Eric Gervasoni – Du cran à l’écran

Né le 7 juin 1975 à Saint-Jean-de-Maurienne (France), Eric Gervasoni est d’abord un nom cité à l’automne 2025 par Arthur Clerget, champion de France 2015 des -73 kg devenu depuis sa retraite sportive un chercheur d’absolu en matière de psychomotricité mais pas que. L’échange concernait un projet au carrefour du judo et du cinéma. Il ne pouvait pas ne pas être creusé.

Outre quelques dates en commun – débuts en 1986, premier dan en 1995, comme l’astronaute Thomas Pesquet -, le quatrième dan savoyard a la particularité d’incarner le personnage principal de Mémoires silencieuses. Ce court-métrage à la trajectoire singulière est réalisé par Gaetano Naccarato, autre judoka savoyard sur lequel j’ai rédigé quelques lignes pour le bimestriel français L’Esprit du judo #121, paru récemment. Le portrait s’intitule “Mouvements et caméras”. En voici le premier paragraphe :

“Un plan noir, une voix off. Une forêt, de la brume. Des nuages, des montagnes… Au sol, la France est occupée et le conflit, pour la seconde fois, mondial. Un soldat états-unien s’avance, seul. ‘Au fil de son périple, dit le synopsis, la guerre extérieure se mêle à un combat plus intime, révélant les failles et les tourments qu’il porte en lui‘. Ainsi débutent les onze minutes de Mémoires silencieuses, court-métrage hanté et multi-primé du Chambérien Gaetano Naccarato. ‘C’est un film sur la chute, une notion-clé quand on vient du judo’.

Parce que la discussion entamée avec son interprète central méritait plus long que le format souvent contraint d’une publication papier, nous nous sommes donnés rendez-vous par un beau dimanche matin, quelques jours avant que le film ne soit à nouveau distingué, à Cannes cette fois, lors d’une sélection parallèle au prestigieux Festival. Une discussion chaleureuse dont voici le fruit écrit. – JudoAKD#054. 

 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

Sur le tournage de Mémoires silencieuses. ©Sanctuary Films/JudoAKD

 

Avant d’entrer dans le détail de ton parcours judo, revenons sur ce que nous avions évoqué la dernière fois : comment s’est faite ta connexion avec Gaetano et comment as-tu été amené à participer au projet Mémoires silencieuses ?

Ça s’est fait comme tu l’as compris par l’intermédiaire du judo. C’est le sport de Gaetano et il adore ça. Nous avons eu l’occasion de nous rencontrer à des entraînements à l’Alliance Revard d’Aix-les-Bains, où j’enseigne pour dépanner. Tu sais comment c’est : on se croise sur le tapis, on discute un peu dans les vestiaires, mais sans vraiment se connaître au début. Et puis il a coupé un moment. Il a visiblement une vie professionnelle assez chargée, raison pour laquelle il ne peut pas toujours être régulier à l’entraînement.

 

Tu connaissais son métier, jusqu’alors ?

Je ne savais pas forcément ce qu’il faisait, non. Quand il est revenu on a appris petit à petit à se connaître sur le tapis et en dehors. Il m’avait dit qu’il était réalisateur, mais sans plus. Ce n’était pas vraiment le sujet principal de nos conversations — lesquelles portaient essentiellement sur le judo. Il voulait reprendre la compétition, notamment sur le circuit vétéran, et on avait un peu parlé d’une préparation physique complémentaire. Et puis on s’est un peu perdus de vue parce qu’il est moins venu s’entraîner.

 

Or pourtant vous avez soudain passé la deuxième !

Effectivement. Quelques mois après, je rentre d’un entraînement, je rallume mon téléphone et je vois : un appel en absence, un message WhatsApp, un texto, un message sur le répondeur – tout ça de lui. Je me dis qu’il s’est décidé à reprendre. Je le rappelle, et il me dit : « Écoute, on se connaît pas forcément dans ce milieu-là, mais je suis réalisateur. J’ai une usine qui va être détruite dans quelques jours et j’ai besoin de faire quelques images. J’aimerais qu’il y ait un militaire américain qui fasse des chutes avant en arrière-plan. J’avais pensé à un judoka, parce que c’est plus évident : il sait déjà le faire, on lui met juste la tenue. » Je lui dis que je peux demander autour de moi, à l’entraînement. Il me répond : « Non, si je t’appelle, c’est que je veux que ce soit toi. » Là, je fais : « Waouh, attends, j’ai cinquante balais, me rouler dans la boue… » Mais il fallait répondre vite parce que la destruction de l’usine était imminente. Alors j’ai dit : banco, on y va.

