Né le 20 mars 1976 à Grenoble (France), Alexandre Paysan est à la fois l’une des raisons d’être et un prolongement du fameux droit de suite journalistique. Interviewé à l’été 2018 dans le cadre d’un reportage sur les championnats d’Europe vétérans de Glasgow, le cinquième dan est à cette époque en charge du Butokuden Dojo de Saint-Pierre-et-Miquelon. Les quelques trois mille six cents kilomètres séparant alors ses ouailles du rendez-vous écossais donnent à eux seuls une dimension intercontinentale à l’épreuve – ainsi qu’un aperçu de la portée du regard de l’Isérois, pas peu fier de contribuer à mettre sur la carte du judo mondial cet archipel français situé aux confins du Québec, de l’île du Prince Édouard et de la Nouvelle… Écosse.
Entre les lignes, il apparaît que cette destination est loin d’être sa première loin de ses bases. Qu’à l’instar d’un Mihael Žgank, il a plus d’une fois éprouvé dans sa chair ce décalage et cette incommunicabilité que connaissent, à l’heure silencieuse et parfois solitaire du retour, bien des familiers des halls de gares ou des dépose-minutes des aéroports… Et la saga ne va pas en rester là. D’e-mails en articles, son nom revient régulièrement, accolé à chaque fois à de nouveaux pied-à-terre, jusqu’au printemps dernier où, lecteur régulier de JudoAKD, il prend l’initiative de me donner un plus ample aperçu de ses horizons passés, présents et futurs. Un constat s’impose : à rebours de la doxa du milieu, il ne croit pas en l’équation reliant enseignement et site unique. Bien au contraire.
Sa grille de lecture ? Envisager le monde comme un dojo géant dont il sait déjà qu’il n’aura pas assez d’une vie entière pour en explorer la totalité des recoins. Alors, à l’instar de ce que nous avions proposé en 2024 au photographe espagnol Paco Lozano et à la médaillée européenne et mondiale roumaine Andreea Chitu, nous sommes partis sur un entretien sous forme de photos légendées. Avec, toujours en tête, cette idée qu’une image vaut autant pour ce qu’elle montre que pour son hors-champ.
Le titre du présent article parlera davantage aux francophones. Il est un clin d’oeil au premier vers de la chanson-phare de l’album Fantaisie militaire d’Alain Bashung (1998), mille-feuille thématique co-écrit avec l’érudit Jean Fauque, dont la densité et le souffle épique collent bien à l’esprit qui anime cet ancien de la Marine nationale. Lui qui, comme il le formule joliment au cours de nos échanges, a coutume aussi de dire, au moment de prendre une énième fois congé d’un lieu et de personnes qu’il aura marqués de sa présence, “je ne pars pas, je vais ailleurs“. – JudoAKD#058.
Une version en anglais du présent article est disponible ici.

Japon. Cette photo date du 24 mai 2012. J’étais en mission au Japon avec la Marine nationale et en escale à Yokosuka. Les horaires du boulot n’étaient pas top. Comme le commandement savait que je faisais du judo, ils avaient adapté les horaires de manière à me permettre d’aller faire un tour au Kodokan.
Je n’avais pas d’information, et j’y suis allé par hasard. Ne trouvant pas mon chemin, j’ai demandé à un Japonais qui a fait un détour pour m’accompagner jusqu’au bâtiment. J’avais idéalisé le truc, beaucoup de gens en France me racontaient des trucs sur le Japon. « Au Japon…, au Kodokan… » Là, je découvre déjà qu’il faut payer pour s’entraîner. On me donne une feuille avec le règlement du Kodokan, la tenue à respecter, pas de tee-shirt sous le judogi… Je cherche une boutique, il y en a une… minuscule dans l’entrée au rez-de-chaussée. Puis je monte dans l’ascenseur, visite les lieux tout seul, découvre un parquet immaculé, brillant. Y accéder implique de se déchausser et de mettre des chaussons. Je visite le musée, mais tout est écrit en japonais.
Le soir, je reviens pour l’entraînement, rencontre un Japonais dans les vestiaires qui me propose de me faire découvrir les lieux. Il m’accompagne dans le dojo mythique, me fait faire le tour et saluer tous les sensei présents. Il faut les saluer à genoux.
Je suis très surpris car il n’y a pas de salut de début de cours. En fait c’est une soirée où on fait un peu ce que l’on veut sur le tatami. Les randoris n’ont ni hajime, ni matte.
