Mihael Žgank – C’est au moment du retour que les voyages commencent

Né le 1er février 1994 à Celje (Slovénie), Mihael Žgank est en premier lieu un souvenir physique. Celui de randoris ensemble, d’abord en son QG du Judo Klub Z’dežele Sankaku puis chacun des Noël suivants au stage italien de Bardonecchia. Le -90 kg sort alors tout juste de la vingtaine mais absorbe comme du papier buvard tout ce qu’il y a à apprendre de ses glorieux aînés ou partenaires Urška Žolnir, Lucija Polavder, Petra Nareks, Rok Drakšič, Adrian Gomboc, Anamari Velenšek, Klara Apotekar ou Tina Trstenjak, tous champions et/ou médaillés olympiques, mondiaux et/ou européens et formés comme lui à la rude école de Marjan Fabjan.

En juillet 2016, sous le chaud soleil espagnol de Castelldefels, Miha me confie être en recherche d’un sparring de son poids pour la dernière ligne droite de sa préparation avant les Jeux olympiques de Rio. De retour en France, j’en glisse un mot à Valentin Jourdan, solide partenaire affronté chaque semaine ou presque pendant une demi-douzaine d’années sur les tapis du SO Givors ou du CS Doua avant son départ pour Paris et le RSC Montreuil. Après une légitime hésitation – il avait quarante-huit heures pour se décider -, ce dernier accepte avec enthousiasme. Cette expérience unique le fait monter en compétence d’un cran encore. Rapport de cause à effet ou non, quelques mois plus tard Val se hisse sur le podium des championnats de France première division. Miha sera l’un des premiers à le féliciter par SMS.

Une décennie a passé. Une finale mondiale, un changement de nationalité vers la Turquie, deux podiums continentaux dont un titre en 2019 aux Jeux européens de Minsk, une cinquième place aux JO de Tokyo, un pic de forme spectaculaire à six mois des JO de Paris… Et depuis le silence, ou presque. Absent des tatamis depuis les Jeux mais pas officiellement retraité, le trentenaire se donne le temps de réfléchir à la suite et trempe l’orteil avant de se risquer dans la vie d’après, ainsi qu’il le raconte dans le long et passionnant entretien ci-dessous. – JudoAKD#055.

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

Dans le costume de coach et non sans humour avec son protégé du Slovenj Gradec le -81 Nace Herkovic. ©Archives Mihael Žgank/JudoAKD

 

Où en-es-tu depuis les Jeux olympiques de Paris ? Tu m’avais parlé d’une sorte de pause…

En fait j’ai eu envie d’essayer de vivre une vie normale. De voir comment vivent les gens qui ne sont pas des athlètes professionnels, qui ne voyagent pas tout le temps et ne suent pas en risquant de se blesser chaque jour.

 

Et alors, c’est comment, cette vie-là ?

C’est une période intéressante, j’avoue. J’essaie beaucoup de choses. Mon objectif, la première année après les Jeux, était de prendre une année sabbatique. Me reposer un peu, profiter de la vie quoi. Et puis un ami à moi en Slovénie me demande à ce moment-là de l’aider un peu à entraîner. Il a un club en plein développement. Un profil comme le mien, forcément, pour lui, c’est une aubaine. Alors j’ai saisi l’opportunité et ai commencé à entraîner un peu. En tout, j’ai passé un peu plus d’un an dans ce club.

 

C’est quel club ?

C’est à Slovenj Gradec, une ville à quarante-cinq minutes de Celje, entre l’Italie et l’Autriche. Ils ont un athlète, Nace Herkovic, qui combat en -81 kg et qui a gagné l’European Open de Sarajevo en octobre dernier… M’occuper de ces gars m’a fait progresser. J’ai vu le système commencer à évoluer – mais en judo, il faut du temps pour changer un système, a fortiori dans un club qui tourne depuis vingt ans. D’autant qu’au terme de cette première année, j’ai commencé à ressentir à nouveau de la fatigue à cause des déplacements. Au départ j’aspirais à me poser un peu, or entraîner même à ce niveau c’est pratiquement la même chose qu’être athlète actif. C’est même parfois plus difficile.

 

Comment ça ?

Ils ont de très bons juniors et cadets, ce qui nous amène à multiplier les déplacements. Mais ce rythme-là, pour moi, c’était fondamentalement la même chose qu’avant. Alors je me suis posé et je me suis demandé : est-ce que j’ai fait le bon choix ? Je voulais me reposer, prendre du temps, mais je faisais exactement l’inverse… Après, ça reste une expérience incroyable, qui m’a énormément appris. J’ai vu le judo sous un angle différent – ce qu’on ne peut pas faire quand on est en permanence en mode compétition, en déplacement et à l’entraînement. En tant qu’athlète, tu es toujours un peu en mode automatique : tu t’entraînes, tu voyages, tu fais ce que ton coach te dit de faire, ce que la Fédération te dit de faire. On met tout devant toi : mange ici, fais ta préparation physique là, va aux compétitions ici. Mais quand tu prends quelques pas de recul, tu commences à voir les choses autrement et c’est là que ça devient intéressant.

 

Tu encadrais les seniors dans ce club ?

Oui, mais je m’occupais surtout des juniors et des cadets. Du coup, je voyageais encore beaucoup en Europe – peut-être encore plus qu’avant. C’était vraiment beaucoup. Avec les athlètes à gérer, les poids à surveiller, les horaires… Et on avait ces groupes WhatsApp où il fallait communiquer en permanence, avec énormément de problèmes et d’ajustements. Tu crois que tout est stabilisé, que tout est calme – et puis quelqu’un se blesse, quelqu’un d’autre a un autre programme, doit aller à l’école… Ça demande beaucoup d’organisation pour jongler avec tout ça.

 

Souvenirs de Cape Town, Afrique du Sud, à l’occasion des championnats du monde juniors 2011. ©Archives Mihael Žgank/JudoAKD

 

Quand as-tu commencé cette expérience ?