 

 

Un 4 septembre 2024. ©Archives Eric Gervasoni/JudoAKD

 

 

Comment ça s’est enchaîné ?

Le lendemain matin, j’étais chez un armurier — quelqu’un qui fait des locations de costumes et d’armes pour le cinéma — pour les essayages. On m’a équipé d’une tenue de GI américain parachutiste de la Seconde Guerre mondiale, avec deux armes d’époque désactivées mais capables de tirer à blanc. L’armurier a transporté lui-même les armes jusqu’au point de rendez-vous, qui était l’usine Vicat — une cimenterie assez connue en Savoie et dans le monde.

 

Et c’est là que les choses ont basculé vers quelque chose de plus grand ?

Exactement. Gaetano et Priscilla Delay, la productrice et directrice artistique du film, m’attendaient sur place. Au départ, c’était surtout pour voir si le soldat en arrière-plan rendait bien visuellement. Mais en regardant les premières images, il m’a dit que ça fonctionnait vraiment pas mal. Il m’a alors demandé de faire quelques autres chutes et des roulades sur un tas de gravats. Dans l’échange, j’ai dit à Priscilla que si Gaëtano voulait, je pouvais aussi sauter d’un toit de trois ou quatre mètres, sans problème, s’il met un peu de sable à la réception. Elle m’a répondu : « Dis-lui pas ça, il va te prendre au mot » Trop tard, il avait entendu. Il m’a demandé de faire un essai — d’abord sans arme, puis avec, en variant les mouvements des bras.

Le soir, il regarde les rushes et me rappelle vers vingt-trois heures pour me dire : « Les images rendent vraiment bien. Je vais revoir tout ce qui avait été fait. Nous allons adapter notre histoire pour tenir compte de tout ce que ton potentiel peut apporter. Ce sera un court métrage et tu en seras le personnage principal. »

 

Cela n’était pas clair pour toi à ce stade que ça deviendrait ce type de format ?

Pour moi, non. Pour lui, peut-être qu’il avait déjà des idées, mais ce n’est pas comme ça qu’il me l’avait présenté à la base.

 

Et comment s’est passée la suite du tournage ?

On s’est retrouvés sur plusieurs semaines mais pas en continu — un jour par-ci, un jour par-là. On a tourné en forêt, au bord de l’eau, dans différents endroits. Gaetano s’est aperçu que j’étais hyper à l’écoute et très adaptable, ce qui l’a amené à rajouter une scène de combat avec un autre judoka, Yann Trécourt — qui est plutôt rugbyman aujourd’hui, mais avec des bases de judo et le faciès “allemand” qu’il recherchait. Et surtout, la scène finale, où il m’a dit avoir pu voir passer les émotions — pour lui, c’est la meilleure scène du film. Il y a notamment une position seiza tenue très longtemps, et ce que Gaetano a remarqué, c’est la sérénité qui se dégageait de ces postures. Moi, je pense que ce n’est pas dû à ma seule personne. C’est davantage le judo qui amène ça — la rigueur à l’entraînement, le respect, une partie du Code moral. On n’arrêtait pas d’en parler ensemble, d’ailleurs, et c’est comme ça que j’en ai parlé à Arthur Clerget, et que le sujet est remonté jusqu’à toi.

 

C’est vrai… C’était ta toute première expérience devant une caméra ?

Exactement. Je ne savais rien du tout de ce monde-là.

 

D’après Gaetano et Priscilla, tu sembles t’être piqué au jeu. Tu as envie de poursuivre l’expérience ?