En fait, j’avais beaucoup idéalisé le judo au Japon et au Kodokan en particulier. Le fait qu’il n’y ait pas de salut, que ce soit open mat m’a beaucoup surpris.
Anecdote : je suis allé à Hakodate et à Yokosuka pour faire du judo également. Mais je n’avais aucune info et ai dû demander aux gens dans la rue. Personne ne faisait du judo ou n’avait d’infos. Je montrais ma ceinture brodée avec « judo » en japonais dessus pour me faire comprendre.
À Hakodate, je suis finalement rentré dans une pharmacie pour me renseigner. Le pharmacien a recherché des infos, a trouvé un club et… m’a commandé un taxi ! À Yokosuka, je suis allé au commissariat. Là, les policiers ont tout fait pour m’aider. Un des plus âgés a observé mes doigts (un peu déformés) et m’a dit : « judo ». Et il m’a offert un sac de son club ! Mais comme c’était trop loin, il m’a fait un plan pour un autre club pas trop loin. J’y suis allé et là, surprise : un petit dojo tout en bois, qui « sent » le judo, des enfants qui s’amusent et un sensei en judogi bleu, avec un tee-shirt en-dessous et une ceinture rouge et blanche. Quand je pense qu’on m’avait toujours dit qu’au Japon il n’y a que des judogis blancs et pas de ceintures blanche et rouge…
Mes voyages m’ont surtout donné de grosses claques et m’ont ouvert les yeux. Je m’aperçois à chaque fois que beaucoup racontent des histoires ou des légendes sans savoir. J’ai appris que l’on peut faire autrement, que les Japonais ne sont pas tous forts et surtout que ce sont des gens normaux. On n’est pas obligé de saluer en ligne, mais en colonne (comme en Corée). On n’est pas obligé d’avoir un super judogi, mais seulement une veste voire un judogi trop petit… même en compétition (comme au Mexique)… Il est vain de chercher à être – ou penser être – plus japonais que les Japonais. L’essentiel c’est de faire du judo.

Enfance. Enfant, j’étais infatigable et faisais beaucoup d’activités. Mes parents (mon père était militaire) ont été mutés à Berlin-Ouest en février 1984. Arrivé là, je devais commencer de nouvelles activités en plus des autres. Mon père m’a emmené dans le club de judo français, dont le professeur s’appelait Monsieur Delorme. Depuis ce premier jour, le judo est devenu ma priorité. Ça a tout de suite été mon truc, ma passion. Mes parents ne m’ont jamais forcé, c’est moi qui ai voulu. Quand il a fallu faire des choix, supprimer des activités à cause de l’école, j’ai toujours gardé le judo.
Dans mes souvenirs, nous pratiquions dans un dojo plutôt… à l’ancienne. Pour passer des ceintures, il fallait connaître les prises et leurs noms tant en français qu’en japonais. J’avais les livres de Claude Fradet pour chaque passage de ceinture. Et j’avais demandé à mes parents de m’acheter une poupée (un clown) la plus grande possible pour pouvoir m’entraîner chez moi.
Le virus du voyage, lui, vient du fait que mon père me racontait beaucoup d’histoires d’aventuriers, et je regardais des films de pirates, des westerns – une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître [Sourire]… Depuis tout petit, ces lectures et ces récits d’aventure m’ont donné envie de partir sur les océans et de faire le tour du monde.
Plus tard, quand j’ai voulu m’engager dans la Marine – par goût du voyage et de l’aventure, justement -, j’ai préparé tout un tas de trucs : des tests psychotechniques, des entretiens, des tests physiques… et il n’y avait pas Internet pour nous aider ! Du coup, j’ai rédigé des lettres, j’ai fait des recherches. Et puis j’ai eu un entretien lors des tests de sélection. Et LA question est arrivée : “Pourquoi t’engager dans la Marine ? Tu es Grenoblois, pourquoi ne pas partir chez les chasseurs alpins ?” Comme j’avais préparé la réponse, j’y suis allé de bon cœur : « La France est un pays qui possède beaucoup de frontières maritimes, une histoire importante de découvreurs… » . La réponse ne s’est pas fait attendre : « Dis-moi plutôt pourquoi tu veux venir chez nous, ne récite pas une leçon ! » J’ai alors répondu : « Je ne sais pas, j’ai juste envie de le faire ! »
J’ai envie, je veux découvrir des choses, vivre des aventures… sans vouloir en faire plus que les autres, je veux vivre MA vie, MES aventures. Et Dominique, mon épouse, est comme moi – ou alors c’est moi qui suis comme elle : on veut y aller, se remettre en question, revivre des « premières fois ».

