Loïc Pietri (II) – “Dire, c’est faire rire. Faire, c’est faire taire.”

L’anecdote est marrante. De notre passage en famille chez Loïc Pietri en mai 2025, mes enfants se souviennent surtout d’un détail : les fréquentes « conversations » de notre hôte avec son enceinte connectée Alexa. « Alexa, dis-moi quel temps il fera cet après-midi », « Alexa, c’est quoi le trajet le plus rapide pour aller en transports en commun de chez moi au stade de Nice », etc.

Un an et demi plus tard, surprise. C’est par un autre Aleksa, Mitrovic cette fois, que le double champion du monde junior 2009 puis sénior 2013, effectue son grand retour sur la scène planétaire. Avec la casquette d’entraîneur de club cette fois, puisque le médaillé mondial junior 2022, sélectionné sur le fil pour représenter l’équipe de France en -90 kg aux mondiaux seniors de Bakou, est depuis deux saisons l’un de ses protégés au JC Monaco.

L’échéance bakinaise est aussi l’occasion de prendre des nouvelles du tout premier interviewé de JudoAKD. À l’époque, le sextuple médaillé mondial et européen était en pleine transition après quinze saisons au plus haut niveau, une moitié au sommet, l’autre dans cet entre-deux où les incompréhensions le disputent au ressentiment, et au sortir duquel le risque de finir aigri est réel.

Comment ses idées très tranchantes sur l’entraînement ont-elles évolué au contact de la pratique de ce judo loin de l’INSEP que son fort ancrage familial lui a heureusement permis de ne jamais oublier ? Quelles idées nouvelles ont-elles germé entretemps dans son cerveau fertile ? Un cerveau qui le rend capable de disserter des heures sur le seoi inversé du Coréen Jeon comme sur l’Amazonie précolombienne ou le coefficient de la pente de la Roche de Solutré. Un cerveau tout sauf lent donc, et qu’il est toujours stimulant d’entendre s’exprimer. – JudoAKD#063.

 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

Quand as-tu su que tu serais du voyage à Bakou ?

Au début, je pensais laisser Aleksa se débrouiller avec l’équipe de France. Mais il m’a demandé de venir : il aime bien quand on travaille tous ensemble, il aime que je sois là. Je suis donc venu.

 

Quel effet ça te fait de revenir sur le circuit, après toutes ces années ?

J’étais concentré sur la compétition d’Aleksa. Je ne peux pas dire que ça m’ait fait quelque chose. Ou plutôt si, il y a un truc qui m’a quand même fait un peu bizarre : c’est un petit monde, une bulle. Tu revois toujours les mêmes personnes, au même endroit. Tout le monde vieillit, mais on est toujours là, tous… En gros, ça ne change pas trop. Et moi me revoici sur un championnat du monde comme ça, sans pression et sans être impressionné, parce que j’y ai déjà mis les pieds et que j’ai un peu passé ma vie sur ce circuit…

 

Si je me souviens bien, la dernière fois que tu étais venu sur un championnat du monde, c’était en 2017 à Budapest, pour les équipes. Tu étais même en chambre avec ton concurrent direct Axel Clerget, de mémoire. Et avant ça, en individuel, c’était les Jeux de Rio.

Peut-être, je ne sais plus. De toute façon tout se ressemble. Ça ne m’a ni marqué, ni manqué.

 

Tu es arrivé longtemps en avance ?

Non, j’ai fait un aller-retour. J’avais envie de vite rentrer chez moi. Je crois bien que j’ai dormi dans un bordel, d’ailleurs : j’avais pris un hôtel au hasard, et il y avait une femme dans la chambre au-dessus de moi qui a crié toute la nuit. Le matin, je suis parti à la compétition et suis reparti le soir même, à deux heures du matin.

 

Tu n’es pas resté pour les équipes ?

Non.

 

Qu’est-ce que ça fait de retrouver tout le monde ? J’imagine que certains étaient contents de te recroiser, notamment chez les étrangers.