Non seulement j’y ai pris goût, mais on s’appelle tous les jours avec Gaetano depuis un an et demi parce que l’aventure continue. On a gagné à Houston — un des plus anciens festivals du court métrage — puis au festival international Filmoramax à Lyon. En mars on en a gagné un autre du côté du Festival international de Gasparilla à Tampa, en Floride. Je n’ai pas pu y aller parce que j’avais changé de travail et c’est tombé cette semaine-là, mais Priscilla et Gaetano étaient sur place et on a eu le Prix du public. Et là, il est à Cannes. Il m’a appelé hier soir à vingt-trois heures pour m’annoncer qu’on était sélectionnés pour un festival interne à Cannes. Il y a la perspective que Mémoires silencieuses soit de nouveau récompensé, au Cannes Prestige Summit cette fois. C’est tout frais, ça doit se décider dans les quarante-huit, soixante-douze heures. Si c’est le cas, c’est énorme. [Entretien réalisé au début du Festival de Cannes 2026, NDLR]

 

 

Priscilla Delay, Eric Gervasoni et Gaetano Naccarato. ©Sanctuary Films/JudoAKD

 

 

Reprenons depuis le début de ton parcours judo. À quel âge as-tu commencé ?

J’ai commencé le judo à onze ans, en 1986, et ai obtenu ma ceinture noire en 1995. Il faut que je cite René Miksa, parce que c’est lui le pionnier qui a implanté le judo dans ma Maurienne natale — son numéro de ceinture noire était inférieur à 500 [n°313 exactement], ce qui donne une idée de ce qu’il représentait. C’est son fils Edmond qui a repris le club aujourd’hui.

 

Et comment s’est construit ton parcours ensuite ?

Plutôt classique dans un premier temps — des compétitions au niveau régional et inter-régional. J’ai aussi été président du club de Modane pendant un temps, parce que quand c’est une passion, on s’investit plus largement. Mais j’ai pas fait longtemps la présidence, les études m’ont fait repartir. Ensuite, je suis entré pendant deux ans au pôle France à Grenoble, c’est là que j’ai passé mon brevet d’État en 1995-96. Dans la foulée, j’ai passé mon deuxième dan. Puis j’ai fait mon service militaire au 403e régiment d’artillerie à Chaumont, dans la Haute-Marne — un régiment semi-disciplinaire avec de la Légion à l’intérieur. Quand ils ont vu que j’avais un brevet d’État de judo et de self-défense, ils m’ont demandé d’enseigner le close combat au bataillon de combat, et le judo le mercredi aux enfants de gradés. Ça m’a ouvert des portes inattendues – j’ai notamment pu parler à des gradés que je n’aurais jamais croisés autrement. Et ça m’a aidé à passer le peloton d’élèves gradés : je suis reparti sergent, le grade maximum pour un appelé. Quand je dis que le judo m’a guidé tout au long de ma vie professionnelle, ces étapes en font partie.

 

Et après l’armée ?

Je suis intervenu un temps en station pour donner des cours l’été en judo et en self defense aux vacanciers. Je suis ensuite parti à Bourg-en-Bresse pour travailler chez Renault Trucks, responsable d’une quarantaine de personnes sur la chaîne de montage. Et là encore, le judo m’a rattrapé. Le directeur financier de Renault Trucks – trois mille personnes – vient me voir sur la ligne et me convoque dans son bureau. Il me dit qu’il est passionné de judo, qu’il est deuxième dan comme moi, et que le Judo club de Bourg-en-Bresse a coulé parce que le prof est parti avec la caisse. Il veut remonter le club avec sa femme et me propose d’en être le prof attitré. Je lui dis qu’en échange, j’ai besoin de travailler de jour, parce qu’en deux-huit (une semaine le matin, une semaine l’après-midi), je ne peux pas assurer les cours. Un mois après, j’ai un nouveau poste en journée… J’ai fait ça pendant trois ou quatre ans, avant de revenir en Savoie aux alentours de 2008.

 

À ce moment-là, tu arrêtes le judo pendant une dizaine d’années – ce qu’on n’imaginerait pas en t’entendant en parler aujourd’hui. Pourquoi ?

En fait, ce n’était pas le judo qui ne me convenait plus. C’était d’être attaché aux horaires des entraînements. J’aspirais à pouvoir m’entraîner un peu quand je voulais, comme je voulais. J’ai attaqué la course à pied puis, dans la société où je suis entré, une grosse société suédoise, il y avait un groupe de cyclistes. J’ai dit : avec la course et le vélo, si j’apprends à nager, je pourrais faire du triathlon. Et j’ai fait dix ans de triathlon, du sprint jusqu’à l’Ironman — trois Ironman en tout. Au dernier, j’ai raccroché le vélo et repris le judo, d’un coup.

