Née le 13 juillet 1998 à Samarcande (Ouzbékistan), Diyora Keldiyorova est la championne olympique 2024 des -52 kg. Un récent documentaire de la Fédération internationale de judo, produit avec le soutien de Fighting Films en collaboration avec le Comité international olympique, revient sur cet accomplissement-charnière, au moment où celle qui fut aussi vice-championne du monde 2023 et 2024 se prépare à – peut-être – revenir sur le circuit, un an après avoir donné naissance à son premier enfant. Une attitude pionnière bien au-delà de ses propres latitudes. – JudoAKD#060.
Une version en anglais du présent article est disponible ici.
Du dimanche 28 juillet 2024 aux Jeux olympiques de Paris, la planète judo se souvient principalement des larmes déchirantes de la Japonaise Uta Abe, éliminée dès son deuxième combat malgré un CV quasi-immaculé de tenante du titre olympique, de quadruple championne du monde et d’un seul combat individuel perdu sur ses huit dernières saisons internationales. Elle se souvient aussi de la moue en fin de journée de la Française Amandine Buchard, dauphine de la même Abe trois ans plus tôt à Tokyo et qui, voyant pour une fois le tableau débarrassé de son éternel plafond de verre nippon – qu’elle restait la dernière à avoir dominé en individuel, en 2019 en finale du Grand Chelem d’Osaka -, devra à nouveau se satisfaire d’une « simple » médaille de bronze.
De celle qui les aura toutes les deux renvoyées à leurs boîtes de Kleenex, l’Ouzbèke Diyora Keldiyorova, en revanche, nous ne savions jusqu’ici que très peu. Tout au plus quelques confidences, recueillies quelques mois plus tard à l’occasion d’un point sur la carrière de la Française aux yeux plus gros que le monde. Elles sortaient de la bouche de Marko Spittka, l’expérimenté entraîneur allemand aux perpétuels gilets sans manches, l’homme qui murmurait à l’oreille ouzbèke ce dimanche-là à l’Arena Champ-de-Mars.
Très tôt durant la préparation, Spittka avait prévenu l’ancienne championne du monde cadette d’une chose : toute n°1 mondiale qu’elle était, Keldiyorova pouvait prendre Abe dès son premier combat. La Japonaise s’étant faite rare sur l’olympiade, son classement ne lui permettait pas d’être tête de série. À la façon de son compatriote Shohei Ono sur l’olympiade précédente, elle savait sa marge sur la concurrence et ne s’en excusait pas. Miser sur son aura intimidante pour faire perdre le sommeil même aux meilleures, l’astuce est aussi ancienne que les tatamis en sciure de bois.
Revoir ce combat deux ans après est une leçon de gestion mentale… Encaisser un waza-ari d’entrée mais décider d’en prendre son parti. Respirer. Ne pas se désunir ni se démobiliser. Respirer. Se souvenir du travail accompli en amont. Des combinaisons échafaudées dans le silence studieux de dojos parfois désertés par le commun des pratiquants. Respirer. Y croire. Essayer, essayer et essayer encore. Respirer. Essayer jusqu’à abattre. Entendre les deux omoplates rivales pare-choquer le sol et distinguer dans le même mouvement deux cris qui se mêlent et deux trajectoires qui s’inversent. L’une qui s’élève, l’autre qui s’effondre… Un bref silence. Un moment suspendu et pour l’éternité. Une stupeur collective. Pour le public. Pour Keldiyorova. Pour Abe. Pour Marko Spittka et Yukihide Hirano, les deux entraîneurs sur la chaise. Orlando Cruz, l’arbitre, lui, n’hésite pas. Une fois n’est pas coutume, il n’y a ici rien d’alambiqué. Rien à pinailler image par image sur l’écran de contrôle de la table centrale. Le tani-otoshi est d’une pureté clinique. Le timing, parfait. L’impact, mortel pour celle qui le subit, immortel pour la légende du grand judo. Le bras du Dominicain se lève à mesure que les yeux d’Abe s’écarquillent d’effroi. Ippon.

À la différence d’une discipline comme le tennis où la défaite met du temps à se dessiner et laisse souvent les esprits se préparer à une issue devenue inéluctable, en judo rares sont les cas qui auront suscité autant de réactions d’incrédulité. Ces trois dernières décennies, ils se comptent même sur les doigts d’une main. Les personnes présentes un fameux lundi de septembre 2010 au Yoyogi Gymnasium de Tokyo se rappellent du murmure ayant parcouru les gradins lorsque, au bout du bout de la finale masculine de la catégorie Open, le corps arbitral décida aux drapeaux d’attribuer le titre non à l’ultra-favori, le Français Teddy Riner, mais à son rival nippon Daikii Kamikawa, qui n’était pourtant jusqu’ici considéré que comme un second couteau dans l’organigramme des +100 kg du pays hôte… D’autres se souviennent de la stupeur de Majlinda Kelmendi en 2012 aux Jeux de Londres, grand espoir du Kosovo alors engagée sous les couleurs de l’Albanie, renversée dès le deuxième tour par la Mauricienne Christianne Legentil… Ou de l’Israélien Golan Pollack, médaillé mondial 2015 en -66 kg et immobilisé d’entrée aux JO de Rio par le Zambien Matthews Punza, 112e à la ranking… Ou enfin de la Française Lucie Décosse, double championne du monde en titre et tenante des lauriers olympiques des -70 kg, soulevée de terre comme un fétu de paille en quarts de finale du Grand Chelem de Paris 2013 par Kim Polling, une Néerlandaise de dix ans sa cadette.
