’un avec qui il se sentira bien, à qui il peut dire “on fait ça, ça, ça” — et là, le travail est vraiment efficace.

 

Et en dehors du judo, tu as fait l’armée ou tu étais 100 % judo depuis le début ?

En Moldavie, il y a un système — c’est mon deuxième entraîneur, Vasile Colsa, qui m’a aidé à faire un contrat avec l’armée. Comme la plupart des athlètes moldaves, j’étais intégré dans ce système. Ce n’était pas très bien payé à l’époque, mais maintenant c’est bien mieux, avec un système de pension à la fin de ta carrière… Et si tu décroches une médaille olympique ou mondiale, l’État te verse une rente mensuelle à partir de trente-cinq ans. Une médaille de bronze aux championnats d’Europe, c’est environ six cents euros par mois à vie. C’est une belle reconnaissance.

 

En France – et dans bien d’autres pays, malheureusement, c’est justement un problème — beaucoup d’athlètes de haut niveau qui ont consacré vingt ans à leur sport et à leur pays se retrouvent sans filet à la retraite sportive.

Oui, c’est très difficile.

 

Et dans ta catégorie, les -73 kg, avec les Japonais et les Coréens qui sont toujours très forts — qui étaient tes adversaires les plus redoutables ?

Franchement, presque tout le monde était gérable pour moi — sauf Hashimoto. Je ne sais pas comment il fait, mais son judogi est extrêmement difficile à saisir. Avant, sortir du tatami c’était shido, alors il poussait en sachant que je ne pouvais pas prendre de grip. Ono, lui, a une excellente entrée en uchi-mata — il sait exactement créer le moment. Mais sa prise est normale… Masashi Ebinuma est aussi un client. En Chine, au Masters, en golden score, il m’a fait un sumi-gaeshi. Un adversaire constant, toujours en mouvement, et en golden score, à force de chercher, il t’attrape. Mais Hashimoto, c’était vraiment le seul avec qui je n’étais jamais à l’aise.

 

Et parmi les Français ?

Ugo Legrand, aux Championnats d’Europe junior 2007, je l’ai affronté en premier match. Il m’a battu de peu. Je crois qu’il a fini sur le podium ce jour-là, ce qui m’a permis de passer en repêchage — et j’ai pris la septième place. Et Duprat, Urani… Aux championnats du monde de Chelyabinsk, on s’est retrouvés en huitième de finale avec Duprat. J’ai gagné rapidement, en trente secondes environ. Pendant ce temps, Mogushkov avait lui fait un golden score de sept ou huit minutes avec Khashbaatar avant de me retrouver en quart de finale. Il était épuisé et moi frais — j’ai vu qu’il n’était pas dans son assiette et j’en ai profité. Un championnat se gagne ou se perd sur ce genre de détails…

 

Paris, 7 février 2026. À défaut d’avoir pu disputer les JO de Paris sous bannière neutre, l’ex-Russe Makhmadbek Makhmadbekov s’impose au Grand Chelem un an plus tard sous ses nouvelles couleurs et partage sa joie avec Victor Scvortov. ©Tamara Kulumbegashvili-IJF/JudoAKD

 

Quelle est la réussite dont tu es le plus fier — en tant qu’athlète et en tant qu’entraîneur ?

En tant qu’entraîneur, la première médaille mondiale de Makhmadbek en 2025 à Budapest reste une grande fierté. Et aussi le fait d’avoir qualifié six athlètes pour les Jeux Olympiques — parce qu’à ce moment-là, même de grandes nations comme l’Allemagne n’avaient pas autant de représentants. Qualifier une équipe entière aux Jeux, c’est quelque chose.

Et si je repense à ma carrière d’athlète en entier… Bien sûr, ma médaille mondiale, mes médailles aux championnats d’Asie ou en Grand Chelem. Mais c’est surtout ce fameux week-end de mes seize ans en Moldavie quand je gagne le trophée national cadet puis le lendemain le national junior, sans jamais passer plus d’une minute sur le tapis. Ces deux jours-là resteront toujours dans ma mémoire.

 

Et des regrets ? Une médaille olympique que tu n’as pas eue, des occasions manquées ?

Des regrets, non… De belles surprises, plutôt. J’ai souvent été épaté par certaines carrières. Je pense à l’Autrichienne Sabrina Filzmoser, que j’ai vue aux Jeux olympiques à la télévision quand j’étais jeune. Son visage m’avait marqué. Et dix ans plus tard, je l’ai retrouvée sur le tapis. Ça m’a fait ça avec Ilias Iliadis aussi. C’est comme si je passais de l’autre côté.