J’ai commencé en octobre, après les Jeux. Je sortais de deux mois sans judo. Au retour en Slovénie, j’ai connu une période difficile. La transition a été dure. J’ai vécu une rupture à ce moment-là, des complications pour emménager dans mon nouvel appartement. C’était chaotique et très loin de ce que j’espérais.

 

Et qu’espérais-tu ?

Je m’attendais à un retour plus en douceur… Quand j’étais là il y a sept ou huit ans, j’avais ces liens avec des amis, nous sortions ensemble, j’avais du monde autour de moi… Idem quand tu reviens entre deux déplacements, c’était pareil, on se retrouvait. Mais quand tu t’installes vraiment, tu vois que tout a changé. Tout le monde vit sa vie. Tout le monde a ses propres priorités, ses propres difficultés. C’est difficile à accepter. Quand tu vois tes parents, tes neveux, ta nièce, ta sœur – tout le monde est à une étape différente de sa vie.

 

Oui, c’est une réflexion que je me suis faite très jeune, ayant été amené à voyager très tôt : le voyage commence au retour. Quand tu reviens, quand tu te retrouves au milieu de personnes que tu apprécies mais qui n’ont pas vécu ce que tu a vécu – il y a souvent un décalage, des malentendus, des incompréhensions, parfois. En tout cas il y a un équilibre à trouver.

C’est terrible, par moments. Et c’est vraiment une leçon pour moi aussi, parce que je croyais être assez bien armé intellectuellement pour anticiper ce genre de choses dans ma vie. Mais il y a des choses auxquelles personne ne te prépare. Je n’ai pas encore officiellement mis fin à ma carrière mais ça fait presque deux ans que je ne fais plus de grandes compétitions, juste quelques ligues par équipes. Et même ça, ça a été un changement difficile pour mon corps, pour mon système nerveux.

 

C’est-à-dire ?

Mon corps est tombé malade plusieurs fois. Plus ça allait, plus je devenais nerveux simplement à rester immobile le soir. Je me disais : il faut que je fasse quelque chose, ce n’est pas normal. Et quand je ne m’entraîne pas, j’ai l’impression de devoir manger deux ou trois fois par jour – j’ai envie de tout manger, parce qu’on est habitué à manger beaucoup. J’ai cette perception qu’il faut se nourrir en priorité. J’en ai parlé avec des athlètes qui ont eux aussi arrêté, et maintenant je comprends. Beaucoup d’entre eux trouvent des échappatoires différentes. Pour moi, ça a d’abord été le vélo – beaucoup de vélo. Et il y a eu aussi des périodes où je me suis mis à beaucoup boire de l’alcool, pour me distraire.

 

Ouch.

Oui, dans la période qui a suivi les Jeux, pendant quelques mois, ça n’a pas été facile et je ne savais pas comment gérer.

 

Et ton poids, tu as réussi à rester à 90 kg ?

Non, j’ai aussi pris du poids. Je m’entraînais quand même, mais je suis monté à 98-100 kg assez vite, même avec le vélo. Et l’hiver dernier, quand j’organisais mon académie, je n’ai pas fait de sport pendant deux ou trois semaines à cause du stress – je suis monté à 106 kg.

 

Wow. Et maintenant tu fais combien ?

Maintenant je suis autour de 100 kg, et je me sens mieux. Je m’entraîne une fois par jour, parfois deux, mais je fais plutôt une randonnée ou quelque chose de léger — pas des entraînements poussés. J’ai atteint un niveau où je sais que je n’ai plus besoin de manger tout le temps. Je saute souvent le dîner — peut-être juste une salade ou quelque chose de léger. J’ai commencé à tout rééquilibrer progressivement… Bref, il faut du temps pour trouver le bon rythme.

 

Minsk, 24 juin 2019. “Passion is everything” tatoué sur la poitrine, sur la route du titre aux Jeux européens. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Comment ça se passe à Celje, d’ailleurs ? J’ai comme beaucoup entendu parler des accusations concernant Marjan Fabjan il y a quelques mois. Je l’ai croisé à Bardonecchia à Noël, il m’a donné sa version des faits…

Le tribunal va commencer à examiner l’affaire… Perso je ne sais qu’en penser. Ces accusations remontent à plus de quinze ans. Physiquement, il y a toujours eu beaucoup de rigueur et de discipline mais c’était aussi une autre époque. Les autres accusations, j’étais trop jeune pour voir ce qui se passait et je n’ai jamais été exposé à cet aspect-là, donc je ne peux vraiment rien dire là-dessus.

 

Tu as grandi et été formé à Celje. Or tu y lances aujourd’hui ton académie. Comment Marjan Fabjan a-t-il pris la nouvelle ?

Malheureusement je pense qu’il ne l’a pas bien pris. Pourtant j’ai essayé de faire les choses bien – je l’ai appelé, je l’ai invité à dîner, j’ai invité ses gens, je leur ai dit que mes portes leur étaient ouvertes s’ils voulaient venir. Mais il l’a pris un peu personnellement. Et quand des gens me posent des questions là-dessus, je leur dis – comme je te le dis maintenant – qu’au vu de ce qui se passe au tribunal, j’espère vraiment que ça se règle de la meilleure façon possible, parce que c’est vraiment mauvais pour le judo slovène en général. C’est aussi dans mon intérêt, et dans l’intérêt de Fabjan. En tout cas il a compris que je ne me range dans aucun camp.

 

Il se situe où, ton curseur à toi ?

