Né le 26 novembre 1973 à Nice (France), Habib Alouache appartient à cette catégorie d’hommes-locomotives qui mettent un point d’honneur à se maintenir (presque) aussi affûtés physiquement que leurs élèves. Une éthique du leadership fruit d’un état d’esprit sans cesse sur le fil du rasoir, et de cette conviction qu’il n’est peut-être de crédibilité que dans l’incarnation.
C’est en décembre 2009 au Tournoi de Monaco que nos routes se sont croisées pour la première fois. Ce week-end-là, engagé en individuel avec mes camarades du Dojo Gessien, je faisais la connaissance de cette boule de muscles au crâne rasé, chambreur mais fédérateur qui, dominé sans avoir à en rougir en -66 kg par un rude compétiteur nommé Baptiste Leroy, vint donner de la voix très fort au bord de mon tatami lors de mon golden score en huitième de finale face au Japonais Takaaki Hagimoto puis en quarts face au Français Romann Wolska. Au gré de ses conseils d’après-combats, l’impression de parler à quelqu’un qui avait vu bien du pays, fut-il intérieur. “Habib, il me fume, m’avait averti dès la veille notre capitaine de route Florent Martelet au moment d’atterrir à Nice. Il va sur ses quarante piges, il a cinq enfants, et pourtant il est toujours à fond !“
D’où vient ce feu et que devient-il lorsqu’un compétiteur de ce calibre passe entraîneur ? Dix-sept ans après, à force de se croiser et de le savoir derrière le dynamisme en crescendo de ses troupes de l’Alliance Genevois Judo et leurs judogis aux fameux motifs vert fluo, le moment nous a semblé venu de prendre le temps de se poser et de, pour une fois, tourner le projecteur non plus vers ceux qu’il éclaire mais vers l’Éclaireur lui-même. – JudoAKD#059.
Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

Tu portes plusieurs casquettes : professeur, entraîneur, éducateur, papa – tu as toi-même une fille en équipe de France juniors, entre autres enfants. Dans quel ordre places-tu tout ça ?
Houla [sourire]… La priorité reste la famille. Être papa. Puis, avant tout, je suis professeur de judo – et je finirai ma carrière comme ça. Ensuite seulement vient une petite casquette d’entraîneur, parce que j’ai une sensibilité pour la compétition, ce qui n’est pas le cas de tous les profs. J’aime essayer de donner aux jeunes qui ont envie de performer les moyens de le faire. Certains clubs ne le veulent pas, d’autres ne le peuvent pas. J’ai des collègues qui ne vivent pas que du judo, qui ont une activité à côté, et qui n’ont tout simplement pas le temps de s’impliquer comme je le fais. Moi je vis à cent pour cent de ça.
La première fois que nous nous sommes parlés, c’était au Tournoi de Monaco 2009 que nous disputions tous les deux dans des catégories différentes. Notre pote commun Florent Martelet m’avait appris que tu avais déjà trente-six ans et étais père de cinq enfants. Malgré cela, tu étais encore taillé à la serpe. C’est quoi ton parcours ?
Mon parcours est atypique. J’ai commencé le judo à l’âge de cinq ans avec Michel Carrière. C’était au Judo Club du Port, un petit dojo de quartier de soixante mètres carrés. Il était situé derrière l’église du port de Nice et c’est cette entité qui deviendra Nice Judo. Puis, de mes neuf à mes quinze ans, j’ai continué au CCCF de Nice avec Henri Sassone. C’est avec lui que j’ai obtenu ma ceinture noire, à quinze ans justement. C’était un très bon pédagogue et quelqu’un qui a beaucoup compté pour moi. Il a su me canaliser et me garder au judo dans une enfance bien compliquée avec des parents qui n’étaient pas toujours disponibles pour moi.
À quel point cette vie familiale a-t-elle affecté ta pratique ?
Elle a tout changé. Je dis souvent à mes élèves que pour réussir dans le sport, il faut un triangle : l’envie personnelle du jeune, un club support, et un noyau familial derrière. Moi, il m’aura manqué ce dernier paramètre. À quatorze ans, j’ai dû arrêter l’école et j’ai commencé à travailler dès l’année suivante.