Mais s’il est un coup de tonnerre qui rappelle davantage encore celui du 28 juillet 2024 à Paris, c’est bien celui survenu près de vingt ans plus tôt, le 20 août 2004 aux Jeux olympiques d’Athènes. En quarts de finale des -100 kg, le Japonais Kosei Inoue, alors sur une série de trois titres mondiaux d’affilée et champion olympique sortant, se prend pleine face le mur néerlandais Elco van der Geest. Une meurtrissure personnelle profonde se joue ce jour-là, et nous l’avons quelques années plus tard évoquée en détail avec l’intéressé.
Mais revenons en 2024, côté vainqueure. Ce qui frappe immédiatement, c’est le calme… olympien de l’Ouzbèke. Fut-il colossal, l’exploit du jour ne reste qu’un second tour. La journée n’est pas terminée et elle le sait. Comme un Pete Sampras de la grande époque, elle sourit à peine, reste gainée et en contrôle, et se replace juste pour le point d’après – ici, le combat suivant. “If I win, I have next. If I lose, I don’t have” (“Si je gagne, je continue. Si je perds, je ne le peux pas“) résume-t-elle avec cette sobriété pragmatique propre aux champions aux idées claires.

Everything is Possible, le documentaire qui fait la part belle à cette tranche d’histoire du sport contemporain, alterne le récit chronologique de cette journée avec l’évocation d’une forme d’assignation sociale à laquelle la championne n’a jamais voulu se résoudre. « Être une femme c’est d’abord être une épouse et ensuite être une mère » résume-t-on parfois à propos de certaines coutumes pluri-séculaires – et tant pis si l’architecture sociologique locale est en réalité souvent un poil plus complexe. Faire carrière, a fortiori dans le sport, y reste une incongruité.
La littérature française a raconté cela très en détail, notamment dans Un parrain de cendres, court roman lumineux quoique douloureux de Jean Anglade (1915-2017) paru en 1991 aux éditions Presses de la cité. Dans ses toutes dernières pages, l’héroïne retrouve quelques photos de son enfance au fond d’une boîte à souvenirs. Et se demande avec le recul des décennies quelle aurait été sa vie si, à l’âge de neuf ans, elle avait poursuivi une scolarité qui s’annonçait prometteuse au lieu, comme c’était d’usage alors dans cette Auvergne rurale des années vingt, de s’interrompre définitivement aux premiers jours du mois de juin de cette année-là pour aider sa famille aux champs.
Diyora Keldiyorova, assurément, n’aura jamais à ressasser cette forme de mélancolie rétrospective. Une succession de rencontres décisives lui aura permis de jouer les Neil Armstrong sur la lune du judo ouzbek : Nellya Kiyamova, son entraîneure de toujours ; Armen Bagdasarov, l’influent directeur de l’arbitrage de la Fédération internationale de judo – finaliste des JO 1996 face au Coréen Jeon Ki-young, tombeur en demies d’un Allemand nommé Marko Spittka, le judo est décidément un cercle ; Azizjin Kamilov, l’ambitieux président de la Fédération ouzbèke…
La chance de Keldiyorova se situe à la conjonction de ses propres aptitudes et de ces bonnes fées croisées en chemin. Marko Spittka, son entraîneur, a marqué les années 2010 aux côtés des Autrichiennes Kathrin Unterwurzacher, l’une des rares -63 de sa génération à avoir fait mordre la poussière à deux reprises à la Française Clarisse Agbégnénou, et son éternelle complice Bernadette Graf, multi-médaillée européenne comme elle mais sans jamais réussir à reproduire ce niveau de performance aux mondiaux séniors ou aux JO. « J’aimerais pour une fois pouvoir polir un diamant » assume le technicien au milieu du documentaire. La confidence est émouvante. Les récits sportifs font souvent la part belle aux regrets des athlètes. Mais qu’en est-il de ceux de leurs entraîneurs ? L’échec de l’un est aussi celui de l’autre, nous rappelait, martial, le Japonais Kosei Inoue il y a quelques années. Par symétrie, la part de lumière a elle aussi au moins deux sources, et c’est tout à l’honneur du vingt-deux minutes hagiographique de Robin Willingham de le rappeler en creux.
