Valentin Ménard – Le déclic, ce moment où les champions savent

Né le 7 juillet 1992 à Saint-Germain-en-Laye (France), Valentin Ménard est un ancien collègue de travail de l’ami Rémi Guyot. Déclic – Les secrets de la préparation mentale des légendes du sport, son essai à paraître le 1er octobre 2026 aux éditions Eyrolles, propose un tour d’horizon versant cérébral de ces moments-pivots qui émaillent les trajectoires de la plupart des (très grands) champions : celui de la compréhension décisive et sans retour. Avant, ils tâtonnaient. Depuis, ils savent.

Parmi les différents profils et disciplines abordés, de la tenniswoman états-unienne Serena Williams au nageur français Léon Marchand en passant par le rugbyman néo-zélandais Richie McCaw, pas de judo ni de judokas. À cela, Valentin a une explication limpide, qu’il détaille ci-dessous au moment d’aborder la figure incontournable de Teddy Riner : « Le problème c’est que je n’avais pas une histoire aussi propre, une association d’une technique à un déclic, telle que je voulais la retranscrire : l’histoire, le déclic, la technique utilisée, et comment la mettre en action soi-même. » Excellente entrée en matière au moment de faire les présentations.

Pour préparer au mieux cet échange à vocation transversale, outre la lecture attentive de ses deux cents pages alors sous embargo, nous lui avons fait passer une série d’articles judo pouvant s’inscrire dans la continuité de ses recherches, d’un fameux portrait de Kosei Inoue étalé sur sept années à quelques écrits bien connus des lecteurs de JudoAKD sur Clarisse Agbégnénou ou Teddy Riner, donc. Puis le rendez-vous fut convenu au coeur de l’été, alors que, depuis son fief de Biarritz, il émergeait tout juste de douze mois concentré sur son remarquable ouvrage.

Une ceinture demi-verte en trois années de pratique, mais un niveau 4/6 en tennis, son sport de toujours, et l’envie d’y retourner bientôt pour une raison toute simple : “Le risque, quand on est juste conseiller, c’est d’incarner la solution et d’oublier que le problème est compliqué.” Comprendre d’où il parle pour mieux mesurer la portée de ce qu’il avance : nous tenions là la trame d’un solide entretien. – JudoAKD#062.

 

 

 

Une version en anglais du présent entretien est disponible ici.

 

 

 

“Pier Gauthier, préparateur mental référence en France, utilise une question similaire avec les tennismen. Quand un joueur se plaint que son adversaire renvoie trop bien la balle, qu’il ne peut rien faire, Pier lui demande : ‘Est-ce qu’il retournerait aussi bien si tu servais 30 km/h plus vite et avec plus de précision ?‘” (p. 37)

 

Plein de chemins mènent à la préparation mentale. Comment y es-tu arrivé, toi ?

Avant d’être préparateur mental, je bossais dans le produit tech. C’est comme ça que j’ai connu Rémi Guyot. Je suis arrivé chez BlaBlaCar en début de carrière à l’époque où il y était et nous nous sommes vachement bien entendus. Depuis, nous sommes restés en contact.

 

C’est une pointure, Rémi. Une sorte d’ange gardien pour beaucoup de gens, très discret mais très précis. Il m’a dit que tu lui avais soumis ton livre en amont pour qu’il y jette son œil.

Oui, et c’est d’ailleurs l’œil qui m’a fait faire le plus de corrections (rires.) Il est redoutable… Depuis tout môme, je fais partie de ces gens qui se posent davantage de questions qu’ils n’ont de réponses. J’ai commencé à voir des psychologues et, comme je voyais les bienfaits que ça me faisait, c’est devenu un sujet de curiosité très fort. Les livres de psychologie et de développement personnel sont vite devenus mes livres de chevet.

 

Ça ne m’étonne pas que tu accroches bien avec Rémi alors [sourire]. Il est plutôt calé sur ces sujets…

Dans le produit tech, la dimension psychologie de l’utilisateur est vraiment quelque chose de passionnant. Comprendre ce dont les gens ont besoin, ce qu’ils expriment ou qu’ils n’expriment pas, savoir poser les bonnes questions pour découvrir les vrais besoins, comprendre les gens autour de soi pour savoir comment les influencer… En fait, je sentais que j’avais une appétence pour en mettre encore plus dans mon métier.

 

Et le sport dans tout ça ?

J’ai fait beaucoup de tennis en compétition quand j’étais jeune, et me suis pris plusieurs fois le mur du mental dans la tête : voir la différence d’un jour à l’autre, selon les pensées qu’on a, selon l’attitude, ça pouvait être un écart de niveau vertigineux. Et la performance, de manière générale, c’était mon fil conducteur. Même chez BlaBlaCar, ce qui m’intéressait au-delà des projets, c’était : comment est-ce qu’on fait, de jour en jour, pour être meilleur ? Comment on divise le métier en grands blocs, et comment on améliore chacun de ces blocs ?