Tu étais monté haut en termes de résultats ?
À toi de juger : j’étais champion PACA en cadet, sélectionné en équipe de France sur les stages de Ligue…
En effet… D’autant que le niveau sur la région était costaud sur ces catégories d’âge…
Le problème c’est que ni le club ni mes parents ne pouvaient suivre le rythme niveau déplacements. Je n’ai donc jamais pu participer aux championnats de France à cette époque, alors pourtant que le niveau en PACA était très dense. Pour moi tout s’est arrêté là. J’ai arrêté le judo à la ceinture noire, à quinze ans, et je l’ai repris cinq ans plus tard, en revenant de l’armée.
C’est là que tu arrives à Monaco ?
Oui, mon parcours professionnel m’a conduit à Monaco à vingt ans. Un midi, j’ai croisé Marcel Pietri et lui ai demandé si je pouvais venir m’entraîner. Son club était à cent mètres de mon travail. J’y suis resté plus de vingt-cinq ans… C’est lui qui m’a fait reprendre la compétition, à vingt-quatre ans, davantage par plaisir que par objectif : j’étais déjà papa d’une petite fille. Je m’entraînais deux fois par semaine à Monaco, parfois au Pôle espoir de Nice, sans viser pour autant le très haut niveau. J’ai fini par monter en première division, en individuel et en équipe, jusqu’à mes quarante ans.

Tu t’es formé à l’enseignement en parallèle ou c’est venu plus tard ?
Ça c’est fait plus tard, encore une fois au fil de ma vie familiale. Après ma séparation, mon meilleur ami m’a proposé de venir travailler en Suisse. Je suis monté en Haute-Savoie, où j’ai travaillé cinq ans dans l’horlogerie. C’est là que j’ai connu le club du Dojo Gessien, Florent Martelet, et toute cette dynamique-là. En 2008, un licenciement lié à la crise financière m’a laissé du temps : j’en ai profité pour passer mon brevet d’État, partiellement financé. Comme j’étais compétiteur et connu dans beaucoup de clubs de Haute-Savoie et de l’Ain, plusieurs m’ont sollicité pour enseigner. J’ai pris la décision de le faire, mais à temps plein.
Marcel Pietri semble avoir beaucoup compté dans ton approche de l’enseignement. C’est quoi, la “patte Marcel” ?
Marcel m’a donné le goût de l’enseignement, en me montrant les rapports humains qu’il entretenait avec ses élèves… Marcel, c’est avant tout un grand monsieur, et ce bien au-delà du judo. Dans les rapports humains d’abord : c’est quelqu’un de franc, qui aime vraiment les gens et qui s’y intéresse énormément – et ce même s’il dégage ce côté un peu ours qu’ont parfois les Corses. Au téléphone, il semble toujours pressé, jamais disponible, il a presque l’air de ne pas t’écouter alors qu’en réalité, il retient tout. On a partagé énormément de choses hors judo : mes problèmes familiaux, la séparation d’avec ma première épouse, la maladie de mon père, mort d’une sclérose en plaques… C’est quelqu’un avec qui j’ai partagé bien plus que du judo.
Oui sa maison sur les hauteurs de Valdeblore, où il a eu la gentillesse de me recevoir avec mes enfants, est étonnante pour quelqu’un d’autant impliqué dans le judo – la déco évoque la chasse, l’archéologie mais en tout cas rien ou presque qui ne rappelle le tatami…
C’est quelqu’un d’extraordinaire, qui m’a donné envie de vivre une vie comme la sienne. Ce sont les rencontres et les moments partagés, bien plus que le tapis lui-même, qui me font aimer ce métier.
Comment es-tu arrivé à la tête de l’Alliance Genevois Judo ?
J’ai commencé à y travailler en 2011, aux côtés de Kevin Gourgues, un ancien première division de l’ US Orléans, qui a fait appel à moi pour le seconder. J’étais alors sur un autre club, l’UDJ74, que j’avais repris et réorganisé pendant sept ans. C’était un club éclaté sur cinq dojos, assez compliqué à gérer. Il tournait bien, mais des soucis relationnels avec le président m’ont poussé à accepter la proposition de reprendre l’Alliance, seul, en 2014.