Dominique. Cette photo a été prise au pied du phare de la Pointe Vénus à Mahina (Tahiti) le 8 décembre 2018. C’était un jour de tournage d’un clip promotionnel pour le club qui programmait un voyage en Nouvelle-Zélande. Comme j’ai toujours été porté sur la communication, j’avais mis ce projet en place afin de présenter le projet et chercher des financements. Mon épouse Dominique était présente et nous en avons profité pour faire une photo tous les deux.
Comme je te l’ai dit, j’ai toujours voulu voyager et je l’ai fait, mais seul dans un premier temps – dans le cadre professionnel de la Marine nationale. Un jour, Dominique me dit : et si on faisait le tour du monde ? Le premier projet était de le faire en 4×4 Defender, avec des tatamis puzzle, et de faire le tour du monde pendant quatre ans. On avait mis une carte du monde géante dans la cuisine et on a commencé à regarder où aller. Toujours en faisant du judo. Certains pays m’attiraient : Azerbaïdjan, Ouzbékistan (les judoka sont forts), d’autres pays pour des histoires (route de la soie), aller à Moscou, traverser l’Oural, aller en Mongolie, les steppes… Bref, vivre une vraie vie d’aventuriers, découvrir des territoires isolés, des peuples et traditions exotiques… On devait prendre le bateau avec le véhicule, travailler sur les bateaux qui nous emmèneraient au Japon, en Australie, en Afrique du Sud, au Brésil et en France… Mais le budget nous a fait défaut. Alors, changement de programme. On a vendu notre maison après l’avoir rénovée pendant six ans. Une fois terminée, deux mois plus tard, on l’a vendue et on a squatté chez une copine sans aucun plan. Et mes profs de Brest (Béatrice de Souza et Hubert Moreau) m’ont dit qu’il y avait une offre d’emploi en Guadeloupe. J’ai envoyé un mail. Le lendemain, visio avec Skype, et une semaine plus tard, j’étais dans l’avion. Un mois plus tard, on partait tous les deux pour le début d’une aventure qu’on n’aurait pas imaginée.
Mon épouse Dominique a toujours voulu voyager mais n’en avait pas eu l’opportunité. Et nous nous sommes bien trouvés. Nous avons les mêmes goûts, souvent les mêmes pensées au même moment. Du coup, aujourd’hui encore, on a envie de bouger et de se remettre en question.
Mais nous avons déjà eu l’envie de nous poser, d’ouvrir notre club, ou bien d’arrêter.
Nous vivons une saison en Guadeloupe, rencontrons des gens merveilleux. Le club est très familial, nous sommes très bien intégrés et je mets beaucoup d’énergie pour développer le club. Je commence avec dix-huit licenciés et termine en une seule saison à cent trente-huit. Je mets en place beaucoup de choses, trouve beaucoup de moyens humains et financiers (+ 8 000 euros)… Bref, une très bonne saison. Mais je suis contacté par une fédération de l’Union africaine de judo pour devenir leur entraîneur national. Je quitte la Guadeloupe, rentre en métropole et puis… plus rien. La présidente de la Fédération en question est limogée et je n’ai plus de travail.
Dominique a toujours voulu aller en Argentine… Alors nous voilà dans une agence de voyage pour acheter des billets d’avion. Mais c’est encore trop cher, et la personne de l’agence nous dit que le Mexique c’est moins cher et que les visas de tourisme pour les Français sont de six mois. Alors… on part une semaine plus tard, sans plan.
Arrivés au Mexique – je ne sais alors même pas dire bonjour en espagnol -, je vais dès le lendemain au judo et c’est le début d’une merveilleuse aventure. On ira de club en club, on rencontrera des gens extraordinaires. Mais dans l’intervalle, on part à Playa del Carmen près de Cancún puisqu’on a contacté un Français sur un blog qui accepte de nous héberger. Et là, je vais au judo et rencontre une Canadienne – devenue une amie aujourd’hui – qui m’informe que l’école dans laquelle elle travaille cherche un prof de français. Alors voilà Dominique, le lendemain matin, qui fait un entretien avec une Chinoise et un Africain qui traduit, et obtient un job !