Le métier de préparateur mental, je l’ai découvert par le sport, et il cumule tout ça : la passion de jeunesse, la psychologie et la performance. Il y a un côté très brut dans la performance sportive : ça marche, ou ça ne marche pas… Quand on voit un Michael Jordan dire, comme je le développe dans le livre, qu’il s’appuie sur ses blessures et son « dark side », et qu’on voit que ça l’a fait tenir autant d’années, alors même que la plupart de la littérature de développement personnel dit qu’il ne faut pas faire ça… Je pense qu’il y a quand même un truc à creuser de ce côté-là. Après, à voir à quel coût. Mais cette radicalité, « est-ce que ça marche ou pas ? », me plaît. C’est un peu comme quand tu sors une fonctionnalité produit : elle marche ou elle ne marche pas, point. Ce n’est pas la politique interne qui décide.

Et puis il se trouve que la préparation mentale va bien au-delà du sport : j’accompagne aussi des artistes, des entrepreneurs, et même un député. Mais le socle reste toujours cette performance très brute.

 

Concrètement, tu t’es formé comment ?

J’ai mis longtemps à y aller, justement parce que je me demandais comment me former. Ma mère coache des dirigeants, et elle me mettait en garde : attention, si tu arrives sans angle particulier, ça va être compliqué. Et je ne voulais pas ajouter du bruit au bruit. Alors pendant neuf mois, j’ai écouté chaque jour une demi-heure de podcasts, d’interviews, d’articles sur le sport et la préparation mentale, pour trouver des gens qui m’inspiraient. Et j’ai fini par découvrir Pier Gauthier.

 

Oh, je me souviens de lui ! C’est un ancien joueur de tennis. Je me souviens d’un Tennis Magazine ou d’un Tennis de France que j’ai lu et relu vers l’automne 1989. Je me souviens de lui parce qu’il venait d’être champion de France (de mémoire) et surtout c’était la première fois que je voyais « Pier » orthographié comme ça. Je ne savais pas qu’il avait fait tout un chemin dans la préparation mentale…

(Il rit.) T’es impressionnant de te rappeler ça ! Oui : il avait dix-sept ans et plus de 90 % pour cent de victoires en junior. Il était promis à un grand avenir et il a buté sur un plafond de verre mental. Ça l’a amené à rencontrer des préparateurs à une époque où ce n’était pas du tout démocratisé : ses entraîneurs lui disaient qu’il était fou. Il a fini par débloquer des choses en lui, puis il a développé une méthode qui lui a permis d’accompagner des gens comme Gaël Monfils, Sébastien Grosjean, Ugo Humbert, mais aussi d’autres personnes dans le foot et le poker. Je l’avais écouté, c’était un énorme coup de cœur, j’ai fait une formation courte avec lui, il m’a ensuite suivi à titre personnel, et aujourd’hui c’est un mentor avec qui j’échange régulièrement.

À côté, j’ai fait une licence de psychologie, commencée en parallèle du travail et terminée récemment. Et puis une formation d’un an avec Thomas Sammut, la personne la plus connue de la préparation mentale aujourd’hui – c’est le préparateur mental de Léon Marchand et de Florent Manaudou, avec ses associés. Et plein de petites expériences à côté.

 

 

En discussion avec Pier Gauthier. ©Archives Valentin Ménard/JudoAKD

  

Quelle est ton intuition de départ au moment de t’atteler à ce livre ?

L’intuition de départ vient de Pier Gauthier, justement. Quand il nous formait, il utilisait beaucoup les anecdotes. Et ce que je trouvais génial, c’est qu’on n’avait pas du tout l’impression d’être en classe : c’était captivant, comme quand on te raconte une histoire. Intuitivement, tu commençais à saisir la technique sans qu’on te l’ait forcément expliquée, tu en étais convaincu parce qu’il te racontait ce qu’il avait vécu avec quelqu’un et le déclic que ça avait créé. Ça donne tout de suite confiance dans la technique, et c’est aussi beaucoup plus facile à raconter ensuite. Quand j’avais suivi des formations plus traditionnelles sur la gestion du stress, je m’emmêlais les pinceaux en en parlant aux gens. Alors que quand je racontais des anecdotes de personnes que les gens connaissaient, ça les captivait vraiment, et ils en retiraient quelque chose.

 

Intéressant…

Et pourtant il y avait toujours la dernière petite frontière : « OK, mais un Djokovic, un Federer, eux, ils ont toujours été super forts, super calmes, capables de gérer leur stress. » C’est dit sur l’air de « oui, mais pas moi ». Et là je me suis dit que ça m’étonnerait que ce soit le cas. Donc si j’arrive à voir quels ont été les grands déclics mentaux des plus grandes légendes du sport, celles qui ont dominé leur discipline pendant au moins dix ans, où il n’y a pas de débat, on puise dans l’inspiration la plus forte.

