Repose en paix, René Nazaret (1936-2026)

Né le 20 octobre 1936 à Castelliri (Italie), le huitième dan René “Natch” Nazaret s’est éteint dans la nuit du 25 au 26 juillet 2026. Il avait quatre-vingt neuf ans. Il y a vingt ans presque jour pour jour, les 25 et 27 juillet 2006, nous avions passé deux après-midis entiers dans son appartement du septième arrondissement de Lyon à retracer, archives personnelles à l’appui, ce qui resteront à l’arrivée les trois premiers quarts de son existence. L’ultime quart, de 2006 à 2026, aura été une succession de cafés chez lui et de discussions autour des histoires du tatami, des choses de la vie… et de cette mort qui le hantait, aussi. – JudoAKD#057.

 

 

 

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C’est un appel de Pierrot Blanc, ce dimanche 26 juillet au matin, qui nous aura annoncé la triste nouvelle. Avec Michel Charrier et le regretté Romain Pacalier, les quatre futurs huitième dan incarnaient à l’été 2006 quelque chose des mousquetaires du judo lyonnais. C’est cet été-là en effet que fut amorcée une série de portraits de hauts gradés étalée sur cinq années pour le compte du Comité du Rhône de judo.

Des quatre, René Nazaret était celui dont j’étais géographiquement le plus proche. L’appeler, passer prendre le café chez lui, c’était la promesse d’une heure ou deux hors du flux contemporain. “Tu ne sais pas ta chance de pouvoir te poser comme ça avec Natch, à la volée” nous glissa presque mélancolique l’entraîneur Stéphane Auduc un jour en tribunes à Tokyo, très accaparé alors par ses athlètes parisiens mais sans jamais oublier son ancrage lyonnais. Sonner au numéro 12 de son interphone, entendre son “ouais, je t’ouvre, attends” presque bourru, grimper ses escaliers quatre à quatre et le voir sourire sur son palier en me voyant arriver avec mon vélo sur l’épaule. “Tu as bien fait de le monter, c’est plus sûr que de le laisser dans la rue” disait-il immanquablement, s’effaçant pour caler l’engin dans le sas exigu de son entrée où trône notamment une grande photo aux côtés de Georges Baudot, figure tutélaire de plusieurs générations d’enseignants de la région et bien au delà.

 

Des moments simples. ©Anthony Diao/JudoAKD

 

Un professeur de judo a deux missions : donner de la confiance aux enfants timides et de la sérénité aux plus agités” aimait-il à répéter. Sur la nappe plastifiée de la table de son salon où il avait déjà servi dans des assiettes en bois ses fameuses pâtes maison pour mes enfants, la tasse de café brûlant lentement touillé à la cuiller avec un savoir-faire unique, une feuille de Sopalin pliée en deux pour la saisir “sans te brûler“, un verre Duralex et une mini bouteille de Volvic “car tu dois avoir soif”. Parfois, je lui demandais si je pouvais baisser le volume de sa radio, et puis l’échange démarrait. Les nouvelles de la santé, d’abord. Du moral, ensuite, que je savais fluctuant depuis que je l’avais vu, lors d’un déjeuner dans un de ces bistrots de quartier où tout le monde semblait le connaître et le respecter, apprendre par téléphone à vingt minutes d’intervalle les décès coup sur coup de deux vieux compagnons d’armes… Et puis nous embrayions sur le judo. Nous parlions peu des personnes – il était arrivé à ces âges où tout s’égalise et où les dires des uns et les actes des autres ont souvent des airs de déjà-vu. Les intentions l’intéressaient davantage.

Notre dernier café ensemble, au printemps dernier, fut l’occasion de lui montrer sur mon téléphone quelques beaux ippons de champions contemporains. Mec à l’ancienne croyant davantage en la poignée de mains qu’aux e-mails, il se désespérait de pouvoir un jour revoir du judo hors JO sur une chaîne hertzienne – le drame secret de toute une génération de passionnés… De vieilles photos qui traînaient parfois le montraient plus jeune, un coup en train de faire le drapeau pour faire admirer son gainage à des moins sportifs en pâmoison, un autre avec ce visage buriné qui rappelait tant le Charles Bronson hiératique et insondable d’Il était une fois dans l’Ouest. “Certains crient pour se faire entendre. D’autres parlent pour être écoutés” assénait-il en novembre dernier le temps d’une visite lors d’un – interminable, selon lui – séjour en maison de retraite dont il était ressorti le visage émacié et l’oeil noir d’avoir côtoyé de trop près cet avant-goût du bout de la piste appelé déclin physique.

Tu sais, ce que j’ai le moins rencontré dans le judo, ce sont de vrais judokas” nous glissa-t-il un jour, lui qui à quatre-vingt huit ans passés, décrochait parfois le téléphone tout essoufflé car en pleine série d’abdominaux avant de repartir en dialyse trois après-midis par semaine… La blessure de ce titre de champion de France 1960 remporté sur le tapis mais retiré faute d’avoir obtenu à temps sa nationalité française le hantera jusqu’en septembre 2021. Cette fin d’été-là, la belle fête organisée en son honneur dans son fief de Chassieu sembla suturer pour de bon cette trop vieille cicatrice. Voir ses pairs l’entourer, jusqu’à Angelo Parisi, son vieux voisin de village sorti pour l’occasion de sa retraite en Italie, sembla remettre une pièce dans le juke box pour quelques années supplémentaires, de l’avis de toutes les personnes présentes.

 

Chassieu, 5 septembre 2021. Le plus heureux des hommes. ©Anthony Diao/JudoAKD

 

Le mercredi 27 février 2019, en ouverture de la sixième édition des Rencontres Sport, Littérature et Cinéma organisées par l’Institut Lumière de Lyon, j’avais invité Natch à assister à la projection de L’Enfer du dimanche, d’Oliver Stone – un film de 1999 dont un discours motivationnel charnière est devenu depuis la référence d’un nombre incalculable de managers autour du monde. Bruno Génésio, alors entraîneur de l’Olympique lyonnais, était annoncé parmi les invités. Natch m’avait souvent raconté qu’il n’était pas étranger, au sein de la communauté italienne d’alors, au choix des parents Génésio d’orienter leur fils vers le football plutôt que vers le judo. La perspective des retrouvailles le mettait en joie. Las, une contrainte de calendrier obligea le technicien à annuler sa venue. Natch, lui, maintint la sienne… Juste avant de lancer le film, Thierry Frémaux, le plus judoka des cinéphiles et vice-versa, signala la présence dans la salle de plusieurs grands noms du sport – mais omis celle de René Nazaret, qui tenait pourtant une place à part dans son coeur ainsi qu’il le racontera plus tard dans son essai Judoka (Stock, 2021). “Oh c’est pas grave, t’en fais pas” me glissa Natch avec sa discrétion légendaire… Lorsque le délégué général du Festival de Cannes remonta l’escalier pour permettre à la séance de commencer, je lui fis un signe discret pour désigner mon prestigieux voisin de siège. Thierry saisit alors son micro pour réparer l’injustice. Et Natch de se lever, de se tourner vers le public, et de prendre en plein coeur les applaudissements nourris de ce temple de la mise à l’honneur. Puis de se rasseoir et, de son sourire timide, de me glisser au moment où la lumière s’estompait doucement dans la salle : “C’est vraiment gentil de la part de Thierry d’avoir pris la peine de penser à moi.– Anthony Diao, été 2026. Photo d’ouverture : ©JudoAKD.

 

 

 

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