J’ai croisé Stéphane Frémont, Franck Chambilly, qui sont toujours dans le staff. Mais franchement, en termes d’émotion, j’étais là pour mon élève. Les seules émotions que j’ai eues étaient liées à la journée d’Aleksa. L’ambiance, l’endroit, tout ça, je m’en fichais, et je m’en fichais déjà un peu à l’époque. Je suis comme ça, comme tu le sais [Sourire].

 

 

Bakou, 8 octobre 2026. Entrée en lice victorieuse d’Aleksa Mitrovic face à l’Ouzbek Umar Bozorov, n°13 mondial. ©Emanuele Di Feliciantono-IJF/JudoAKD

 

C’est Franck Chambilly qui suit Aleksa en équipe de France, justement. Vous aviez échangé en amont pour vous coordonner ?

Non. Je suis arrivé avec le travail préparatoire que je fais systématiquement les jours précédents : je regarde les profils qu’il y avait dans son quart de tableau, sur quoi ils tombent et quelle stratégie on peut mettre en place. J’avais pris des captures d’écran des vidéos que je voulais. Je lui ai expliqué ce que je pensais de la stratégie à adopter face aux adversaires qu’il allait affronter.

J’étais plutôt content de son quart de tableau, parce qu’il y avait des profils qui lui convenaient. Je ne me suis pas trompé, puisqu’il a bien avancé. Mais c’était quand même un gros quart : il a sorti des adversaires bien classés. Sur le papier, il arrivait soixantième, je ne sais plus exactement [N°65 mondial, NDLR], mais je savais qu’en réalité il vaut bien mieux que ce niveau-là. Je pensais qu’il se situait entre la dixième et la vingt-cinquième place mondiale, sans savoir précisément, car tant que tu n’as pas vu les gars au combat, tu ne sais pas trop. Mais je l’avais vu faire chuter le Moldave, faire des matches serrés contre des dixièmes mondiaux, battre des douzièmes, des seizièmes. Je savais donc qu’il pouvait aller battre ces garçons-là.

Ensuite, je voulais le voir face aux gars du top 10, les cadors du circuit. Qu’il ait battu le Coréen, c’est quand même bien. Quand il est bien préparé et en forme, je pense qu’il peut avoir un niveau de top 10 mondial. Maintenant, il faut aller battre les favoris. Petit à petit, il devient un vrai outsider. On a vu qu’il pouvait monter sur le podium.

 

Tu penses qu’il y a eu un effet de surprise, parce que les autres l’avaient peut-être un peu oublié sur le circuit ?

Ça joue toujours un peu quand personne ne te connaît. Mais les deux premiers combats, on les refait et il les regagne. Le premier tour, c’est la deuxième fois qu’il le gagne. Il faut quand même faire attention, parce que les adversaires s’adaptent. Mais le treizième mondial ne pouvait pas dire qu’il n’était pas prévenu : il avait déjà perdu une fois contre lui. Face au Coréen, on avait mis en place une stratégie précise. Je ne rentre pas dans les détails, mais ça a très bien fonctionné : le gars avait de gros points faibles.

 

 

Bakou, 8 octobre 2026. Deuxième tour face au Coréen Kim Jonghoon, n°6 mondial. ©Tamara Kulumbegashvili-IJF/JudoAKD

 

 

Des regrets, notamment sur le match de repêchage sur lequel Aleksa cède sur le gong face au Serbe Boris Rutovic alors qu’il menait d’un waza-ari ?

Aucun regret. Il a tellement avancé sur cette saison, il y a eu tellement de travail de fait… Oui, il pouvait monter sur le podium le jour-même. Mais il garde un côté un peu fou, il faut qu’il gagne en maturité dans son judo. Il faut conserver cette folie sans la brider. C’est à nous de trouver l’équilibre. Là, il y a eu un manque de lucidité. Mais à sa décharge, on a eu un mois pour préparer ces mondiaux, en enchaînant les compétitions.

 

C’est quoi la suite, à ce stade de l’olympiade ?