Avec une certaine réussite, visiblement !
Effectivement, le club est passé de cent soixante licenciés sur un seul dojo à trois dojos et cinq cents licenciés aujourd’hui. Je reste le professeur principal, épaulé par deux autres profs salariés — dont Robin Pras, un de mes anciens élèves qui a passé son CQP et enseigne sur le deuxième dojo. Récemment, un quatrième dojo nous a rejoints, à la suite d’une volonté politique de la Communauté de communes de réunir les structures locales sous une même entité.
Tu sembles sans cesse au charbon. À quoi ressemble ta semaine-type ?
J’ai des cours presque tous les jours. Depuis l’an dernier seulement, j’ai un jour off – le mardi – après plus de vingt ans sans coupure. Le lundi, ce sont les interventions en milieu scolaire : depuis plus de vingt ans, on a un partenariat avec un établissement privé pour des initiations judo en CM1-CM2 l’après-midi, puis les cours club le soir. Le mardi, mon jour “off”, j’en profite pour emmener mes compétiteurs s’entraîner au Judo club de Carouge, en Suisse – sans obligation, mais j’y vais presque toujours. C’est là que je suis mes cadets hors structure, ceux qui n’ont pas intégré un pôle mais qui veulent encore progresser, dans un système d’entraînement plus élite. Le mercredi et le jeudi sont de grosses journées club, le vendredi je repasse par les écoles avant les cours du soir.
Certains jeudis, je me déplace jusqu’à Lyon ou Grenoble pour aller voir mes jeunes en Pôle espoir – j’essaie d’y aller une à deux fois par vacances scolaires, en alternant les deux structures, souvent en minibus avec des parents.

Ce côté itinérant, ça te vient d’où ? Beaucoup de clubs restent très sédentaires…
On bouge énormément, notamment en Suisse, avec qui on échange beaucoup. Il y a quelques années, j’avais même lancé le “judo globe-trotter” : un car de cinquante à soixante personnes, à une heure et demie maximum du club — La Motte-Servolex, le Mauriennais, le Dojo Gessien, la Suisse. On en faisait entre quatre et cinq par an, avec une quarantaine de benjamins-minimes, compétiteurs ou non, juste pour aller voir d’autres dojos, d’autres façons de s’entraîner. J’aimerais beaucoup le relancer ; c’est simplement une question de temps. Cette saison, avec deux CQP supplémentaires formés au club, je vais pouvoir m’appuyer sur eux pour reprendre ce projet.
Qu’est-ce qui te pousse à organiser tout ça, alors que tu pourrais te contenter de tes cours et des compétitions du week-end ?
Il y a une phrase de Marcel qui résume tout : il me disait que s’il estime connaître quatre-vingt-dix-neuf pour cent de son judo, en revanche il sait aussi qu’il ne connaît que cinq pour cent du judo au final – parce que le judo est infini.
Magnifique !
Pour continuer à progresser, même en tant qu’enseignant, il faut un regard extérieur, chercher constamment à s’évaluer, se remettre parfois dans le rôle de l’élève, s’ouvrir à une nouvelle pédagogie. On tourne en rond, sinon. J’ai vu des clubs où, dix ans après y être retourné, rien n’avait bougé – le même entraînement, à l’identique. Ce sont des profs qui sont rentrés dans une routine et qui ne cherchent plus à innover. Même à mon âge, j’essaie sans cesse de nouvelles choses, de nouvelles manières de montrer un mouvement. Un enseignant ne doit pas oublier de rester élève.
Nous nous croisons aussi chaque hiver juste après Noël au stage italien de Bardonecchia, et je te vois via les réseaux sociaux toujours par monts et par vaux avec tes élèves…
Si on veut vraiment amener des élèves à performer, à chercher un titre national, ça passe par des stages en permanence. J’encadre au niveau de la Ligue les stages minimes, je reste ensuite sur place avec les cadets-juniors. Je vais aussi régulièrement chez Johnny Potet, au Judo Club du Creusot, ou chez Mathieu Corneloup, à Yzeure Judo – des gars hyper actifs, avec plein d’idées, avec qui je partage beaucoup humainement et dans la même démarche de remise en question permanente. On échange, ils viennent chez nous, on va chez eux. L’été, ce sont des stages en Croatie, du judo-surf à Biscarrosse… Je me nourris de leur manière d’enseigner, de leur philosophie, de leur relation avec leurs athlètes – c’est presque un lieu commun de le dire mais oui on apprend énormément des autres.