Ce genre de péripétie un peu abracadabrante nous arrivera sans cesse à partir de ce jour. Les rencontres sont toujours surprenantes, et débouchent souvent soit sur de belles amitiés sincères soit sur de sacrées aventures.
Pendant tout notre périple, on m’a proposé des jobs un peu « bizarres ». On m’appelle, on m’écrit, on m’offre des emplois, mais pas le billet d’avion ni le visa, et ce n’est pas facile d’obtenir des visas de travail. Je ne vais pas lister ces opportunités qui n’en ont finalement pas été, mais cela aurait été extraordinaire…
On a voulu s’expatrier définitivement au Mexique. On a commencé de vraies démarches, mais ce n’est pas simple sans appui local pour monter un dojo… Parfois on se dit que ce serait bien d’avoir un pied-à-terre, d’avoir notre maison. Mais on a encore tellement de choses à faire, à découvrir. On vient de s’arrêter trois ans au même endroit : un record. Mais il est temps de partir. Je ne me vois pas faire la même chose pendant trente ans dans le même club. Et je suis convaincu qu’un prof de judo doit se remettre en question, faire des allers-retours entre un club et le terrain.

Hélicoptère. Cette photo a été prise le 24 avril 2021, dans les Territoires du Nord-Ouest, au Canada, à Fort Simpson, près de Yellowknife.
Au départ, on quitte Tahiti pour un travail en Chine. Mon épouse et moi avons un contrat dans un club de judo à Wuxi. On prend des cours de chinois, on se prépare, mais… pas de visa ! Alors on doit se réorganiser ! Comme mon épouse avait toujours rêvé d’aller en Argentine, hop, on décide de partir… au Canada ! Les billets d’avion sont en effet moins chers quand on prend des multi-destinations. Et on contacte une amie canadienne de Toronto — Tami Dacks — qui avait déjà trouvé du boulot à ma femme… au Mexique ! Elle nous dit de venir la voir. Alors on part à Toronto et je fais du judo pendant deux semaines et rencontre du monde.
Puis on décolle pour l’Argentine puis la Bolivie… mais c’est encore une autre histoire ! Quand nous sommes en Bolivie, une personne de Toronto m’envoie une offre d’emploi comme head coach dans les Territoires du Nord-Ouest (North Western Territories ou NWT en anglais). Je candidate et fais un entretien en visio avec les responsables du judo à Yellowknife. Dont un gars de Voiron en Isère, à quelques kilomètres d’où je suis originaire.
J’obtiens le poste. Et nous voilà à organiser le départ pour le Canada. Mais le covid fait son apparition et tout est chamboulé. Le départ est reporté mais le contrat est signé. Dans l’intervalle, je vais travailler en Allemagne, en visio uniquement. Finalement, après de multiples péripéties, nous arrivons à Yellowknife. Je partage mon poste avec un Canadien, Josh Hagen. Je resterai six mois là-bas.
La particularité de ce territoire est d’abord administrative. Ce n’est pas une province, mais un territoire. C’est grand comme la Suisse, mais il n’y a que quarante mille habitants dont vingt mille dans la capitale Yellowknife, qui borde le grand lac des Esclaves et ses quatre cent cinquante kilomètres de long. C’est dire la démesure de ces territoires.
Ensuite, le climat y est très particulier. Il peut faire jour tout le temps l’été ou nuit tout le temps l’hiver. Et les températures sont extrêmes. Il neige très peu puisqu’il fait trop froid et tout est gelé sur plusieurs mètres de profondeur (il y a la route des glaces et les camions roulent sur le lac comme à la télé)… Et comme tout est gelé, il y a le dégel. Entre le moment où tout gèle et le moment où tout dégèle, on ne peut pas circuler en voiture sur le lac ou les fleuves.
Étant à Yellowknife, une de mes missions était de développer le judo dans tous les NWT, entre autres à Fort Simpson. C’est à plusieurs heures de route, il faut prévenir quand on part et prévenir quand on arrive, puisqu’il n’y a aucun réseau de communication dans les grandes étendues canadiennes. En avril, je vais donc à Fort Simpson, un ancien comptoir de trappeurs du Grand Nord avec une petite ville enclavée. Et la « river Mackenzie », qui est beaucoup plus grande qu’une rivière, est en plein dégel. Impossible de la franchir en voiture. Alors on prend l’hélicoptère.