J’aimerais bien qu’on fasse maintenant une pause et un vrai travail de fond. Prendre le temps de souffler, et revoir techniquement tout ce qui n’est pas au point. Imposer les déplacements à l’adversaire, garder le centre, éviter les sorties de tapis. Même s’il y a moins de sanctions, il faut rester maître des déplacements. Il y a aussi des attaques à approfondir, d’autres à moins faire. On verra sur les prochains tournois et championnats si c’était de la chance ou non. Moi, je ne crois pas à la chance. Je suis plutôt optimiste.

 

Tu es reparti le soir même. As-tu suivi la compétition par équipes le dimanche ?

Non, je suis rentré. Les équipes, je ne suis pas un grand fan. Mais j’ai regardé ses combats après coup : il a très mal combattu. Ça arrive, il était fatigué. Il a quand même mis un ippon au double champion olympique. Il a été compté waza-ari, mais on sait comment c’est : quand tu mets un petit ippon à un champion olympique, ça se transforme en waza-ari [Sourire].

 

Bakou, 11 octobre 2026. En repêchages de l’épreuve par équipes mixtes, ce contre rasant d’Aleksa Mitrovic face au double champion olympique Lasha Bekauri, dont même la coéquipière Eteri Liparteliani (en arrière-plan) craint sur le coup qu’il serait annoncé ippon. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Ce qu’il s’est passé contre Lasha Bekauri, blessé au genou lors de leur affrontement qui réussira à le dominer malgré ce waza-ari, puis le dominera à nouveau lorsque, à 3-3 entre les deux équipes, la roulette désignera leur catégorie des -90 kg comme juge de paix, m’a rappelé les mondiaux d’Astana, en 2015, lorsque Cyrille Maret s’était retrouvé dans la même configuration face au Belge Toma Nikiforov pour la troisième place des -100 kg. Nikiforov avait des crampes, Cyrille n’avait pas réussi à le « tuer », et Nikiforov est finalement passé devant, au courage.

Il y a peut-être eu un côté compassion qui joue. Je pense qu’ils s’étaient déjà entraîné en stage ensemble. Mais l’autre aurait-il eu la même attitude si c’était lui qui s’était blessé ? Je ne sais pas et eux-mêmes sans doute ne le savent pas. Je lui ai dit : sur le tapis, tes potes, ça passe après. Là c’est ton travail, c’est ton rêve, tu as travaillé pour ça, et tu ne sais pas combien d’opportunités tu auras de combattre à nouveau à ce niveau. Ne fais pas dans le sentiment… Après, je ne suis pas non plus le gars qui dit de mettre des coups de pied dans la jambe blessée, hein. Mais tu accélères, tu continues le même combat comme si tu étais mené. Là, on a senti qu’il y est allé doucement, qu’il a mis un moment à se remettre dans le combat.

Cela dit, il avait déjà fait une belle compétition, dix combats en trois jours avec quarante-huit heures de récupération. Il était rincé, ça se voyait. J’ai vu un garçon qui avait réalisé une belle performance aux Mondiaux, qui avait envie de bien faire, mais qui n’avait plus aucune structure, plus aucune rigueur sur les mains. Ceux qui n’ont jamais fait ça ne se rendent peut-être pas compte. Les gens aiment bien critiquer les équipes, mais dans l’ensemble, je ne suis pas inquiet.

 

 

Onze années séparent ces deux photos. ©Archives Aleksa Mitrovic et Loïc Pietri/JudoAKD

 

Entrons à présent dans le dur de ta réflexion sur l’entraînement et la performance. Vous avez commencé à bosser ensemble à ton retour à Monaco ?

En fait Aleksa est de Nice. Il était au club de Levens, avec un professeur qui s’appelait Franck Perez. Ensuite il est parti à l’OJN, puis à Nice Judo, puis à Paris… Il est venu une fois s’entraîner au club avec un gars de Nice. Je me suis dit qu’il cherchait simplement un endroit où s’entraîner. Puis il m’a dit qu’il aimerait qu’on travaille ensemble. Il était un peu dans l’idée : « Je ne sais pas si je vais continuer longtemps, mais j’ai l’impression que je peux encore faire quelque chose. » Je lui ai expliqué que nous n’étions pas un club professionnel : on pouvait faire des efforts, mais on n’en était pas à ce stade de développement. J’ai fait ma blague préférée : nous n’étions pas semi-pro, mais tiers de pro [sourire].