Marcel Pietri, toujours lui, m’a fait une remarque après les Jeux de Paris, que j’ai glissée dans un entretien croisé quelques mois plus tard pour Libération avec les deux médaillés Joan-Benjamin Gaba et Maxime-Gaël Ngayap Hambou : quasiment toute l’équipe de France de judo en lice aux JO de Paris venait d’Île-de-France et de ses environs. Je sais que c’est un de ses chevaux de bataille depuis longtemps, et les faits semblent, saison après saison, chaque fois lui donner davantage raison. Est-ce le signe d’un système trop centralisé sur Paris ?
Écoute, j’observais les récents championnats d’Europe d’athlétisme. Je remarque qu’en proportion la Suisse – un pays bien plus petit en taille – obtient des résultats supérieurs à ceux de la France, notamment parce qu’elle a réussi à construire plusieurs centres de performance nationaux délocalisés, plutôt qu’un site unique. L’idée serait d’avoir des sortes de mini-INSEP à l’échelle régionale, pour éviter de déraciner des jeunes de seize, dix-sept ans en les envoyant loin de chez eux. Je n’ai pas la recette, mais Marcel n’a pas tort : ceux qui réussissent viennent souvent de clubs parisiens, ou alors ce sont des fils de profs – c’est-à-dire que ce sont des familles qui connaissent les codes et qui savent où emmener leurs enfants.
Je pense en ce moment à une junior qui avait fait les mondiaux cadets avec ma fille à Lima. Elle était en perte de vitesse complète parce qu’elle avait renoncé à intégrer les pôles France de Strasbourg ou d’Orléans : son club ne pouvait pas financer l’internat, et elle ne voulait pas que ça coûte à ses parents. Sans soutien ni bon réseau, elle a stagné en pôle espoir alors qu’elle avait le niveau. Cette année, je l’ai aidée à signer chez Nicolas Chansseaume, puis à intégrer le Pôle France de Grenoble via Bruno Mure. Sans cette démarche, elle aurait probablement tout lâché.
Le fait d’avoir toi-même vécu hors du système à l’adolescence t’a-t-il donné du recul ?
Oui, j’étais hors système, j’ai dû me débrouiller autrement – et ça donne une vision différente de quelqu’un passé par le pôle espoir puis le pôle France. On en revient au triangle : dans le cas de la junior dont je te parle, la motivation était là, le club aussi, mais l’aspect financier, côté club comme côté famille, faisait défaut. Sans ces trois piliers réunis, ça ne marche pas.
C’est aussi ce que me racontait l’ancien -73 kg Gilles Bonhomme, aujourd’hui au pôle France de Grenoble. Il avait une immense gratitude pour les dizaines de kilomètres que ses parents faisaient plusieurs soirs par semaine afin qu’il puisse aller s’entraîner chez José Allari, à Saint-Laurent-du-Var. Sans eux, il n’y serait jamais arrivé.
Au club, on essaie de trouver des leviers : des sponsors, une association partenaire baptisée Arc-en-ciel, qui a par exemple financé des stages à Karine N’Gosso, une ancienne athlète du club. Quand j’ai fait signer ma fille chez Flam91, l’internat, les billets de train pour les allers-retours entre Grenoble et l’Essonne, l’hébergement étaient pris en charge – et nous devons énormément à Kilian Le Blouch, qui l’a hébergée dans sa famille pendant longtemps. Sans ces soutiens, c’est extrêmement compliqué.

Ta fille Manon, parlons-en. Il n’est pas toujours évident d’avoir un pied dans le judo et de réussir à transmettre la même flamme à ses mômes. Qu’est-ce qui a fait que “ça a pris” chez elle ?