Ma valeur première, c’est la vérité. Ce qui compte, c’est que toute la lumière soit faite. Je ne veux pas l’attaquer, d’autant qu’il se sent déjà regardé de partout en ce moment. C’est difficile pour lui, pour le club, et c’est dur pour moi aussi de voir ça. Parce que je lui dois tout, en quelque sorte. Si je suis devenu l’homme que je suis, c’est grâce à son club, à Fabjan et à la discipline qu’il m’a inculquée. Je lui en serai éternellement reconnaissant… Je lui rendais visite parfois après les Jeux, on se parlait. Mais depuis que ces choses ont émergé, il est devenu un peu distant avec tout le monde, et je le comprends totalement. J’espère que ça n’affecte pas trop sa santé car je sais que ces dernières années il faisait très attention à son alimentation et avait perdu du poids.

 

 

Celje, avril 2015. Entraînement de fin de journée dans le fameux dojo de la rue Lopata. ©Archives Anthony Diao/JudoAKD

 

À quel âge as-tu commencé le judo ?

J’ai commencé le judo à sept ans. Pourquoi le judo ? Je pense que c’est parce que ça a commencé dans mon école primaire. C’était la première étape. Je me souviens que je voulais devenir fort, apprendre la self-défense, me muscler. C’est l’un de mes premiers souvenirs. Et quand je suis allé là-bas, c’était présenté comme un art martial d’autodéfense : « Le judo va vous endurcir. » J’ai tout de suite accroché d’autant que dans les premières séances, on jouait beaucoup. Je me suis attaché à ça. Puis, quelques années plus tard, j’ai décroché ma première médaille, et c’était le meilleur sentiment que j’avais jamais connu. Après, j’ai continué à en gagner et c’est devenu l’une de mes missions de ces toutes premières années.

 

C’était au Sankaku, déjà ?

Oui. Ils avaient des cours dans les écoles primaires de Celje – presque chaque école primaire était couverte. J’ai eu la chance d’y être, et Lucija Polavder était là aussi. Elle m’a beaucoup apporté parce que je l’ai beaucoup suivie quand je grandissais. Et après six ou sept ans, j’ai commencé à m’entraîner avec elle. OK, j’aurais voulu que ce soit mon entraîneur… Ensuite je me suis battu avec elle, et après quelque temps, j’ai commencé à la dominer en randori aussi.

 

Une chose m’a marqué dans ta progression : je t’ai vu grandir étape par étape. Je pense que tu n’étais peut-être pas le gars le plus talentueux au départ, mais à force de travail, j’avais dit à des collègues journalistes au Grand Chelem de Paris qui suivait les JO de Rio : gardez ce gars à l’oeil, il ne sera pas loin d’une médaille européenne voire mondiale un jour. Et six mois plus tard, aux championnats du monde 2017, tu décroches la médaille d’argent… Puis, surprise !, tu annonces ce même automne que tu défendras désormais les couleurs de la Turquie. Comment cette opportunité s’est-elle présentée à toi ? 

C’est un cas vraiment intéressant. Ça a commencé aux championnats d’Europe 2017. Je m’y préparais à fond depuis le début de l’année. Je m’étais dit : cette année, ce sera la première fois que je vais décrocher une grande médaille. En 2016, j’étais déjà aux Jeux, mais ma plus grande médaille jusqu’ici était aux Masters de Guadalajara en 2016. C’était une belle médaille de bronze mais moi ce que je voulais c’était une médaille de championnat : Europe, mondes, peut-être Jeux olympiques à l’avenir. Après Rio, je m’étais fixé un objectif : commencer par une médaille européenne, puis mondiale, puis viser les Jeux de Tokyo. C’était le plan. J’avais tout misé sur les championnats d’Europe 2017 mais ça ne s’est pas passé comme ça…

 

Pourquoi ?

C’était un peu tendu entre Fabjan et moi à l’époque. Il avait délégué à quelqu’un d’autre le soin de m’entraîner mais moi ça ne me convenait pas. Je voulais que ce soit lui qui m’entraîne. Après les Europe, je lui ai dit : je veux que tu sois pleinement investi pour moi, ou alors je préfère aller ailleurs, parce que je prévois de faire de grandes choses en judo et je veux mettre toutes les chances de mon côté. C’était un choix professionnel, en cohérence avec mes ambitions et ma marge de progression.

 

Comment a-t-il réagi ?

À ce moment-là, il m’a dit qu’il avait reçu des offres pour Tina et lui d’aller en Turquie, mais qu’ils ne comptaient probablement pas les accepter, qu’il voulait rester à Celje. Moi en revanche, depuis tout jeune, j’avais l’idée d’aller voir ailleurs. Mais en judo, ce n’est pas comme dans d’autres sports – au basket ou au foot, tu peux jouer pour Barcelone tout en restant citoyen de ton pays. En judo, si tu veux faire ça, tu dois changer de nationalité. Quand il a mentionné cette possibilité après les Europe, j’ai été intrigué. Je me suis dit : c’est peut-être une bonne chance pour moi. Parce que ces championnats d’Europe, je les avais préparés comme un fou… et j’avais perdu au premier tour en vingt secondes et comme un idiot contre le Biélorusse Varapayeu, qui m’a fait un kata guruma en vingt secondes.

 

Quel était ton état d’esprit, juste après ?

Je m’étais dit : bon, j’ai tout fait mais ça n’est pas passé. Et Fabjan a dit qu’on pouvait essayer de tout donner pour les mondiaux de Budapest en septembre. J’avais quatre à cinq mois pour les préparer et il s’y est vraiment mis à mes côtés. Il a élaboré un programme pour moi. On a beaucoup travaillé. Igor Tbovc était avec moi depuis ces Europe, tout le temps sur le tatami ou à côté du tatami. On préparait vraiment ces championnats du monde. Au départ, je pense que personne ne croyait vraiment que c’était possible, parce que c’était un grand saut.