Je m’attendais à découvrir quelqu’un d’un peu abîmé, car trois ruptures des croisés en deux ans, psychologiquement, ça doit être une horreur. En fait, il était assez jovial, donc ça a été cool. Je lui ai demandé de reprendre par la base, de refaire des petites compétitions pour montrer qu’il avait le niveau, et pour que je me rende compte de son niveau réel. On a commencé par les compétitions nationales, peut-être même un label A. Au début, il ne gagnait pas d’entrée : il faisait deuxième ou troisième, il y avait quelques petits revers. Et puis il s’est mis à gagner les Excellences. On est passé aux European Cup, puis aux European Open, en montant au fur et à mesure et en faisant le bilan à chaque fois.

 

Qu’est-ce que ça donnait, à ce moment-là ?

Ce que j’ai aimé en travaillant avec lui, c’est que si tu lui montres factuellement, par un travail vidéo, qu’il a perdu à cause de tel ou tel détail, il corrige vite. Beaucoup d’athlètes perdent de la même manière pendant six mois alors que tu répètes la même chose. Lui avait un gros potentiel, certes, mais sa vitesse d’adaptation est très agréable : quand tu lui dis quelque chose, il essaie tout de suite. C’est quelqu’un avec qui je prends du plaisir à travailler.

Franchement, je ne pensais pas avoir si vite quelqu’un de ce niveau à gérer. Tant mieux : ça me laisse un pied dans le haut niveau. Je pensais ne plus trop y être en allant à Monaco, je pensais entraîner des gars pour les premières divisions, pas repartir sur le circuit.

 

Tu l’avais déjà pris à l’entraînement quand tu étais à l’INSEP, ou en championnat de France ?

Je crois que je l’avais un peu pris à l’entraînement quand il est arrivé, parce que tous les gars de Nice, j’allais les voir, je leur parlais. On s’est croisés vite fait. Il ne s’est pas beaucoup entraîné à l’INSEP au final : il a passé deux ans là-bas et il a dû rester trois mois sur le tapis.

 

Ça l’a régénéré de redescendre, de changer de cadre ?

Oui. C’est un garçon qu’il fallait entraîner, en fait. Je pense que l’INSEP n’était pas adapté à lui, et ce n’est de toute façon pas fait pour tout le monde. Il y a là-bas un modèle avec une grosse dose d’entraînement. Si un gamin qui s’entraînait à Nice monte s’entraîner tout le temps avec des gars costauds, rugueux physiquement, en augmentant la charge d’entraînement, ça se passe mal. C’est exactement ce qui s’est passé pour lui, et ce n’est pas le seul. J’en ai vu beaucoup, notamment dans le sud de la France. Dans le sud, il y a souvent un judo avec beaucoup d’attaques, du déchet, de la prise de risque. Si tu arrives avec ce judo à l’INSEP, sans quelqu’un pour te calmer ou avec une gestion intelligente, ça ne se passe pas bien.

C’est un judoka qui a des attaques dans toutes les directions, il aime faire tomber, il a un bon bagage judo. Là où il péchait, c’était sur les mains et les déplacements. Pour moi, c’est le plus facile : apprendre le kumi kata, tu peux devenir bon en deux ans en t’y mettant sérieusement. Apprendre à faire du judo, c’est plus compliqué.

 

 

Saint-Chamond, 14 décembre 2025. Le groupe monégasque aux championnats de France : Rania Drid, Marc-Élie Gnamien, Aleksa Mitrovic, Marvin Gadeau, Abdou Khiri et Loïc Pietri. ©Archives JC Monaco/JudoAKD

 

 

Ce que tu racontes abonde dans le sens de ta théorie sur le tort de tout centraliser à Paris. N’est-ce pas là d’ailleurs un entre-deux intéressant : exploser, démythifier l’INSEP, puis revenir là où sont ses bases et y retrouver un second souffle voie une vitesse de croisière ? 