 

 

Sur le marathon de Milan 2026. ©Archives Eric Gervasoni/JudoAKD

 

Comment s’est passé ce retour ?

Par l’intermédiaire de René Miksa, mon premier professeur, qui m’a présenté à Pascal Scanavino en me disant : « Prends-le, je sais que c’est un bon judoka. » Au bout de quelques mois, Pascal me donne les cours de compétition à encadrer. Il me dit aussi : « Passe tes grades, tu peux pas rester deuxième dan avec ton niveau. » Je rencontre ensuite Vincent Orvelin, le responsable kata de Savoie, qui me prend un peu sous son aile. Ensemble, ils me font passer le troisième dan, puis le quatrième dans la foulée — on a maintenant le droit d’anticiper un dan. Je passe tout en compétition, même à presque cinquante ans.

 

Tu évoluais dans la même catégorie de poids qu’avant ta coupure ?

J’ai fait toute ma carrière en -73 kg. À l’époque, je te laisse imaginer combien on était sur les tapis dans cette catégorie… Depuis mon retour, je suis passé en -81 kg.

 

Tu t’es frotté aussi au circuit vétéran. Comment as-tu trouvé le niveau ?

J’étais choqué. Ça s’entraîne super fort. Pour ma reprise, j’ai fini troisième sur le tournoi de Maurienne, mais de justesse – il me manquait quelques heures d’entraînement dans les bras…

 

 

Avec sa compagne Christèle Torchio pour le ju-no-kata. ©Xavier Nuer/JudoAKD

 

Tu es aussi allé jusqu’au championnat de France de katas avec ta compagne…

Ouais, c’est intéressant. Vincent Orvelin, sixième dan, est le référent kata en Savoie. Il a fait les championnats d’Europe kata plusieurs fois et les mondes en koshiki cette année. Son approche du kata n’est pas uniquement liée au passage de grade. Il m’a transmis cette passion. Pour mon quatrième dan, il m’a fait corriger directement sur le tapis par Patrick Vial, qui a été son professeur, et Serge Feist. Tu te rends compte ? En plus, les deux ont l’honnêteté de me dire qu’ils ne sont pas les plus pertinents pour corriger mon kata… Quand même, quoi ! J’étais aux anges.

 

Qu’est-ce qui t’a marqué, dans cette discipline dans la discipline ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est la façon dont il m’a fait travailler le katame no kata pour le troisième dan. On développait chaque technique dans son intégralité, jusqu’au bout, attaque et défense complètes – pas juste des amorces. Et, par ce cheminement, j’ai redécouvert le sol. Lors des compétitions pour marquer mes points de troisième dan, j’ai marqué quatre-vingts pour cent de mes points au sol. C’est fou pour moi qui n’avais jamais travaillé ça de cette façon. On est aussi montés jusqu’au championnat de France de kata, avec ma compagne – mais n’étant pas ceinture noire, j’ai dû faire la présentation avec une autre partenaire au final. On n’avait aucune ambition, on y est allés un peu vite, et ça n’a rien donné. Mais l’expérience était là.

 

Ton judo d’après 2018 est-il différent de celui d’avant 2008 ?

Complètement. Avant, j’étais beaucoup sur le morote, sur les techniques de force. Et puis j’ai eu un gros accident – sur un makikomi, le gars m’a emmené au sol en continuant de tourner, j’ai eu l’épaule arrachée, le pectoral, le dorsal. Je suis tombé dans les pommes, deux jours en observation, un an et demi de rééducation… L’épaule n’est jamais vraiment revenue – je n’arrivais plus à la monter au-dessus de quatre-vingt-dix degrés. Donc mon judo a changé par nécessité. Et les nouvelles règles ont aussi imposé de s’adapter. J’étais plutôt un arracheur, disons que je suis devenu un peu plus technique [Sourire].

 

S’agissant des nouvelles règles, justement, as-tu connu le syndrome Hibernatus ? Tu sais, quand tu reviens après une longue pause et te retrouve décalé par rapport à ce qui est désormais autorisé ou non…

Oui, dans un sens. En revenant, j’ai dit : « Mais on ne fait plus de judo ! » Les règles avaient tellement changé. Mon premier shiai, je soulève le gars en te-guruma – c’était mon truc – et l’arbitre sort le shido. Mais je n’ai pas eu cette frustration qui pousse à renoncer. Moi j’ai voulu comprendre le nouveau judo et m’adapter, tout simplement parce que je voulais passer mes grades. Je revenais pour me réinvestir, pas juste pour voir. Ça a demandé beaucoup d’adaptation – les lâchers de garde debout, les interdictions sur les genoux… Mais pas mal de choses sont aussi revenues depuis, comme le yuko récemment.