 

D’autant que la Slovénie n’avait pas encore de médaille mondiale en masculin à l’époque…

Et même aujourd’hui, il n’y a pas eu d’autre médaille mondiale ou olympique pour la Slovénie chez les masculins. Mais peu à peu, je progressais. Je pense qu’Igor et Fabjan voyaient que je battais certains des meilleurs athlètes du monde. Sur les gros stages, je gérais sans me surmener ou me surentraîner. Ça indiquait que ma forme était vraiment bonne, même pour les Europe. Et en travaillant encore, j’ai ajouté une dimension mentale à l’entraînement que je n’avais jamais explorée. C’était un investissement total.

 

Un investissement payant puisque le 1er septembre, te voici vice-champion du monde…

Aux mondiaux, tout a porté ses fruits. Je m’étais fixé l’objectif d’obtenir une médaille mondiale – pas de gagner le titre. C’est pour ça que je n’ai pas gagné à la fin, je pense : parce que dès que j’ai su que j’étais en finale, je savais que j’aurais la médaille, et je me suis contenté de ça.

 

Intégrée dans le montage bonus d’un reportage à Mittersill (Autriche) en janvier 2018, cette photo nous vaudra ce retour amusé de Mihael Žgank : “Tu sais que c’est ma voiture ?” ©Archives Anthony Diao/JudoAKD

 

Comment le sujet de la Turquie est-il revenu sur la table ?

Quelques semaines après, Fabjan – je ne sais plus dans quel sens c’est venu – a peut-être été contacté de nouveau pour Tina et pour lui, et il a mentionné que j’étais aussi un bon prospect. Les négociations ont commencé. Ils m’ont contacté. On a eu une réunion. Et au fond, je savais depuis le début que je voulais prendre cette décision, parce que je voulais vivre le sport ainsi – partir, apprendre de nouvelles choses. C’était une évidence. Et bien sûr, il y avait une sécurité financière que la Slovénie ne pouvait pas m’offrir : pas de frais, un bon salaire, une bonne prime après les Jeux, une retraite après quarante ans si tu décroches une médaille olympique. Je me disais : je vais aller à Tokyo de toute façon, soit pour la Slovénie, soit pour la Turquie, et j’y vais pour une médaille. Si je consacre toute ma vie à ça, au moins je veux un retour sur investissement, quelque chose qui m’aide à vivre après. C’est vraiment comme ça que je raisonnais à l’époque – de façon purement matérielle et sécuritaire. Et je ne changerais pas cette décision. Même si tu me le demandes maintenant, je ferais pareil, parce que ça m’a tout apporté : ça m’a donné une vision différente, ça m’a construit, ça a forgé mon caractère.

 

Oui nous en avions parlé autour d’un café au stage européen de Mittersill, en janvier 2018. Tu me disais tout ce que t’apportait Irakli Uznadze, l’entraîneur géorgien de la Turquie…

Oui, au début, c’était vraiment bien. C’était un grand changement pour moi aussi, parce que Fabjan était très structuré, très planifié – il planifiait tout à partir de la ligne d’arrivée et préparait les étapes une par une en revenant vers l’arrière. Je pense que c’était son plus grand talent : il partait des Jeux olympiques, telle date, et remontait jusqu’à aujourd’hui, semaine par semaine. Il y avait une discipline de fer, mais je ne ressentais pas vraiment la dimension humaine, la chaleur. C’est ce que le Géorgien avait. Il me donnait le sentiment qu’on était un peu amis, qu’il voulait vraiment que je réussisse, que chaque résultat, chaque médaille, il les vivait avec moi. C’était vraiment bon pour moi. Même en stage, on parlait parfois, il y avait cette chaleur humaine que je n’avais pas eue avant. C’était vraiment bien au début. Dans les premières années, il m’a vraiment ouvert les yeux sur cette approche différente de l’entraînement.

 

Lors de notre discussion en Autriche, tu étais encore en attente de tes papiers, si j’ai bonne mémoire…

Oui, cette phase de transition n’a pas été facile. J’ai dû attendre six mois pour avoir un passeport – même plus, je crois huit mois, parce que ma première compétition était les championnats du monde de Bakou en septembre 2018. Donc en janvier j’étais déjà avec l’équipe, mais la première compétition, c’était en septembre. C’était une longue attente, avec beaucoup d’incertitudes, parce qu’ils me promettaient le passeport en quelques semaines, en quelques mois peut-être. Du stress en plus.

 

Et tu vivais déjà en Turquie à ce moment-là ?

Oui, j’étais sous une grande pression parce que les qualifications olympiques commençaient déjà – c’était 2018 et les Jeux de Tokyo étaient alors supposés se tenir en 2020 – et je manquais tout. Mes premiers résultats pour la Turquie m’avaient mis à zéro au classement. J’étais deuxième ou troisième au monde après les mondiaux de Budapest, et là je repartais de zéro à chaque compétition. J’étais vraiment stressé parce que je ne savais pas comment j’allais y arriver – et les quotas avaient aussi changé à l’époque. Je crois que le nombre de places masculines était passé de vingt-deux à dix-huit par catégorie. J’avais un peu peur. Et puis, l’année suivante, après avoir perdu mes cinq premières compétitions sous les couleurs turques, j’ai réussi à gagner le Grand Prix d’Antalya, et ensuite les championnats d’Europe à Minsk – et là tout a commencé à se débloquer. C’était comme un poids qui tombait, parce qu’en Turquie, c’est un investissement : soit tu viens et tu performes, soit on change et on amène quelqu’un d’autre. Tu sais que l’argent investi doit donner des résultats.

 

Oui, il y a cette mentalité-là.

Exactement. C’est une pression que j’ai ressentie à cette époque. Et après les Europe de 2019, j’ai eu l’impression que mon mental était le meilleur de toute ma carrière – pendant un an et demi, j’étais au sommet, constant à chaque compétition. Je me suis même rompu un tendon et suis quand même allé en compétition, j’ai même décroché des médailles. L’équilibre entre tout était parfait. Et puis le Covid est arrivé. J’étais en Chine à ce moment-là.