C’est au Canada qu’on voit ça : un prof de judo qui va au boulot en hélico ! Sacrée expérience et sacrés souvenirs avec des bisons, des bobcats, des ours et toute la faune canadienne…
Encore une fois, ce goût du voyage et de l’aventure, je l’ai toujours eu. J’ai toujours voulu voyager et vivre des expériences inoubliables. J’ai lu beaucoup de romans d’aventures qui m’ont donné l’envie, motivé et fait rêver. Et puis il y a quelques dictons qui représentent ma façon de voir la vie. Entre autres : « Vis comme si tu devais mourir demain et apprends comme si tu devais vivre toujours. » Quand on me pose la question de pourquoi je pars, pourquoi je ne reste pas, ma réponse est que je ne pars pas, je vais ailleurs. C’est un état d’esprit qui nous anime avec mon épouse. Nous voulons découvrir, rencontrer de nouveaux territoires, de nouvelles personnes, apprendre de nouvelles choses.
Je ne me considère pas comme indispensable à quoi que ce soit. Je crois que je peux donner, je peux transmettre, mais pour continuer, je dois apprendre, toujours. Et les judokas que j’entraîne doivent aussi s’enrichir de nouvelles expériences, de nouveaux savoirs.
Dernièrement, je me suis posé trois ans à Ennezat, j’ai rencontré un super club et avais un très beau projet. Mais il ne faut pas s’endormir et il faut savoir relever de nouveaux défis.

Projets. “Cette photo a été prise en mai 2025 devant le centre pénitentiaire de Riom, dans le Puy-de-Dôme. C’était avant une rencontre avec les personnes détenues – c’est le terme spécifique de l’administration pénitentiaire – et des membres du club.
J’avais eu une première expérience à Brest en 2010-2011. Arrivé à Riom et au club d’Ennezat, je passais devant le centre pénitentiaire tous les jours. J’ai trouvé un contact par un judoka d’un club voisin qui y travaille et j’ai envoyé un mail. Le service des Sports m’a répondu. Nous nous sommes rencontrés, j’ai parlé de ma première expérience à Brest et on a mis le projet en place. Au début, on a mis un cycle en place pour tester le prof et les personnes détenues, et tout a bien fonctionné. Du coup, on a pu envisager de poursuivre l’aventure.
J’ai alors contacté la Direction régionale à Lyon via le service des Sports du centre pénitentiaire. J’ai monté un projet et la Direction régionale a financé cent mètres carrés de tatami, des kimonos et des cours de judo pour deux ans. Finalement, on a fait trois ans de judo. Les personnes détenues ont passé des ceintures – jaune puis orange -, un groupe s’est formé, il y a judo tous les mardis. Les retours sont très positifs, les gars sont motivés pour poursuivre, voire aller jusqu’à la ceinture noire. Les membres du club avaient des appréhensions au départ pour faire des échanges, mais une fois la première séance passée, ils ont trouvé ça super.
Monter un tel projet demande de la détermination. J’ai eu de la chance de trouver un contact dans un club voisin. Sinon, il faut persévérer, beaucoup. Pour trouver des financements, il faut beaucoup téléphoner, beaucoup envoyer de mails… Sur le terrain, les personnes détenues m’ont un peu testé. Il faut savoir montrer sans faire le malin, être naturel. L’univers carcéral peut être impressionnant pour un extérieur. Personnellement, je ne veux pas savoir pourquoi les gens sont là – on me pose toujours la question : “Tu sais ce qu’ils ont fait ?” Ça ne me regarde pas. Mon boulot, c’est faire du judo, développer un projet, motiver des gens, leur permettre de devenir des judokas.”

To-do-list. “Comme tu l’as compris, j’ai d’abord voyagé dans le cadre de la Marine nationale et donc en bateau… donc pas de judo à l’intérieur des terres. Puis, nous sommes partis en Guadeloupe, par opportunité. Pour le reste, ça s’est enchaîné par hasard.
On n’a pas de plan. On part « à l’arrache » et on voit sur place. C’est notre truc, « l’aventure ». On galère parfois mais c’est sympa de partir sans filet, sinon ce n’est pas l’aventure. J’ai eu des opportunités parfois en Afrique, mais rien n’a jamais abouti. Quant à l’Asie, on a dû choisir entre Saint-Pierre-et-Miquelon et Bali… on a choisi Saint-Pierre-et-Miquelon !