On a toujours un biais personnel à vouloir confirmer ses théories. Donc oui, ça les confirme. En tout cas, on arrive à faire un travail plus que correct. Il s’entraîne sur un pôle, et au pôle de Nice, on sait que ce n’est pas un vrai pôle Espoirs : il y a plein de juniors, plein de seniors. Ça a longtemps dérangé, mais peu importe. On arrive quand même à avoir des gens comme Gaya Sonntag, qui vient de faire médaillé mondial en junior, ou comme Aleksa, qui joue à l’international.

J’aimerais créer cette dynamique : qu’il y ait un jour des seniors qui font des médailles européennes, mondiales et olympiques en étant sur Nice. Avec Aleksa, on n’est pas loin. Mais une fois que tu l’as prouvé, ce n’est plus pareil.

 

Pourquoi ?

Beaucoup de gens se mentent à eux-mêmes : ils sont à l’INSEP donc ils pensent faire du haut niveau, alors qu’ils n’ont pas un si haut niveau que ça. Ils sont fiers de dire à leur famille qu’ils s’entraînent à l’INSEP, mais c’est un peu du vent et ils n’y gagnent rien : à la fin, ils se retrouvent même parfois à galérer dans leur vie professionnelle.

Aleksa, lui, fait ses études, s’entraîne le soir, se débrouille pour faire sa préparation physique entre midi et deux ou le matin. Il a une vie plutôt équilibrée. Avoir des études adaptées génère moins de fatigue, mais avoir une vie équilibrée et penser à l’avenir est aussi important. Je pense qu’on a un bon équilibre. Grâce aux entraînements du soir sur le pôle de Nice, les gens peuvent s’entraîner et préparer les premières divisions, tout en entraînant des seniors de haut niveau.

 

C’est un peu le combo idéal : aucun de vous deux n’a de fantasmes sur l’INSEP, et vous avancez en parlant la même langue, du coup.

Je pense honnêtement qu’il a vécu l’enfer à l’INSEP. C’est quelqu’un de très tourné vers l’humain, et là-bas, c’est la fosse aux lions : on jette plein de jeunes ambitieux dans l’arène. Je pense qu’il ne s’est pas entendu avec certains, qu’il n’a pas aimé l’ambiance. Il faudra en parler avec lui, ça le regarde. C’était un gamin déterminé, et il n’a fait que se blesser. J’ai essayé de restaurer un peu les liens, de lui dire qu’il pourrait faire des stages de temps en temps. Mais il est revenu en me disant qu’il n’en avait plus envie. Ça fait un judo très, très kumi kata, très stratégique, et quand tu prends des risques, je pense qu’il y a un petit traumatisme aussi.

Dans mon projet de prouver qu’on peut y arriver depuis Nice, j’ai donc un garçon qui est totalement dedans. Je viens du sud et je crois à un modèle décentralisé. Et je ne pense pas qu’il y ait de résistance de la Fédération : la preuve, ils l’ont sélectionné alors qu’ils ne l’avaient pas vu de l’année. C’est un bon point, qui montre une fédération qui évolue sur certains sujets et ne regarde que le niveau. Je ne demande pas de traitement de faveur pour les structures du sud : je demande juste que les sélections se fassent uniquement en fonction du niveau.

 

À Bakou, tu t’es senti bien dans tes baskets ?

Oui. Le feeling passe bien avec Nomis et Jossinet. Sur une autre génération de dirigeants, ça aurait peut-être été différent. Je sens que ça gêne certaines personnes que des gens obtiennent des résultats sans passer par l’INSEP, mais pas la direction actuelle de la Fédération, et ça c’est le plus important. Je trouve cool qu’ils aient osé prendre quelqu’un comme Aleksa. On a vu qu’on peut le faire ailleurs, tout en restant un sport amateur.

 

Nice, mai 2025. Loïc Pietri chez lui au calme avant de prendre la route pour enseigner à Monaco. ©Anthony Diao/JudoAKD

 

Au niveau de ton club, tu interviens sur quelle classe d’âge ?

Sur toutes les classes d’âge. Je suis prof de judo, et soixante-dix pour cent de mon temps, c’est le cours de judo. À côté, j’entraîne les compétiteurs, les week-ends. Je fais un peu tout : je suis au four et au moulin.