 

Est-ce que cette longue coupure t’a aussi régénéré physiquement ?

Oui, complètement. Mon corps avait besoin de se régénérer. L’épaule m’a coûté des années — il y avait des matins où j’arrivais même pas à me retourner dans le lit. Je pense que c’est peut-être ça qui a fini par me faire dire stop, inconsciemment… En revenant, j’avais la caisse, un truc de fou. À une compétition, l’arbitre est venu me voir et m’a demandé mon âge. J’avais quarante-six, quarante-sept ans et j’étais le plus vieux du plateau. Mais moi, j’étais pas revenu en vétéran — j’étais revenu en compète. En termes de cardio, c’était redoutable. Quand tu prépares un Ironman à plus de quinze heures d’entraînement par semaine sur trois disciplines, ça te laisse un bon foncier.

 

Tu continues ces trois disciplines ?

Plus du tout le vélo et la natation. Je fais de la course à pied pour le plaisir. J’ai fait le marathon de Milan au printemps, quinze jours après les championnats de France de kata — un défi personnel et familial avec mon neveu et ma nièce. Mon neveu, Loïc Bertolin, fait du judo lui aussi. Il a été à l’INSEP et a fait la première Pro League avec Montpellier Judo Olympic.

 

Au Japon avec son neveu Loïc Bertolin. ©Archives Eric Gervasoni/JudoAKD

 

Tu as été jusqu’au Kodokan, au Japon. C’était comment ?

J’y suis allé plusieurs fois. Une fois, j’ai emmené mon neveu Loïc pour lui faire découvrir tout ça. Là-bas, on a rencontré Pierre Flamand, qui nous a fait découvrir des dojos de quartier — c’était passionnant. J’ai aussi rencontré une Japonaise qui voulait absolument parler français, on a gardé le contact. C’est ça le judo mondial : on parle le même langage, peu importe d’où on vient. J’ai même été dans la loge présidentielle au Grand chelem de Paris cette année, avec Pascal Scanavino. Frédérique Jossinet était là, tout comme Sarah Nichilo que je connais bien parce que j’étais dans son club à l’ESSM quand elle a fait les Jeux d’Atlanta. Ces moments-là, ils reboostent.

 

Tu développes également  une passion pour le bonsaï. Comment arrives-tu à concilier tout ça, en plus du travail, du judo et même du cinéma, désormais ?

Déjà, je n’ai pas d’enfants. Faut pas se leurrer : ça libère beaucoup de temps. Et j’ai un engouement à faire les choses à fond. Plus jeune, j’ai fait du ski de fond, du saxophone, je ne suis jamais resté loin de la Via Ferrata, du trail… Mes journées, c’est souvent de sept heures du matin jusqu’à vingt-trois heures quand je m’entraîne. Quand il y a les pauses d’été, je coupe vraiment pour me régénérer. Et le travail reste la base – je bosse désormais chez Opinel et c’est d’abord ça qui me permet de vivre. Je ne gagne ma vie ni au judo ni comme acteur. D’ailleurs, je ne me considère même pas comme acteur – c’est une expérience, pour l’instant.

 

Gaëtano et Priscilla me disaient pourtant que c’est un chemin qui ne te déplairait pas…

Gaëtano m’a dit que j’avais un vrai potentiel. Il me l’a redit encore hier soir depuis Cannes. Moi, je me sens privilégié parce qu’il m’a dit : « Tu te rends compte qu’il y a plus de demandes pour rentrer dans une agence à Paris que d’étudiants dans les grandes écoles. » Là, c’est une agence qui me demande si je veux bien m’inscrire chez eux. J’y connais rien, j’attends rien, mais je suis ouvert.

 

C’est quoi qui les a marqués chez toi – une présence, une “gueule”, une manière de jouer ?