Le -66 kg Azamat Matyakubov, mari à la ville de Diyora, pointe pour sa part le virage fondateur que constituèrent les Jeux olympiques de Tokyo. L’état dépressif né d’un échec prématuré s’est aussi mû en déclic. Trois jours après, son compatriote Davlat Bobonov se paraît de bronze en -90 kg. Quinze mois plus tard, le même Bobonov faisait mieux encore, puisqu’il s’emparait du titre mondial à domicile – imité le lendemain par le -100 kg Muzaffarbek Turoboyev, même si l’arbitrage de sa finale laissera à jamais des regrets à son dauphin, le Canadien Kyle Reyes.

Spittka, donc. Comme Iliadis chez les masculins ouzbeks, l’arrivée d’un entraîneur étranger est toujours un moment de bascule pour un groupe, les individualités qui le composent et – souvent – les confrères ou consoeurs locaux qui pensaient leur heure venue et doivent parfois ronger leur frein une olympiade de plus. Deuxième en avril 2022 au Grand Chelem d’Antalya pour sa première compétition à ses côtés, Keldiyorova adoube l’Allemand auprès de Nellya Kiyamova, l’entraîneure clé de voute de son système d’avant. Une validation décisive, point de départ d’une collaboration chorale et coordonnée. “Tu as le potentiel d’une médaille olympique mais en bossant davantage tu peux même aller chercher l’or” lui susurre le technicien. Deux ans et demi pour construire une ambition, polir ce fameux diamant et tendre vers ce judo total fait de shin, de gi et de tai : Paris 2024 sera tout sauf un accident de parcours.
« Les émotions, la résilience émotionnelle et le maintien de l’énergie intérieure sont les compétences les plus importantes, rappelle la psychologue du sport Agzamova Lola Saidabbasovna dans le documentaire. Parce que techniquement, Marko l’avait bien préparée – ses réactions, sa technique, sa respiration. Tout ce qui concerne le judo, elle était préparée à mille pour cent. Quand un athlète n’est pas préparé émotionnellement ou énergétiquement, il perd. Son énergie, son calme, l’ici et le maintenant : c’est là que se joue la victoire. »
Le puzzle se met en place. Lors d’un stage en Croatie, Spittka observe une Géorgienne faire tomber deux fois Abe sur une même technique. Sa mémoire photographique imprime la séquence. « C’est la clé, j’en suis certain ». S’ensuit un an d’entraînement sur ladite technique dans le plus grand secret, sans jamais la dévoiler en compétition. Le jour J, la bonne technique jaillit au bon moment parce que l’athlète sait jusqu’au bout de ses orteils que c’est la bonne technique et que c’est le bon moment. “C’est le judo” résume simplement l’Allemand.

Tous les compétiteurs le savent : le plus dur après un exploit est le combat qui suit. Par chance, l’Allemande Masha Ballhaus, qui se dresse sur la route de Keldiyorova en quarts de finale, n’a jamais trouvé la solution contre elle en trois affrontements. Cela fait désormais quatre, avant de se heurter en demies à l’autre favorite de la catégorie, la Française Amandine Buchard chez elle, qu’elle n’a jamais battue et qui n’est désormais plus qu’à deux marches de ce titre olympique frôlé en 2021 (battue en finale par Uta Abe) et cauchemardé en 2016 faute d’être parvenue à descendre au poids… Sa rivale, elle, est prête. La foule ? “Je n’entendais que la voix de Marko“. Un waza-ari plus tard sur une astucieuse attaque dans l’attaque visiblement là-aussi travaillée très en amont, la voici en finale contre la Kosovare Distria Krasniqi, tenante du titre olympique en -48 kg et en lice pour un doublé dans la catégorie supérieure – une cliente, donc.
Les deux femmes se sont déjà affrontées un an plus tôt en finale du Grand Chelem de Tbilissi et l’Ouzbèke l’avait emporté. Cette fois, un seoi en bout de manche lui suffit pour sécuriser au bon moment la victoire, le titre olympique et, dans les semaines qui suivront, des apparitions publiques auprès du président Shavkat Mirziyoyev, de sa fille Shahnoza Mirziyoyeva, l’influente directrice adjointe de l’Agence nationale de protection sociale, ou d’Otabek Muhammadalievich Umarov, incontournable artisan du rayonnement sportif du pays. Avec, à jamais dans l’histoire de l’Ouzbékistan, cette question qui n’en n’est plus une sur les lèvres de toutes les jeunes sportives : “Si Diyora a pu le faire, pourquoi pas moi ?” – Anthony Diao, été 2026. Photo d’ouverture : ©Paco Lozano/JudoAKD.
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