 

Il y a deux ans, lors de notre premier entretien pour JudoAKD, tu disais qu’il était temps que tu partes de Paris, que tu avais besoin de changer d’air. Là, tu te sens plus serein ?

Oui. Moi, je fais mon travail. On m’a dit un jour : « Dire, c’est faire rire. Faire, c’est faire taire. » Ce qui se passe maintenant prouve que je ne disais pas que du vent. J’ai râlé, mais aujourd’hui, quand j’entraîne, j’ai des gars qui avaient été littéralement bousillés par l’INSEP et, contre toute attente, ils recommencent à progresser. Quand je dis bousillés, ce n’est pas une image. J’ai souvent dit que les judokas d’attaque étaient très mal entraînés à l’INSEP. Peut-être que ça a changé depuis, je ne sais pas, et je ne veux pas critiquer le travail des autres, mais quand j’y étais, c’était une catastrophe.

Quand j’ai commencé à entraîner Aleksa, plein d’entraîneurs parisiens m’ont dit : « Bof, il n’a pas la caisse. » Moi, quand je l’ai vu, je me suis dit au contraire que c’était une machine. Sur la même compétition, debout, il m’a mis un morote à droite, un uchi mata à gauche, un morote à gauche. Pour moi, il sortait vraiment du lot. Des gars qui font aussi bien le judo, il n’y en a pas trente-six mille par génération. À l’INSEP, il en arrive de temps en temps, un ou deux par an. Il faisait partie de ceux-là, et ça ne m’étonnait pas qu’il ait fait une médaille mondiale en junior : il avait un gros potentiel.

Ce que je ne savais pas en revanche, c’est à quel point il était abîmé, car il y a des choses que tu ne peux plus faire avec un genou comme ça. Les médecins l’avaient prévenu : s’il forçait trop sur un genou abîmé de cette manière, il risquait d’avoir une prothèse à quarante ans. Il le savait, et il était à l’aise avec ça.

Bref : on m’a envoyé un garçon dont ils n’avaient rien réussi à faire, et on arrive à faire du très bon boulot. Il termine septième des championnats du monde, il aurait pu monter sur le podium, il perd à une seconde de la fin. On l’a fait revenir dans l’élite mondiale, et j’en ai toujours été convaincu. Chacun sa méthode, mais nous avons fait quelque chose de plus léger : moins de combats, plus de technique, un peu plus de préparation physique et de cardio, car il avait un petit déficit de ce côté-là.

 

Et une variété nouvelle de partenaires, j’imagine.

Surtout, il fallait cadrer son judo, faire en sorte qu’il y ait moins d’erreurs, qu’il ait une solution pour chaque situation. Il faisait un peu de judo à l’instinct. C’est bien quand tu es jeune : les judokas instinctifs trouvent des solutions que tu n’imagines pas. Mais ça a ses limites : parfois ils font des choses qui les font perdre sans s’en rendre compte, et ils les répètent. Par exemple, il allait tout le temps attraper le dos. Je lui ai repris tous ses combats : « Regarde, là tu as perdu, tu avais la main dans le dos. » Rien qu’avec un travail vidéo et un peu de logique, on a réglé des choses. D’autres entraîneurs en faisaient aussi à Paris, je ne dis pas le contraire.

Il me disait qu’il n’avait pas trop la caisse. Je lui ai répondu qu’il devait d’abord arrêter de dépenser de l’énergie pour rien : si tu lances trois morote debout dans les trente premières secondes, forcément, tu n’as plus la caisse. On a donc fait du travail cardio, un travail de fond, on a un peu calmé la musculation dans un premier temps. Surtout, il devait apprendre à poser les mains, à attendre que l’autre pose les siennes, à mettre une tension dans le kimono, sans dépenser toute son énergie en dix secondes pour sortir de la garde de l’adversaire. Plein de petits détails comme ça.