 

C’est quoi le but ?

Le but, c’est de relier l’inspiration à l’action. Et ça permet de briser cette dernière barrière : ne croyez pas que vous n’êtes pas de la même trempe que les champions juste parce que vous avez des difficultés. Ce qui fait leur trempe, c’est qu’ils ont eu ces difficultés et qu’ils en ont fait quelque chose. Quand vous avez une difficulté, ne la voyez pas comme le signe que vous leur êtes inférieur. Voyez-le plutôt comme le moment où ça commence.

 

Sur quels critères t’es-tu basé pour sélectionner tes champions ?

J’en ai d’abord exploré une soixantaine. Le critère de base : avoir archi-dominé son sport pendant au moins dix ans. Léon Marchand est le seul à être un peu une exception, avec un peu moins de dix ans. Ensuite : est-ce que, dans cette soixantaine, il y a une histoire qui est vraiment un déclic, où lui-même parle d’un avant et d’un après ? Ce n’est jamais moi qui décrète qu’il y a un avant et un après, c’est lui qui valide cette technique comme ayant été le déblocage.

Après, ce sont des critères d’assemblage : dix ou onze sports représentés, des pays variés, des femmes et des hommes, et une variété à la fois des problématiques (confiance, concentration, motivation, perte de plaisir) et des techniques. Une même technique, comme la visualisation, peut servir la motivation, le regard des autres ou la confiance. L’idée, c’est qu’à la fin, on ait une porte d’entrée assez légère vers la préparation mentale, avec les grandes problématiques, les grands types de solutions et la plupart des grands préparateurs mentaux. À la fin, tu peux te dire : quels chapitres m’ont plu ? Je peux commencer un exercice, ou creuser soit l’athlète qui m’a fasciné, soit la technique, soit le préparateur. C’est le début d’une exploration.

 

Rémi m’a dit que tu aurais aimé inclure Teddy Riner dedans. Pourquoi ça ne s’est pas fait ?

Il y a deux Français dans le livre, Léon Marchand et Tony Estanguet, sur seize athlètes dont quatorze étrangers. Teddy avait complètement sa place, en tant que GOAT d’un sport majeur. Et lui-même parle beaucoup de l’impact qu’ont eu la préparation mentale et la psychologie avec Meriem Salmi. J’ai lu sa biographie, regardé les documentaires… Le problème c’est que je n’avais pas une histoire aussi propre, une association d’une technique à un déclic, telle que je voulais la retranscrire : l’histoire, le déclic, la technique utilisée, et comment la mettre en action soi-même. Il y a des moments majeurs, comme quand il chute après plus de cent cinquante combats gagnés d’affilée, et je me suis demandé comment il s’en remet. Mais malgré tout ce que j’ai exploré, je n’ai pas réussi à trouver quelque chose d’aussi linéaire.

 

Pour l’avoir suivi depuis qu’il est cadet, il me semble pouvoir dire qu’il y a eu un déclic à Tokyo, en 2010.

Ah oui ?

 

Il a vingt-et-un ans, il gagne son quatrième titre mondial le jeudi, puis il se présente en toutes catégories le lundi. Comme les Japonais sont les hôtes, ils alignent quatre judokas, et il en enchaîne trois dans la même journée. Le dernier, Daïkii Kamikawa, il le prend en finale. C’est son douzième combat en quatre jours, tandis que Kamikawa, lui, ne participe qu’à cette épreuve du lundi – ce qui ne sera pas sans incidence sur la fatigue accumulée. Il se retrouve en golden score en pensant gagner comme d’habitude sur des petits coups de pattes, mais l’autre marque davantage les esprits avec des changements de rythme soudains et tranchés. À l’arrivée c’est le Japonais qui s’impose aux drapeaux. Sur le podium, Teddy boude, parce que la défaite est un territoire alors presqu’inconnu pour lui. Mais il en tire une leçon : à compter de ce jour-là, plus question de s’en remettre au bon vouloir des arbitres. Il va se donner les moyens de décider lui-même de l’issue du combat, en faisant tomber – et en faisant tomber fort. Il engage un sparring pour épouser la posture de ses adversaires, un jour gaucher, un jour trapu, et l’année suivante aux mondiaux de Paris, c’est un massacre… Si déclic il y a eu chez lui, je pense qu’il peut se situer là.

Hyper intéressant…

 

Tokyo, 13 septembre 2010. Le troisième Nippon de la journée aura été celui de trop pour Teddy Riner, dominé en finale de l’épreuve Open par le Japonais Daïkii Kamikawa. Près de dix ans d’invincibilité s’ensuivront. ©Tamas Zahonyi-IJF/JudoAKD

 

Revenons au bouquin. Sauf erreur de ma part, tu n’as pas mené d’entretiens nouveaux, si ?