Je dois beaucoup au fait qu’on bouge énormément. De l’éveil à poussin, les enfants ont besoin de jeu – sans ça, aucun intérêt à l’activité. On ne peut plus enseigner le judo comme nous l’avons pratiqué. Cet été au Japon, nous nous sommes rendus dans un dojo et je m’attendais à un judo à l’ancienne, très austère… En fait c’était tout l’inverse ! Un joyeux bazar organisé, avec des mini-poussins, poussins et benjamins sur la même séance, très libres mais avec des repères clairs. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que ces enfants étaient heureux d’être là. C’est exactement la politique que j’essaie d’appliquer au club : les gamins doivent ressortir avec le sourire. On peut très bien apprendre sérieusement en s’amusant – j’ai passé des années à me creuser la tête pour rendre l’enseignement ludique aux plus petits.
Ça me rappelle un entretien avec le Coréen Jeon Ki-young il y a quelques années à Bardonecchia. Il avait souhaité le décaler de quelques minutes pour observer l’échauffement du groupe enfants, coordonné cet après-midi-là par le Polonais Robert Krawczyk. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m’a simplement indiqué que d’entendre les enfants rire pendant les exercices l’avait simplement interpelé. C’est quelque chose dont il n’a pas l’habitude et, tout champion olympique et triple champion du monde qu’il est, il voulait simplement comprendre comment Krawczyk s’y prenait…
Passé le cap benjamin-minime, ce qui retient les jeunes, c’est l’effet groupe, l’effet identitaire, le collectif. C’est pour ça qu’on organise des “athlete days” – rafting, canyoning, karting – pour tous les minimes, cadets et juniors du club. Ils vivent des choses ensemble, se retrouvent pendant les vacances, vont au lac, dorment les uns chez les autres. Ils ont appris à se connaître en dehors du tatami. Et on mélange volontiers les générations : petite, Manon partait déjà en stage avec les grands, à Cambrils en Espagne – c’est même elle qui réclamait d’être du voyage. Ça permet aussi aux plus jeunes de se projeter sur ce que sera leur judo en benjamin, en minime, en senior.
Je crois beaucoup à cette dimension émotionnelle : je fais des montages vidéo de chaque stage, diffusés sur un écran devant le dojo. Cet été, une maman m’a raconté qu’en repassant la vidéo de Biscarrosse à sa fille, celle-ci s’était mise à pleurer sur la banquette arrière – ses copains lui manquaient déjà, rien qu’en entendant la musique du montage. C’est aussi l’occasion pour les jeunes de voir leur prof autrement qu’en kimono, un peu moins rigide : on rigole, on fait des blagues, on partage des barbecues en haut de la Dune du Pilat. Ce sont des moments de vie qui restent en mémoire longtemps.
Où en est Manon aujourd’hui, elle qui en cadettes en 2024 a enchaîné un titre national, un podium européen et une finale mondiale en -57 kg ?
Elle entame sa deuxième saison au PSG Judo, sur un contrat de trois ans, et prépare les championnats d’Europe juniors après sa sélection en équipe nationale. Cet été 2026, elle a pris part aux stages de Vichy puis de Valence en Espagne, avant un dernier stage à l’INSEP et l’envol pour les Europe de Podgorica début septembre. Elle est suivie par Priscilla Gneto, dans un groupe de filles très étoffé où se trouvent Alicia Marques, Clarisse Carillon, Manon Deketer, Léonie Minkada-Caquineau… Quasiment toute l’équipe junior qui disputera les Europe est désormais au PSG.
J’ai de très bons échos sur l’apport de Priscilla Gneto en tant qu’entraîneure aux côtés de Baptiste Leroy…
Oui, Manon craignait qu’un groupe aussi large dilue le suivi individuel, mais Gneto a arrêté sa carrière d’athlète pour basculer à cent pour cent dans le coaching, ce qui devrait justement lui libérer du temps. Le préparateur physique du club est désormais l’ancien international Christophe Besnard. Manon a aussi sympathisé avec Clarisse Agbégnénou. Elles sont désormais dans la même catégorie de poids des -63 kg et, de retour de la naissance de son deuxième enfant, Clarisse l’a sollicitée comme partenaire d’entraînement pour la saison prochaine – c’est un bel honneur.