 

Et toi, quand je te regardais combattre, tu semblais toujours très serein — comme si gagner ou perdre, c’était okay, tu restais confiant. Ça tient à ton caractère ou ça s’est construit ?

Ça s’est construit en allant aux Émirats. Avant, je doutais. Après, j’ai commencé à croire vraiment en moi. Et c’est ce que je dis à mes athlètes : peu importe la compétition — Jeux olympiques, championnat du monde, World Cup — ce n’est pas ça qui dit si tu es fort. La force, c’est à l’intérieur. Si tu te crois fort, tu l’es, même si tu perds parfois. Parce que des erreurs, des coups de chance, des mauvais jours — ça arrive à tout le monde.

J’ai un exemple que je leur raconte souvent : lors d’un stage à Tokai, au Japon, il y avait un petit gars de Géorgie qui débutait à peine. Il perdait souvent, mais à chaque fois qu’il perdait, il se relevait, se remettait en position et repartait comme si de rien n’était. Tout le monde voyait qu’il n’était pas le plus fort — mais lui, il se comportait comme s’il l’était. Et des années plus tard, ce même gars, Lukhumi Chkhvimiani, a fini cinquième aux Jeux olympiques, a décroché les titres européen et mondial, et continue à progresser. Il perdait, perdait, perdait — mais il ne baissait jamais la tête. Et boom, les résultats sont arrivés.

 

Bel exemple…

C’est ça que j’explique à mes gars : tout est possible. Tu as vu Diyora Keldiyorova à Paris ? Qui aurait parié sur elle avant les Jeux ? Elle bat Abe, elle bat Buchard à domicile en France, et en finale elle bat Krasniqi… Parce qu’elle avait la tête forte. Et ça, ça ne s’achète pas.

 

Si le Victor de 2026 pouvait remonter le temps et parler au Victor de sept ans où tu nouais sa première ceinture blanche, qu’est-ce que tu te dirais ?

Je me dirais de ne pas relâcher après les premières grandes médailles. Parce que quand j’ai pris ma  médaille mondiale, j’ai un peu changé. Pas radicalement, mais quelque chose avait changé dans mon approche — certains entraîneurs essayaient de modifier des choses, et moi j’écoutais peut-être un peu trop. La période de mes sept ans jusqu’au niveau senior, c’était parfait — ma famille me soutenait, je travaillais dur, je gagnais. Ce que j’aurais voulu changer, c’est la période 2014-2016. Avant Rio, j’allais aux compétitions en sachant que j’allais gagner. Je ne me posais plus vraiment la question. Et à ce moment-là, j’ai un peu levé le pied — les entraînements japonais avec leurs séances de running interminables en côte, je les connaissais, mais je ne les faisais peut-être plus avec la même intensité. Quand tu arrives au sommet, c’est précisément à ce moment-là que tu dois redoubler d’efforts. Ne jamais penser que c’est acquis.

 

C’est d’ailleurs quelque chose qu’on comprend dans le judo même à plus modeste niveau — le lundi soir après une médaille le dimanche, un entraîneur que j’ai bien connu te mettait au centre du tatami et, pendant une demi-heure, tu enchaînais non-stop les randoris de deux minutes face à des gars qui, eux, se reposaient entre deux combats. Tu finissais par ne plus savoir qui tu étais — médaillé d’or la veille et à terre en permanence le lendemain. C’était une bonne façon de retrouver l’humilité et la motivation.

C’est exactement ça. Les moments où tu es en haut ressemblent beaucoup aux moments où tu es en bas. Chaque athlète a sa période de doute — ces moments où les résultats ne viennent pas, où on veut arrêter. Ce qui fait la différence, c’est qui est là avec toi dans ces moments-là. Mon deuxième entraîneur m’a dit un jour : “Tu es fort. Cette compétition, c’était de la malchance. Ne baisse jamais la tête.” Et il a ajouté : “Je ne te dirai jamais d’arrêter.” Si j’avais eu quelqu’un d’autre à mes côtés à ce moment-là, je n’aurais pas été aux Émirats, je ne serais pas entraîneur aujourd’hui – et toute ma vie aurait pris un autre chemin. – Propos recueillis par Anthony Diao, printemps 2026. Photo d’ouverture : la joie partagée d’une médaille mondiale, ici avec le -73 Makhmadbek Makhmadbekov aux mondiaux 2025 de Budapest. ©Gabriela Sabau-IJF/JudoAKD.

 

 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

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