 

Minsk, 24 juin 2019. La joie contagieuse d’un titre européen partagée avec son entraîneur Irakli Uznadze. ©Paco Lozano/JudoAKD.

 

Il me semble qu’Oon Yeoh t’avait cité dans son article-tour du monde sur ce sujet. Tu as passé ton confinement en Slovénie, c’est ça ?

Oui, et ça s’est plutôt bien passé pour moi. J’ai profité du confinement pour me faire opérer sans être dérangé par les médias ou quiconque. J’ai pu récupérer et me suis reposé. Fin 2020, j’ai eu le Covid pour la première fois. J’ai perdu l’odorat et le goût pendant cinq à six mois – c’était vraiment difficile. J’étais un peu déprimé à cause de ça, je n’avais pas l’énergie voulue. Mais d’une façon ou d’une autre, je m’en suis sorti et j’ai retrouvé un semblant de forme. J’ai ensuite eu beaucoup de cinquièmes places : cinquième aux Europe de Prague, cinquième aux Masters de Doha, cinquième au Grand Chelem d’Antalya, à nouveau cinquième aux Europe de Lisbonne. Et cinquième aux Jeux olympiques de Tokyo.

 

Quelle est la sensation qui domine, après une cinquième place aux Jeux ? La fierté d’avoir pu t’exprimer sur plusieurs combats ou la frustration de passer si près du podium ?

C’est vraiment difficile de passer si près. Je suis en demi-finale face à l’Allemand Eduard Trippel. Je l’ai déjà battu, il m’a déjà battu. C’est un combat intense, mais il a déjà deux shidos. J’attaque toujours en premier, je domine et je ne sens pas qu’il peut me battre – je suis attentif, je connais toutes ses techniques, je me défends bien, je sens déjà la médaille… et pourtant c’est lui qui passe. Lui-même est surpris de me battre à ce moment-là. Et après, pour le combat pour la médaille de bronze, je ne parviens pas à me ressaisir. C’est très difficile.

 

J’imagine. Beaucoup ne mesurent pas le fossé émotionnel abyssal qui existe entre finir troisième et finir cinquième aux Jeux olympiques – a fortiori quand tu as été un des quatre demi-finalistes…

Exactement. Beaucoup d’athlètes ressortent brisés de cette expérience. Si tu n’es pas vraiment prêt mentalement et physiquement, tu ne franchiras pas ce cap – parce que c’en est un, vraiment. La médaille est à la fois toute proche et enfuie à jamais. Oui, c’est une expérience vraiment, vraiment difficile.

 

Après Tokyo, tu essaies de breaker, ou bien le cycle est trop court – trois ans seulement – pour te permettre le luxe de souffler ?

Après Tokyo, je ne pense pas à une pause. Je suis assez lucide sur ce que je veux : corriger tout ce qui ne va pas, puis démarrer les qualifications au plus haut niveau dès le début. Être constant depuis le départ pour Paris. Et je veux aussi faire bonne figure aux Jeux méditerranéens et aux Jeux islamiques, qui sont très importants en Turquie. Je me concentre alors sur ces compétitions, que je remporte.

 

Et six mois avant les Jeux de Paris, tu réalises un doublé remarqué en t’adjugeant le Grand Prix d’Almada au Portugal puis, une semaine plus tard, le Grand Chelem de Paris, avant d’enchaîner quelques semaines plus tard sur une médaille de bronze au Grand Chelem d’Antalya…

Oui j’étais en grande forme à ce moment-là.

 

Aux Jeux de Paris, en revanche, tu cales d’entrée face au Coréen Ju-yeop Han… Au vu de ta saison, n’avais-tu pas atteint ton pic de forme trop tôt ?

Oui, c’est ça. À vrai dire, je ne sais toujours pas exactement quel était le problème… Est-ce que c’est cette période sans entraîneur ? Après Tokyo, l’entraîneur géorgien s’était mis en retrait – il était aussi dévasté qu’un athlète car il n’avait pas obtenu de médaille olympique. Je pense qu’il ressentait une sorte de honte et ne voulait plus se montrer. Derrière, la Fédération turque l’a remplacé par le Japonais Kohei Oishi. Techniquement, c’est l’un des meilleurs que j’aie eus. Il enseignait vraiment bien, notamment le ne waza. Mais le système, la planification, tout ce qui l’entourait, c’était horrible. Et venir en Turquie en tant qu’entraîneur, c’est difficile pour un Japonais car c’est une mentalité totalement différente.

 

En quoi ?

Il faut sans cesse argumenter, s’affirmer, montrer du caractère, sinon on ne te respecte pas. J’en parlais beaucoup à mon président parce que je voulais Ezio Gamba. Je poussais vraiment pour ça. Mais je pense que son salaire était trop élevé à l’époque. Ils ne voulaient même pas vraiment négocier avec lui. Et pendant deux ans, on était avec le Japonais et sans entraîneur structurant – on essayait donc de faire les programmes nous-mêmes. À un moment, j’ai dit : je me casse, je vais à Valence, je m’entraîne seul, je construis mes programmes moi-même. Et c’est à ce moment-là qu’Irakli Uznadze est revenu – un an avant les Jeux seulement. Du coup, la dynamique était bonne à ce moment-là parce qu’il se battait pour nous, il argumentait, il faisait de son mieux. Mais je pense qu’on a effectivement atteint notre pic trop tôt. Et malheureusement, ça s’est terminé comme ça.

 

Ses années Ozerler. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Lors de tes premières saisons avec la Turquie, tu as pris le patronyme de Mikail Ozerler avant de revenir à ton nom d’origine. Pourquoi ? 