Le “cocktail idéal” pour un jeune ambitieux qui “monte” sur Paris, c’est quoi ?
L’expérience m’a appris qu’il faut avant tout qu’il soit bien dans ses baskets, heureux. Trop de sacrifices, ça coûte humainement. Il faut un juste équilibre, garder des liens sociaux en dehors du judo. J’en vois qui mangent, dorment et ne vivent que pour le judo – au bout d’un moment, ça vrille. Si ça fonctionne aujourd’hui pour Manon, c’est parce qu’elle est heureuse de vivre où elle vit, d’être dans ce groupe, d’aller à l’entraînement sans traîner des pieds.
Il y a aussi eu des périodes plus compliquées, avec des troubles alimentaires liés à la gestion du poids. Le PSG a fait le choix de la faire monter en -63 kg pour lui enlever cette pression – elle mesure 1,63 m pour 59 kg de forme, avec un delta de poids réduit à un ou deux kilos. C’est un arbitrage bénéfice-risque : elle est légère pour sa catégorie, mais épanouie au quotidien. Elle ne se tracasse plus avec la nourriture et performe malgré ces quelques kilos manquants. Un athlète heureux se donne à cent pour cent, dans les entraînements comme dans tout le reste.
À quelle fréquence réussit-elle à rentrer vous voir les week-ends ?
Elle parvient à rentrer une à deux fois par mois, parfois toutes les deux semaines quand le calendrier le permet. Après, de mon côté, avec mes propres déplacements, il nous arrive de ne pas nous croiser pendant un mois ou deux. C’est le chemin de vie.
Quels types de conseils lui donnes-tu, à ce moment de sa carrière… et de la tienne ?
Je lui fais prendre conscience du potentiel qu’elle a. Je lui répète que je crois en elle et que je sais qu’elle peut aller très loin. Mais je lui répète aussi que je ne peux pas le faire à sa place. Je lui donne les conseils, qu’elle écoute ou non, et c’est la vie qui dira qui avait raison… Et ça ne se limite surtout pas au tapis ! Un exemple concret : à dix-neuf ans, elle a encore du mal à saisir l’intérêt d’être active sur les réseaux sociaux, à la manière d’un Joan-Benjamin Gaba ou d’autres athlètes qui partagent leur quotidien. Pourtant, le jour où l’on cherche un sponsor pour financer un logement à Paris, cette question de la visibilité entre en ligne de compte – c’est ainsi que fonctionne ce monde désormais. Elle passe déjà du temps sur Snapchat ou TikTok avec ses copines, alors pourquoi ne pas le faire, mais appliqué à son quotidien d’athlète ? Elle a l’impression que se mettre en avant reviendrait à “jouer les stars“, alors que pour beaucoup c’est d’abord la chronique de sa propre vie de junior à l’INSEP. Je comprends sa pudeur, et en même temps je sais que si elle ne prend pas la place, d’autres la prendront avant elle… C’est ça aussi, nos dilemmes de papas [sourire].
Tu évoquais Marcel Pietri. Y’a-t-il d’autres rencontres décisives qui ont contribué à façonner ta manière d’enseigner ?
J’échange beaucoup avec Nicolas Chansseaume ainsi qu’avec les professeurs du Dojo Romanais. Nicolas Chansseaume partage une philosophie proche de la mienne : il se remet constamment en question, pioche dans ce qu’il observe, reste très ouvert et curieux. Il n’envoie pas par exemple ses élèves en compétition avant qu’ils soient benjamins. C’est une question que je me pose aussi, car se confronter tôt à la compétition, c’est aussi apprendre à gérer ses émotions, son stress, la frustration de la défaite. Je le dis à mes élèves : à cet âge, la performance est aléatoire, l’arbitrage souvent hasardeux, parfois assuré par de jeunes bénévoles de club – il ne faut surtout pas s’y formater. Certains parents s’enflamment devant une vidéo alors que leur enfant a six ans. Moi, à ce stade, j’estime qu’il faut juste qu’il s’amuse.