Dans le sud, on a d’autres problématiques : on n’arrive pas à sortir des salaires pour que les gens s’entraînent à plein temps, donc on est vraiment dans l’amateurisme. J’essaie de m’adapter, et le pôle de Nice y est bien adapté. On s’entraîne le soir, avec des entraînements qui s’adaptent à l’emploi du temps de vrais amateurs. De toute façon, c’est un sport amateur. On a un beau tatami, et on arrive à faire monter le niveau.

 

Ce qui reste un équilibre : certains se perdent à être cent pour cent focus et ont besoin de cultiver autre chose.

Prends Sylvain Goulet, un gars de ma génération. Il faisait une fac de maths et a fait plusieurs podiums nationaux en -60 kg. Ce sont des gars sérieux : avec deux footings le matin avant les cours, une séance de musculation le samedi et un entraînement tous les soirs à vingt heures trente ou vingt et une heures, ils peuvent peut-être faire une carrière internationale. Mais si tu les élimines parce qu’ils ont un autre projet, forcément, ils n’y arrivent pas. Dans les sports amateurs, avoir des entraînements le soir est un gros enjeu.

Il faut aussi des structures avec plusieurs âges. Le fait d’avoir cloisonné pôle Espoirs, pôle France et centre national est une mauvaise chose. Dans un centre, tu dois avoir tous les âges : les cadets doivent prendre des juniors de temps en temps, les juniors des seniors. Sinon, qui as-tu comme adversaire pour continuer à progresser ? En termes de sparring-partners, tu es vite limité.

 

Dans ces structures de province, il y a aussi un côté hasard : des gens de passage viennent un soir, surprennent les habitués avec un judo différent, puis ne reviennent pas parce qu’ils ont une vie à côté.

Oui, parfois il y a des gars de l’extérieur, parfois un Japonais de passage. C’est tout l’intérêt d’un centre ouvert : ne pas avoir une structure trop institutionnalisée, trop fermée. Je crois beaucoup aux dynamiques. Mais là, on est encore dans la théorie, et rien que d’en parler, ça me sature. J’ai passé tellement d’années à vouloir refaire le système qu’aujourd’hui, je m’en fiche. Je suis peut-être sur une petite structure, mais je suis la tête du poisson, je peux prendre des directions, et je m’éclate. Les résultats me confortent dans l’idée que je ne disais pas que des bêtises, mais j’en ai assez de dire : maintenant, je fais.

 

C’est quoi la suite, dans l’idéal ?

J’aimerais qu’un jour le pôle de Nice devienne un pôle France. Pour moi, c’est un scandale que tout soit à Marseille. C’est un non-sens de mettre autant d’argent là-bas alors que Nice fonctionne très bien. Nous n’avons toujours qu’une personne pour gérer Nice, avec des clubs de Première Division, des médaillés aux mondiaux juniors, des gars en quarts de finale des mondiaux senior. Les clubs viennent au pôle et le système d’entraînements le soir fonctionne. Il faut encourager ce modèle !

 

Les labels pôle France devraient être réévalués régulièrement, en fonction des dynamiques ?

Réévaluer les labels, ou faire simplement des centres d’entraînement où l’on s’entraîne le soir, et mettre l’argent là où il y a des compétences et des résultats. Si tu ne récompenses pas la performance, tu récompenses la médiocrité. Mais ce sont des sujets politiques qui me dépassent, je n’ai pas la main dessus. Je me concentre sur mon travail, en espérant qu’à force, ça se verra : quand on fait du bon boulot et qu’on prend les bonnes directions, on arrive à faire des choses sympas.

Tout cela me conforte dans l’idée qu’il y a d’autres manières d’entraîner, et qu’on peut faire du bon travail dans de petites structures. Je le savais déjà, en fait. J’ai pas mal voyagé avec le judo, et j’ai vu des champions olympiques qui s’entraînaient avec des jeunes, dans des centres qui ne ressemblaient pas du tout à l’INSEP. Pour moi, le niveau est une exigence, une rigueur. Pas un endroit. J’espère qu’on va réussir à le prouver. – Propos recueillis par Anthony Diao, automne 2026. Photo d’ouverture : aux championnats de France 2025. ©Jean-Bernard Dalleau – L’Oeil du margouillat/JudoAKD.

 

 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

 

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