C’est lié à cette longue attente dont je parlais avant. Je voulais garder mon propre nom, mais ils m’ont dit que changer pour un nom turc accélérerait les choses. C’est une pratique qui était courante à l’époque : donner des noms turcs aux gens qui obtenaient des passeports turcs. Je ne sais pas quelle était la logique derrière ça politiquement, mais c’est en tout cas ce qu’ils voulaient. Et moi, j’avais toujours eu l’idée de combattre aux Jeux olympiques sous mon propre nom. Alors je me suis dit : d’accord, je prends ce nom, je combats avec, mais dans ma tête, je savais que je changerais. Et j’ai effectivement lancé le processus en 2019, après la médaille européenne. Je suis allé à la mairie, j’ai parlé avec eux : je veux récupérer mon nom, je ne suis pas un terroriste, je veux juste porter le nom que mes parents m’ont donné. Et j’ai obtenu mon passeport avec mon propre nom au tout début 2020 – quelques semaines avant le début de la pandémie, en fait.

 

Intéressant. Et quand tu vivais en Turquie, à quelle fréquence rentrais-tu à Celje voir ta famille ?

Les premières années, pas souvent. Je pense que j’y suis resté six mois sans rentrer. Puis c’est devenu après les grosses échéances type championnats d’Europe, championnats du monde, JO, soit trois ou quatre fois par an les premières années. Mais les dernières années, après Tokyo, la Slovénie a commencé à me manquer. Les amis, la famille. J’avais une petite amie à l’époque, donc je rentrais plus souvent – toutes les deux semaines environ, juste pour un week-end ou une semaine. J’étais surtout à Istanbul pour les entraînements, mais on voyageait beaucoup – Antalya, Ankara au centre d’entraînement olympique, les stages à l’étranger…

 

Toujours entre deux hôtels, en fait…

Oui. Et maintenant, j’apprécie tellement d’avoir ma propre cuisine. En février ou en mars dernier, j’ai réalisé que c’était la première fois depuis peut-être quinze ou seize ans que je suis resté au même endroit pendant deux mois et demi.

 

C’est le vrai luxe des voyageurs, ça, de rester posé…

Les gens ne comprennent pas ça. Même le trajet en voiture jusqu’au club où j’entraînais – quarante-cinq minutes, parfois une heure avec la circulation – c’était déjà beaucoup de stress pour moi. Je me disais : je ne veux plus voyager autant. Et là, ça fait deux semaines que je ne touche plus ma voiture. Je marche jusqu’à mon travail, je fais de la randonnée, du vélo – j’ai un vélo de ville avec un panier devant. Deux semaines sans voiture et je suis tellement heureux. Je ne veux aller nulle part. Je veux juste rester là.

 

Montpellier, 5 novembre 2023. En route pour le bronze européen. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Nous en avions parlé un peu à la veille de ton titre au Grand Chelem de Paris 2024, mais le yoga semble occuper une part importante de ta vie désormais.

Ce n’est pas vraiment du yoga. J’ai surtout fait de la méditation. La pleine conscience, le mindfulness. Ça m’a beaucoup aidé à me concentrer. Quand j’ai commencé, je ne pouvais pas rester immobile, je ne pouvais pas contrôler mes pensées – elles partaient dans tous les sens. C’était trop. Ça influençait mon corps aussi, avec toutes ces pensées, tous ces trucs négatifs. Je ne savais pas comment me concentrer. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai commencé à méditer…

 

Comment y es-tu venu ?

Je me souviens que j’étais dans un hôtel au Japon, j’ai téléchargé une appli de mindfulness, et je me suis dit : allez, essayons trois minutes. Et je ne pouvais pas rester tranquille trois minutes. Je n’arrivais pas à compter jusqu’à dix respirations. Une inspiration, une expiration, et j’avais déjà une pensée. Comment c’est possible, trois minutes sans une seule pensée ? C’est là que tout a commencé. J’ai progressivement appris à observer les pensées plutôt que les laisser me consumer. Et j’ai commencé à l’intégrer dans mon entraînement.

 

Comment ça ?

Je voyais que je pouvais être en compétition sans me laisser dévorer par les pensées. Je pouvais juste les reconnaître et les laisser partir, comme de petits nuages dans un ciel clair. J’ai ensuite combiné ça avec la visualisation, et c’est devenu une très bonne combinaison. Je pense que beaucoup d’athlètes de haut niveau font la même chose maintenant – Kobe Bryant faisait ça, des joueurs de basket célèbres, des joueurs de tennis, Michael Phelps, qui était un maître de ça : il programmait son esprit pour les pires scénarios, les meilleurs scénarios, le ressenti qu’il allait avoir…

 

D’où tes célébrations avec les mains jointes…

Je voulais montrer aux gens, avec cette célébration, l’importance de la pleine conscience et du bien-être mental dans notre sport. Je le fais encore maintenant, quotidiennement. Après les Jeux, j’ai eu des périodes où j’ai arrêté, et j’ai recommencé à me sentir mal. Les pensées recommençaient à me dévorer, je n’étais plus pleinement conscient. Et maintenant je fais aussi du yoga, comme tu le mentionnes – c’est la méditation avec le mouvement. Dans des postures parfois douloureuses, essayer de contrôler les pensées et le corps en même temps. Le yoga implique davantage le corps et c’est une connexion encore plus profonde.

 

Tu dis avoir commencé au Japon, c’était avant le confinement, non ?

Oui, j’ai commencé vers 2013, à dix-neuf ans environ. C’était une première rencontre avec ça. Puis j’ai commencé avec la visualisation pour les championnats du monde. J’ai préparé chaque scénario : comment je perdrais, comment je combattrais contre tel ou tel, si l’arbitre était quelqu’un que je n’aimais pas, si mes lentilles tombaient. J’avais mis des photos de la salle, de mes adversaires, et j’essayais de ressentir comment je me sentirais en combattant contre eux. Et ensuite, c’est là que j’ai vraiment commencé à méditer – à calmer mon corps, à être avec mes pensées, à essayer d’être sans aucune pensée.