Il y a une vingtaine d’années, en stage à Sophia-Antipolis avec Patrick De Menech, j’avais assisté à une séance de Daniel Pinatel, huitième dan, créateur du Judo club de Cannes et formateur de nombreux champions. Sa manière d’enseigner le judo aux tout-petits, en racontant des histoires, en travaillant la coordination en musique, m’avait littéralement émerveillé. Ça reste un modèle : il faut sans cesse chercher cette fraîcheur-là. Au Japon cet été, je me suis encore inspiré de dizaines de détails, de jeux, d’approches que je n’avais jamais vus ailleurs. Le judo est infini.
T’arrives-tu de déceler des potentiels “mini-Habib” parmi certains de tes élèves ?
Oui, certains. J’ai en ce moment une petite fille dans une famille monoparentale, sans le père à côté, dont la maman fait au mieux dans un contexte compliqué. J’essaie de l’aider davantage que les autres – car je sens que si je ne le fais pas, personne ne le fera, et elle passera à côté de ce qu’elle aurait pu accomplir… Dans ces cas-là, on cherche des financements, le club prend en charge ce qu’il peut, mais tout ça à une condition : que le jeune s’implique pleinement de son côté.
Ce n’est jamais simple : je me souviens d’une virée en voiture avec Marcel Pietri, à Valdeblore justement, qui passait d’innombrables coups de fil pour essayer de débloquer l’arrivée à l’INSEP d’une jeune Monégasque dont la situation familiale rendait les choses plus compliquées que pour d’autres.
C’est clair que sans club ni parents pour porter financièrement un projet de haut niveau, c’est très difficile de vivre à cent pour cent de son sport. C’est le fameux triangle dont je te parlais au début.
Avec le recul des années, si le Habib de 2026 pouvait donner quelques conseils de vie au petit Habib qui débutait à l’âge de cinq ans du côté de Nice, que lui dirait-il ?
[Il prend le temps de réfléchir] Au fond, il n’y a pas grand-chose à changer, en réalité. Je n’étais pas acteur de ce qui m’est arrivé. J’ai surtout subi la vie de mes parents. À bien y réfléchir, il aurait fallu changer d’autres paramètres, bien en amont. J’étais un petit garçon plein de vie, j’adorais le judo. Après le départ de Michel Carrière, j’ai eu un professeur, Henri Sassone, qui a énormément compté : après l’entraînement, on passait parfois autant de temps à discuter de la vie qu’à s’entraîner. C’est un homme avec qui j’ai partagé énormément, et qui m’a fait rester au judo… Avec le recul, j’aurais pu suivre un parcours en pôle espoir comme ma fille ou mes élèves aujourd’hui, mais la vie en a décidé autrement. Ce que je dirais à ce petit garçon ? Ne change rien, continue et surtout fais au mieux. – Propos recueillis par Anthony Diao, été 2026. Photo d’ouverture : @Archives Habib Alouache/JudoAKD.
Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.
Lire aussi, en français :
- JudoAKD#001 – Loïc Pietri – Le franc Français
- JudoAKD#002 – Emmanuelle Payet – Cette île en elle
- JudoAKD#003 – Laure-Cathy Valente – Lyon, troisième génération
- JudoAKD#004 – Retour à Celje
- JudoAKD#005 – Kevin Cao – La parole aux silences
- JudoAKD#006 – Frédéric Lecanu – Voix sur son chemin
- JudoAKD#007 – Shin Gi Tai – (Hier) AUJOURD’HUI (Demain)
- JudoAKD#008 – Annett Böhm – De l’autre côté
- JudoAKD#009 – Abderahmane Diao – Infinité de destins
- JudoAKD#010 – Paco Lozano – Le combat dans l’oeil
- JudoAKD#011 – Hans Van Essen – Monsieur JudoInside
- JudoAKD#012 – Judo aux JO 2024 – J1/8
- JudoAKD#013 – Judo aux JO 2024 – J2/8
- JudoAKD#014 – Judo aux JO 2024 – J3/8
- JudoAKD#015 – Judo aux JO 2024 – J4/8
- JudoAKD#016 – Judo aux JO 2024 – J5/8
- JudoAKD#017 – Judo aux JO 2024 – J6/8
- JudoAKD#018 – Judo aux JO 2024 – J7/8
- JudoAKD#019 – Judo aux JO 2024 – J8/8
- JudoAKD#020 – Après les Paralympiques – Post-scriptum.