Évidemment, il y a de belles destinations qui nous attirent. Mais nous avons un teckel maintenant ! Et je ne veux pas mettre mon teckel dans une boîte et en quarantaine dans un chenil pendant trente jours juste pour faire du judo. Alors, nous resterons à portée de voiture prochainement (Europe).
J’aurais aimé aller au Brésil pour faire du JJB ou du ne-waza pendant six mois à un an, pour apprendre. Il y a énormément de destinations qui nous attirent. Mais il faut trouver du travail ! On ne fait pas que voyager, malheureusement [Sourire].”

Mondos. “Cette photo a été prise le 4 novembre 2020 en Allemagne. Pendant la période du covid, j’ai donné des cours uniquement en Zoom, dans ce dojo.
J’ai rencontré de manière virtuelle Laurent Proumen de Décathlon qui m’a sollicité pour raconter un peu mes expériences au staff de Décathlon. Nous avions échangé un peu au sujet des kimonos, relativement au climat et aux conditions de pratique dans certaines régions du globe. Une autre fois, Pierre, qui était allé au Népal avec Morgan Girardeau, m’a demandé de participer à l’anniversaire de son club et de raconter un peu diverses expériences…
En fait, c’est assez rare que les gens me posent des questions. Je rencontre rarement des gens qui sont vraiment curieux. Généralement, j’entends : « Tu as beaucoup voyagé, c’est quoi ta prochaine destination ? » En fait je ressens surtout de l’incompréhension de la part des gens. Ils ne comprennent pas « pourquoi on fait ça ». Je crois que certains trouvent ça impressionnant. On me fait souvent la remarque : « Vous vous êtes bien trouvés avec Dominique. C’est courageux ce que vous faites, je ne pourrais pas le faire. »
Pour moi, ce serait courageux de rester vingt ans au même endroit, je ne peux pas le faire ! Ce serait une vraie prise de risque de dire : je reste pendant vingt ans ! Nous venons pourtant de passer trois ans au même endroit, parce que l’on s’y sentait bien. En fait, je pourrais m’engager sur du moyen terme, pour un projet de trois ou quatre ans par exemple. Certains trouvent qu’il faut s’engager pour plus longtemps. Je n’en suis pas convaincu. D’une part, les choses peuvent évoluer, les relations peuvent se détériorer, les résultats peuvent tarder à venir… Évidemment, il faut du temps. Mais je pense qu’avoir une mission et des objectifs est motivant. S’enterrer dans un contrat à long terme, rester pour des questions uniquement de confort, ce n’est pas mon truc.
Pour revenir au sujet qui nous intéresse, c’est difficile de partager mon expérience. Je rencontre beaucoup de professeurs de judo notamment qui sont plutôt frileux pour tenter une aventure. Il y a toujours une excuse. Les voyageurs que nous rencontrons nous disent toujours la même chose : ce n’est pas facile de partir, mais il n’y a aucun regret une fois que c’est fait. Et si c’était à refaire, ils le referaient.
Quand nous voyageons, presque à chaque fois, les gens qui m’accueillent dans les clubs me disent : attention, ici c’est particulier, il faudra t’y faire ! Mais il n’y a pas de différence en réalité : les gens sont différents, comme ici, à chaque coin de rue. On rencontre des grands, des petits, des rigolos, des tristes… Le dénominateur commun, c’est le judo bien sûr ! Il me permet de rencontrer beaucoup de monde, de tous les milieux, de tous les horizons. Les gens du cru, pas ceux des réseaux touristiques.
Je ne pense pas donner aux gens que je rencontre l’envie de partir. Par contre, j’ai convaincu certains de tenter l’aventure sur leur temps de vacances. Et ils le font régulièrement, ils partent avec ou sans judogi, vont dans des clubs pendant leurs déplacements pro ou perso, ou pendant les vacances, pour s’entraîner et rencontrer d’autres judoka.”