 

Tu dis que tu as eu du mal après les Jeux de Paris, et que ce moment a aussi coïncidé avec une période où tu as levé le pied sur la méditation. Comment t’es-tu sorti de cette période difficile ? Ou peut-être es-tu encore un peu en train de te battre ?

Maintenant ça va parce que ça fait presque deux ans. C’était long, mais j’ai vraiment lutté. J’ai essayé plein de choses, dont de la thérapie. Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est d’avoir obtenu un appartement. Je l’ai acheté vide et j’en ai fait un projet de rénovation – ça m’aidait à penser à autre chose et à rester occupé. Il y avait aussi l’entraînement, beaucoup de choses pour me distraire. J’espère que ce n’était pas que de la fuite – il y avait une part de distraction, mais j’ai aussi pris le temps de faire face à mes problèmes, de ressentir les émotions de l’après-Jeux. Si tu ne le fais pas, ça revient d’une façon ou d’une autre.

 

Comment as-tu procédé ?

J’ai essayé de sortir de ma zone de confort, parce qu’en judo, je suis expert – ou en tout cas, quand tu fais ça toute ta vie, tu as des compétences, tu peux enseigner ou apprendre n’importe quoi facilement. Mais quand tu commences quelque chose d’entièrement nouveau, comme ce projet de rénovation, c’est totalement différent. J’ai aussi un emploi d’enseignant stagiaire dans un lycée – j’enseigne l’éducation physique. C’est un contrat de dix mois, vraiment intéressant. Tu travailles avec des jeunes de quinze à dix-huit ans, tu dois leur enseigner des sports en général : volley, basket, les garder actifs, leur donner quelque chose qu’ils peuvent retirer de cette heure de sport. Et c’est aussi parfois stressant parce que tu as sept ou huit classes différentes de vingt à trente élèves et qu’il faut les gérer.

 

C’est une filière que tu avais étudiée ?

Oui, j’ai passé le diplôme d’enseignant en éducation physique et on avait fait les programmes en cours, mais j’ai été diplômé en 2018. S’y remettre sept ans après, c’est un vrai défi. Mais un défi plaisant aussi.

 

Tu aimes enseigner ?

Oui, j’apprécie vraiment.

 

De gauche à droite : Saeid Mollaei, Ryunosuke Haga, Mihael Žgank, Andreja Leški, Kaja Kajzer et Oon Yeoh. ©IJF/JudoAKD

 

Fin 2025, tu as organisé un grand séminaire autour notamment de la championne olympique slovène Andreja Leški, les anciens champions du monde et médaillés olympiques Ryunosuke Haga et Saeid Mollaei, de l’entraîneur italien Ezio Gamba… Comment as-tu réussi à réunir un tel panel ?

C’est aussi une des choses qui m’ont aidé à gérer le stress post-olympique. Organiser un tel projet, c’était vraiment utile. Pour Haga, c’était mon premier choix. Mon objectif ici en Slovénie était d’amener des athlètes masculins capables d’apporter quelque chose de concret à nos athlètes. À l’époque, j’entraînais en Slovénie et je voulais leur enseigner l’uchi mata et le o-soto-gari, parce que dans ce contexte c’était vraiment bien, mais je voulais d’abord leur donner des bases solides. J’ai parlé à Haga et il m’a dit qu’il vivait maintenant à Düsseldorf, en Allemagne, pour se former à l’étranger comme entraîneur. J’ai vu que c’était une bonne opportunité : le billet d’avion allait être moins cher que depuis le Japon. Ensuite j’ai pensé à Andreja Leški, parce qu’elle était la meilleure à ce moment-là avec son titre de championne olympique à Paris. Pour Saeid Mollaei, l’IJF m’a aidé car il travaille un peu pour eux aussi, avec les Paralympiques notamment. Ils l’ont envoyé ici pour observer et apprendre dans le cadre du séminaire. J’ai juste couvert ses frais d’hébergement. C’était très avantageux pour moi.

 

Et Ezio ?

Pour Ezio, on se parlait de temps en temps quand on se croisait sur le circuit. Il me donnait toujours des conseils et j’avais son numéro. Je lui ai écrit que j’organisais cet événement et que je voulais aussi former les entraîneurs – parce que je voyais beaucoup de séminaires axés sur les athlètes, mais il me semblait vraiment important d’éduquer les coaches. Et j’étais moi-même entraîneur à ce moment-là, donc je voulais aussi apprendre de lui – il a toujours été un grand modèle pour moi. Il m’a répondu : c’est ta première fois, on est amis, je veux t’aider. Il est à Brescia, juste de l’autre côté de la frontière slovène. Il a juste conduit jusqu’ici, donné le séminaire, et est rentré en Italie. Je crois qu’il a aussi rendu visite à Fabjan en passant. J’ai vraiment eu de la chance avec Saeid et Ezio – sans eux, ça n’aurait pas été possible. Et l’IJF m’a aussi soutenu, sans quoi je n’aurais pas pu m’en sortir.

 

J’ai vu ce flyer avec tous ces grands noms rassemblés – c’était impressionnant. Et vous avez aussi organisé une table ronde avec eux ?

Oui, un panel de discussion. C’était vraiment bien. Il y avait deux cents personnes assises dans les tribunes. Cette année, quand je l’organise à nouveau, je veux une photo de nous avec les tribunes derrière, pour montrer l’ampleur. C’était vraiment émouvant pour moi, parce que je me souviens que quand j’étais jeune, on allait beaucoup à Bardonecchia – à l’époque c’était Gressoney – et des champions venaient montrer des techniques. À un moment, j’ai eu l’occasion de me mesurer à Liparteliani, quand j’avais seize ans environ, et ça m’a énormément influencé – le fait qu’il soit accessible, qu’on soit proches. C’était déjà un médaillé mondial, et j’étais là, à côté de lui. Je voulais donner ça aux athlètes ici, en Slovénie. Malheureusement, peu d’athlètes slovènes sont finalement venus, mais il y avait deux cent cinquante autres personnes présentes.