Déjà ils voulaient d’abord vérifier que c’était vraiment moi qui avais tout fait, cascades comprises. Gaetano le leur a confirmé. Et ils trouvent que l’émotion passe, que le visage est là. Et mine de rien, avoir cinquante ans, dans ce cas précis, c’est un atout à leurs yeux — ça fait quelqu’un qui a vécu, qui peut jouer des rôles marqués par l’expérience. L’âge, dans mon cas, pourrait jouer en ma faveur là où à d’autres il semblerait un obstacle. Mais je ne m’emballe pas. Si ça arrive, ce sera par Gaetano, et ça restera une expérience à côté du reste… Ce qui me plaît aussi, c’est qu’on aimerait aussi repartir tous les deux sur un projet plus long.

 

Passion bonsaï. ©Archives Eric Gervasoni/JudoAKD

 

En quoi la pratique du judo irrigue-t-elle tout ce que tu fais ?

En tout. Quand je te parle de toutes mes activités connexes, je te parle de judo en fait. Quand je mets mon judogi, il y a du respect. Quand j’ai ma ceinture dans la main, je sens de l’énergie qui passe. D’ailleurs je ne supporte pas qu’on jette une ceinture au sol, par exemple.

 

Est-ce que ta longue pause a aussi contribué à renouveler ta curiosité ?

Complètement. Je suis revenu un peu comme un chien fou, je m’engageais sur tous les évènements possibles et c’est les rencontres – Pascal Scanavino, Vincent Orvelin – qui m’ont amené vers le travail technique et les katas. Et là, tu te dis : mais je ne connais rien au judo, en fait. C’est génial parce que j’ai l’énergie pour encore avancer. Et physiquement, il n’y a pas de traumatismes liés au triathlon. Mon corps avait besoin de cette parenthèse.

 

Il y a quelques années, le Néerlandais Chris de Korte (1938-2024) me disait qu’on ne voit plus d’enseignants complets, capables d’enseigner autant aux compétiteurs qu’aux enfants et en kata. Est-ce que toi, tu te sens judoka complet aujourd’hui ?

Tout en restant humble, oui. J’enseigne aux enfants et ces cours semblent appréciés. J’encadre les cours compétition, je donne des cours techniques aux adultes. Et le kata, bien sûr, puisqu’on a participé aux championnats de France. Lors des stages en Savoie, on venait me demander des conseils sur le ju-no kata quand Vincent Orvelin prenait le nage no kata. Je pense que oui, à mon petit niveau, ça reste une approche plutôt complète du judo.

 

Si l’Eric de 2026 pouvait donner un conseil à l’Eric de 1986 qui nouait sa toute première ceinture blanche, qu’est-ce qu’il lui dirait ?

C’est une belle question, elle oblige à se projeter et ça me met presque des frissons… [Il réfléchit] Au fond je pense que je n’ai pas assez profité de mon premier professeur, René Miksa, qui est décédé depuis. Je ne m’étais pas rendu compte de la valeur de ce qu’il nous apportait. Donc à l’Eric de 1986, l’Eric de 2026 dirait : profite bien de tout ce qu’on t’enseigne, parce qu’il y a un moment où t’en auras besoin car ensuite ce sera à toi de transmettre aux autres. Alors n’attends pas.

Comprendre cela plus tôt m’aurait peut-être conduit à avoir une approche différente de l’enseignement. Ce sont des choses que j’ai comprises et redécouvertes sur le tard. Rien n’est une perte de temps, mais la sagesse de ceux qui m’ont enseigné le judo, ça c’est un trésor.

Des trésors, on en a parfois sous les yeux et on ne s’en rend pas compte. À douze ans, à quinze ans, tu penses que tu sais et qu’il y a toujours mieux à faire. Et puis tu pars. Et quand, un jour, tu finis par revenir – parce qu’on revient toujours… – tu t’aperçois que tes mentors ne sont plus là… À y réfléchir, j’aurais aimé être un peu mieux accompagné sur certaines transitions. Mais c’est aussi à chacun de se prendre en main. C’est cette retenue sur le moment, et la nostalgie qu’elle génère après coup, que je retiendrais, finalement. – Propos recueillis par Anthony Diao, printemps 2026. Photo d’ouverture : sur le tournage de Mémoires silencieuses. ©Sanctuary Films/JudoAKD.

 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

Lire aussi, en français :

 

Et aussi :

 

 

 

JudoAKD – Instagram – X (Twitter).

 

 

 

 

Partager

A lire sur JudoAKD