- JudoAKD#021 – Benjamin Axus – Toujours vif
- JudoAKD#022 – Romain Valadier-Picard – La prochaine fois, le feu
- JudoAKD#023 – Andreea Chitu – Nos meilleures années
- JudoAKD#024 – Malin Wilson – Venir. Voir. Vaincre.
- JudoAKD#025 – Antoine Valois-Fortier – La constance du jardinier
- JudoAKD#026 – Amandine Buchard – Le statut et la liberté
- JudoAKD#027 – Norbert Littkopf (1944-2024), par Annett Boehm
- JudoAKD#028 – Raffaele Toniolo – Bardonecchia, en famille
- JudoAKD#029 – Riner, Krpalek, Tasoev – La guerre des trois n’a pas eu lieu
- JudoAKD#030 – Christa Deguchi et Kyle Reyes – Un trait d’union en rouge et blanc
- JudoAKD#031 – Jimmy Pedro – Il était une foi en l’Amérique
- JudoAKD#032 – Christophe Massina – Vingt années ont passé
- JudoAKD#033 – Teddy Riner/Valentin Houinato – Deux dojos, deux ambiances
- JudoAKD#034 – Anne-Fatoumata M’Baïro – Le temps d’une vie entière
- JudoAKD#035 – Nigel Donohue – « Ton temps est ton bien le plus précieux »
- JudoAKD#036 – Ahcène Goudjil – Au commencement était l’enseignement
- JudoAKD#037 – Toma Nikiforov – Les années Kalashnikiforov
- JudoAKD#038 – Catherine Beauchemin-Pinard – Le grade de grande sœur
- JudoAKD#039 – Vitalie Gligor – « La route prend celui qui marche »
- JudoAKD#040 – Joan-Benjamin Gaba et Inal Tasoev – Questions de mentalités
- JudoAKD#041 – Pierre Neyra – Il était une fois dans l’Ain
- JudoAKD#042 – Theódoros Tselídis – Entre Grand Caucase et mer Égée
- JudoAKD#043 – Kim Polling – Chronique des années de feu
- JudoAKD#044 – Kevin Cao (II) – Sur les traces d’Adrien Thevenet
- JudoAKD#045 – Nigel Donohue (II) – À propos du modèle Hajime-Matte
- JudoAKD#046 – Une histoire de violence(s)
- JudoAKD#047 – Jigoro Kano n’aurait pas dit mieux
- JudoAKD#048 – Lee Chang-soo/Chang Su Li (1967-2026), par Oon Yeoh
- JudoAKD#049 – Louves, de Cédric Balaguier – Leurs moments à elles
- JudoAKD#050 – Hermann Monne – Burkina, une terre déjà peuplée
- JudoAKD#051 – Mariana Esteves – Chronique de la vie qui passe
- JudoAKD#052 – Tiphaine Gingelwein – Tchétchénie et Caucase versant féminin, en nuances et en complexité
- JudoAKD#053 – Victor Scvortov – Renaître sous une bonne étoile
- JudoAKD#054 – Eric Gervasoni – Du cran à l’écran
- JudoAKD#055 – Mihael Žgank – C’est au moment du retour que les voyages commencent
- JudoAKD#056 – Patrick Grosperrin – La latéralité, levier méconnu de la performance
- JudoAKD#057 – Repose en paix, René Nazaret (1936-2026)
- JudoAKD#058 – Alexandre Paysan – On l’a vu dans le Vercors, sauter à l’élastique…
Et aussi :
- JudoAKDRoadToLA2028#01 – D’un vieux continent – Épisode 1/13 – Été 2025
- JudoAKDRoadToLA2028#02 – D’un vieux continent – Épisode 2/13 – Automne 2025
- JudoAKDRoadToLA2028#03 – D’un vieux continent – Épisode 3/13 – Hiver 2026
- JudoAKDRoadToLA2028#04 – D’un vieux continent – Épisode 4/13 – Printemps 2026
JudoAKD – Facebook – Instagram – X (Twitter).