 

C’était ça l’important : la proximité de l’excellence…

Oui je voulais leur donner ce sentiment : ces champions sont accessibles, ce sont des êtres humains. Même Leški, championne olympique, même Haga, champion du monde et olympique, même Saeid, champion du monde, et Gamba, champion olympique et entraîneur de l’équipe de Russie. Le panel permettait aux participants de poser des questions. On avait d’abord une discussion, puis on ouvrait aux questions du public. Et à un moment, un gamin bulgare de quinze ans est descendu du fond des tribunes et a demandé : comment gérez-vous le stress et la nervosité avant les compétitions ? Saeid lui a alors demandé : pourquoi tu te sens stressé ? De quoi tu as peur ? Il a répondu qu’il ne voulait pas décevoir ses parents, son coach, ses amis, ne pas avoir l’air mauvais devant eux. Et Saeid lui a donné un discours vraiment fort : il faut que tu te souviennes que tu fais ça pour toi, pas pour tes parents ou ton entraîneur. C’est ta vie, ton chemin, tes objectifs dans le sport. C’était très émouvant — voir ce gamin de quinze ans descendre, la voix qui tremblait, tout le monde dans les tribunes satisfait de la réponse. Pour moi, c’était l’essence de ce que je voulais créer avec ce panel.

 

L’aspect des discussions avec les champions, c’est vraiment très intéressant. Vous construisez aussi une communauté.

Exactement. J’ai monté une école en ligne gratuite, avec en ligne de mire cette idée de communauté. Il y a des gens qui regardent, qui participent. Là encore c’est vivant, ça remplit un rôle.

 

 

Septembre 2017, de retour des mondiaux de Budapest avec une médaille d’argent autour du cou et son vieux complice Rok Draksic, désormais entraîneur épanoui de l’équipe nationale de Finlande. ©Archives Mihael Žgank/JudoAKD

 

Tu penses que tu seras judoka toute ta vie ?

Oui, j’en suis sûr. Même sans judogi, même dans la vie civile. Comme tu le dis : ce n’est pas juste un sport, c’est une philosophie. Ce sont les valeurs que j’ai tirées de ce sport, les valeurs selon lesquelles je vis – et c’est ce que je veux transmettre aux athlètes, à mes enfants un jour, j’espère. Et même ici, à l’école, je veux leur donner des valeurs qu’on n’enseigne pas forcément ailleurs.

 

Si tu revenais en compétition, tu combattrais encore pour la Turquie ?

À voir… Mais je combattrais probablement en -100 kg plutôt qu’en -90 kg.

 

Est-ce que tu as des regrets dans ta carrière ?

Je ne dirais pas que j’ai des regrets, mais si je pouvais changer quelque chose, j’aurais aimé apprendre plus tôt l’importance de s’affirmer, de croire en ses valeurs et de les vivre. J’ai appris ça trop tard. J’avais trop peur de ce que les gens pensaient, de savoir quelle décision serait la bonne vis-à-vis des autres. Quand tu as une famille, un club, une responsabilité d’entraîneur ou de professeur, tu dois faire attention à tes décisions et penser aux gens que tu encadres. Mais quand c’est ton propre chemin, il faut s’affirmer. Il faut dire : je fais ça. Peu importe ce que les autres pensent. Je sais que je vais blesser certaines personnes, mais c’est la décision qui est la meilleure pour moi, parce que c’est comme ça que je vais grandir et me sentir le mieux. C’est ça que je regrette de ne pas avoir appris plus tôt – parce que maintenant je vois que c’est le bon chemin. Tout le monde doit avoir le courage, à un moment de sa vie, de dire : je fais ça pour moi, c’est mon chemin, peu importe ce que pensent les autres, même si ça fait mal.

 

Et quand tu as compris ça pour la première fois ?

Je l’ai vraiment compris autour des derniers Jeux. Avant Paris, j’étais dans un environnement dont je ne pouvais pas totalement m’échapper à cause des enjeux. Mais maintenant, je vois que même ces positions ne valent pas le compromis.

 

Quelle est ta plus grande fierté ?

Je suis fier de la façon dont j’ai géré la transition vers la Turquie. À l’époque, quand j’ai décidé de partir, je ne savais pas quelles seraient les conséquences. J’ai connu des attaques de panique, des dépressions, des difficultés à me construire seul, à faire face à la vie par moi-même. Et j’ai vu que je n’étais plus le grand poisson dans un petit étang, mais le petit poisson dans un grand étang. Et la façon dont j’ai géré tout ça pour finalement décrocher le titre européen – c’est quelque chose dont je suis vraiment fier. Ça m’a montré que je pouvais faire face à tout dans la vie, pas juste dans le sport.

 

Si le Miha d’aujourd’hui pouvait donner un conseil au Miha qui, l’année de ses sept ans, nouait sa toute première ceinture blanche, qu’est-ce qu’il lui dirait ?

Je pense que le meilleur conseil que je veux encore m’appliquer aujourd’hui, c’est : même quand ça devient vraiment difficile, n’oublie jamais pourquoi tu as commencé ce sport – parce que tu l’aimais, parce que tu prenais du plaisir. Et même si tu es aux Jeux olympiques avec des enjeux énormes, va là-bas et essaie de continuer à apprécier ça, à le faire parce que tu l’aimes. Je l’oubliais souvent, et chaque fois qu’on me le rappelait, les choses allaient mieux. Beaucoup d’athlètes essaient de tout forcer, de tout contrôler. Apprécie le processus – le reste vient tôt ou tard. – Propos recueillis par Anthony Diao, printemps 2026. Photo d’ouverture : une victoire sous le signe de la sérénité le 4 février 2024 au Grand Chelem de Paris. ©Paco Lozano/JudoAKD.

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

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