Inspiration. “J’aime les récits, les histoires, les aventures. Je regarde des émissions ou des reportages sur des aventures et je rêve de le faire ou je suis admiratif. J’aime les récits où c’est difficile. Je ne me retrouve pas dans les instagrameurs – je n’ai rien contre personne, chacun voyage comme il le veut – où tout est préparé, les voyages programmés à la minute près… Les livres qui m’ont parlé, entre autres : Frison-Roche : L’Esclave de Dieu ; Slavomir Rawicz : À marche forcée ; Mike Horn : Latitude zéro… Gamin, je rêvais en voyant le Camel Trophy, le Raid Gauloises, le Paris-Dakar, sans GPS, avec des boussoles et des cartes… Les aventures de la route de la Soie, les histoires de Christian Jacq sur l’Égypte… Je suis un rêveur, pas un aventurier [Sourire].
Morgan Girardeau [autre judoka globe-trotter français célèbre, NDLR], je ne l’ai jamais rencontré en vrai. Mais nous nous téléphonons très souvent, parfois plusieurs fois par jour ! Il m’a offert son livre, m’a souvent aidé pour trouver du travail – c’est lui par exemple qui m’a mis en relation avec le club d’Ennezat. Julien Brulard [idem, NDLR], je le suis sur les réseaux, mais je ne sais même pas s’il a entendu parler de moi [Sourire]. En réalité, nos expériences ont un point commun : le goût du voyage. Mais de la même façon que certains voyagent en vélo, d’autres en bateau ou en avion, nous avons nos différences.
En particulier, je reste en moyenne une saison sur place. Je travaille, je paie mon logement, mes impôts, je fais mes courses… comme les autres. Morgan, lui, a fait un tour du monde et enchaîné les rencontres, il n’a pas été prof employé quelque part.
En réalité, je ne compare pas du tout nos expériences. Concernant Morgan, nous échangeons beaucoup, parce que nous n’avons pas vécu les mêmes choses, même si nous avons fait du judo dans beaucoup d’endroits identiques, mais pas en même temps… Comme je le dis : c’est chacun son voyage. Le nôtre, avec Dominique, n’est ni mieux ni moins bien que celui des autres. C’est juste notre mode de vie.
J’aimerais bien rencontrer Julien et Morgan. Faire judo ensemble, et surtout discuter et échanger nos anecdotes, parce que c’est sûr que chacun d’entre nous en a un paquet !”

Anecdotes. “Voici justement quelques anecdotes que j’ai pu vivre au cours de mes voyages… Au Mexique, d’abord. Comme j’étais français et cinquième dan, j’étais toujours pris en exemple. Mais, ne parlant pas du tout espagnol au début, je ne comprenais pas tout. Je demandai donc aux gens que je rencontrai de m’écrire des messages plutôt que de me téléphoner puisque je ne comprenais pas. Un jour, je reçois un message pour que je vienne faire un cours de judo à 14 h 00. Je pars donc avec ma femme et lui dit que je vais faire un cours. Finalement, je suis resté six heures sur le tapis ! et ma femme sur un banc. Je n’avais rien compris à la demande ! On a passé une super journée (on s’en rappelle encore). Les gens venaient voir ma femme pour lui donner à boire et savoir si elle allait bien. Les Mexicains sont extrêmement bienveillants et se font un honneur de bien recevoir les étrangers… Et ce n’est qu’un aperçu de ce que nous avons pu y vivre en un an et demi.
Aux Philippines, ensuite. J’y suis allé deux fois une semaine en 2006 et 2007. Une personne m’avait trouvé le contact de l’équipe nationale. Je vais donc m’entraîner avec eux. J’étais le plus grand et le plus lourd. Il n’y avait que des petits gabarits. Alors pour les séances de randori, pas de pause pour moi. Ils venaient tous à la queue-leu-leu pour combattre avec moi et tenter uchi-mata (entre autres) sous mes jambes. Mais il faisait très chaud et humide. J’étais écarlate et je continuais à m’entraîner même si c’était dur. Au bout d’un moment, ils m’ont sorti du tapis, assis sur un banc et mis un sac de glace sur la tête. Dès que j’ai dit OK (un randori de pause), ils m’ont littéralement jeté sur le tapis et c’était reparti ! C’est un super bon souvenir parce qu’ils voulaient tous faire avec moi et j’ai un plaisir énorme à faire du judo avec eux.
À Singapour, également. J’allais faire du judo dans un club et avais emmené un autre judoka français. Comme toujours, il fallait faire beaucoup de randori et faire preuve d’exemplarité. La personne qui nous avait trouvé les contacts aux Philippines ou à Singapour était d’origine asiatique. Mon collègue judoka ne faisait pas preuve de beaucoup d’engagement, il avait toujours mal quelque part. Le sensei local est allé voir notre contact (puisque d’origine asiatique, il avait un rapport différent avec elle). Il lui a dit : Alexandre il peut revenir quand il veut, mais l’autre doit partir, il n’a pas l’esprit du judo ! Je suis toujours en contact avec ce sensei, il est vraiment super et très accueillant. J’y suis retourné plusieurs fois et à chaque fois cela a été une super expérience.
Autre souvenir. Lors de la période covid, nous avons été rapatriés de Bolivie. Pendant une assez longue période, pas de judo sur le tapis. Mais les clubs que j’avais rencontrés voulaient continuer le judo. Alors nous avons organisé des séances en visio. Dans mon jardin avec l’Argentine – et j’ai eu récemment un message concernant cette expérience dont les gens se souviennent -, dans un dojo avec la Bolivie ou le Mexique, et depuis mon bureau au Canada avec l’Allemagne. La preuve que l’on peut s’entraîner et voyager en faisant du judo en restant chez soi.
En Corée, enfin. Je ne trouvais pas de club de judo et n’avais ni Internet, ni contact. Je suis parti dans la ville de Busan « à l’arrache » avec mon judogi. Après une longue déambulation, j’ai fini par suivre des enfants dans la rue qui étaient en tenue de taekwondo. J’ai frappé à la porte de leur dojo. Un tout petit enfant à ouvert la porte et son prof est arrivé juste derrière lui – je me rappelle de cette image où le petit était près à se battre, un vrai guerrier. Je lui ai expliqué que je voulais faire du judo. Il m’a expliqué – en coréen – où me rendre. J’y suis allé, ai essayé de me faire comprendre parce que le sensei pensait que je voulais m’inscrire dans son club. J’ai fait le cours, suis passé au centre du tapis toute la soirée avec tout le monde. Et tout le monde regardait, il m’a fallu repousser mes limites ! À la fin de la soirée, nous sommes allés manger dans l’arrière-boutique d’un pizzeria qui appartenait au président du club. Surtout ce qui m’a marqué, c’est le salut à la fin du cours. Pas en ligne, mais en colonne. Le plus âgé devant, le plus jeune derrière, sur plusieurs colonnes et moi tout au fond. Ce qui importait ici ce n’est pas la ceinture, c’est l’âge et le respect des personnes plus âgées.”

Enseignements. “Toutes ces expériences me font dire que le judo est vraiment universel. Ce n’est pas seulement des mots, une phrase posée là pour faire joli. Chacun fait son judo et le pratique comme il l’entend. Certains voyagent pendant leurs vacances, d’autres comme moi voyagent pour travailler. Mais ce trait d’union qu’est le judo permet de découvrir des gens et des façons de faire hors des circuits touristiques. Et qu’importe que je ne parle pas bien la langue locale : à chaque fois les gens me disent “on parle judo ici, donc on parle la même langue“.
Si l’Alexandre de 2026 pouvait donner un conseil à l’Alexandre qui débutait le judo en 1984 ? Je lui dirais : ne change rien. Tous les choix que l’on fait dépendent de l’instant présent. C’est comme si on jouait au loto en connaissant déjà les numéros. Il faut tenter, prendre des risques, se remettre en question. Depuis 1984, j’ai vu beaucoup de judokas, beaucoup de dojos. J’ai souvent entendu « quand j’étais jeune », « avant c’était différent »… Je pense que la force du judo c’est l’adaptabilité. Quand on fait randori, on ne dit pas au partenaire de faire seulement ce qu’on veut ! On doit s’adapter, on doit esquiver, on doit attaquer et parfois on tombe. C’est pareil dans la vie : parfois, on tombe. Alors le petit gars de 1984 il est tombé parfois dans la vie et il est tombé parfois sur le tatami. Mais il a toujours gardé l’enthousiasme et l’envie. J’ai toujours gardé l’enthousiasme et l’envie. Et cette idée que je ne serais pas là aujourd’hui si je n’avais pas fait les choix que j’ai fait.” – Propos recueillis par Anthony Diao, été 2026. Photo d’ouverture : souvenirs du Canada. ©Archives Alexandre Paysan/JudoAKD.
Une version en anglais du présent article est disponible ici.
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