Sur les athlètes étrangers, non. Pour les Français, j’ai eu Tony Estanguet en interview, et de longs échanges avec son coach préparateur mental, Sylvain Curinier. Pour Léon Marchand, j’avais été formé par Thomas Sammut, qui nous avait pas mal parlé de son travail avec lui. J’ai aussi interrogé son coach de natation, et j’ai été en relation avec son agent, qui est aussi son avocat, et qui m’a raconté l’envers du décor. En revanche, je n’ai pas eu d’interaction directe avec Léon. Après, pour Tony comme pour Léon, les deux ont eu accès au texte final et l’ont approuvé.

 

Le premier qui me fait penser à la sphère judo, c’est l’alpiniste Alex Honnold, avec cette idée très simple d’accepter l’éventualité de la chute (potentiellement mortelle, ici) avant d’entamer une ascension, a fortiori lorsque cette ascension se fait free solo, c’est-à-dire sans cordes. Dans la pédagogie judo, tu apprends d’abord à chuter pour démythifier la peur de tomber, ce qui te permet ensuite d’oser lancer, et d’être un partenaire complet. Honnold est assez fascinant sur ce plan…

C’est vrai que son amygdale, la zone du cerveau qui détecte le danger, est moins activée que chez la plupart des gens. Il y a un débat pour savoir si c’est pour ça qu’il grimpe si bien. Lui répond autre chose : si vous aussi vous avez à affronter votre peur tous les jours, alors vous apprendriez à la tenir sous contrôle. Il y a sûrement un mélange : il a moins peur que nous parce qu’il a travaillé sa peur.

 

Voilà qui change de ce que l’on entend souvent dans le développement personnel, le fameux « n’écoutez pas vos peurs »…

Voilà. Lui, ce qu’il dit, c’est : si je n’écoutais pas mes peurs, je serais mort depuis longtemps. Explore ce dont tu as peur et, si en te posant calmement tu vois que tu n’es pas prêt à prendre ce risque, alors n’y va pas. La face cachée de tous ceux qui disent « n’écoutez pas vos peurs » et qui ont réussi, ce sont tous ceux qui, eux, les ont ignorées, qui se sont plantés et qui le regrettent aujourd’hui.

Alex Honnold, lui, dit qu’une vie sans risque ne vaut pas la peine d’être vécue, mais qu’il n’est à l’aise que s’il a 99,9 % de chances de réussir. Il y a un exemple où il a réussi vingt fois une ascension et raté une fois : il se dit « je suis à 95 %, je ne suis pas à l’aise », et il s’entraîne encore un an avant de le refaire. Et il distingue la peur utile et la peur néfaste. Avant de se lancer, la peur est importante : est-ce que je suis vraiment à l’aise pour y aller ? Une fois dans la voie, tant qu’il peut encore faire demi-tour, elle lui dit peut-être de descendre. Mais quand il n’y a plus de retraite possible, descendre est aussi dur que finir la montée, alors l’enjeu n’est plus de l’écouter, c’est de la calmer, parce qu’elle ne peut plus que le paralyser. Là, il utilise des techniques de respiration, d’élargissement du champ de vision.

 

Donc c’est une forme de lucidité que d’être tellement préparé que tu écoutes ta voix et pas celle des autres.

Exactement. Et je pense que c’est applicable, physiquement et métaphoriquement, au judo. Après, au judo, il y a peut-être moins de risque de se blesser en jouant contre quelqu’un de bien plus fort qu’à la boxe. Tu me contredis si je me trompe.

 

Il y a une part de risque quand même hein… Je me souviens d’un combat décisif los d’un tournoi par équipes où, pesé à 92 kg, je me suis retrouvé au golden score avec un gars de 165 kg. Si tu n’es pas vigilant, tu sais au fond de toi que ça passe ou ça casse. T’es en hyper-extension, tu pousses, tu pousses, et paf, le muscle lâche…

Voilà. Et pour la plupart des gens, la chute est aussi à prendre au sens métaphorique : la défaite. Est-ce que tu es à l’aise, en entrant sur le tatami, avec l’idée de perdre le combat à venir ? Ça va à l’encontre du fameux « il faut haïr la défaite », mais si tu es à l’aise avec cette idée avant, tu n’es pas obnubilé par elle. Si ça commence mal, tu ne te mets pas à anticiper les scénarios ou ce que les gens vont dire, toutes ces pensées qui te sortent du combat. Alors que si tu t’es dit avant : ce n’est pas la mort, j’ai envie de gagner, mais si ce n’est pas le cas je sais que je saurai rebondir. Et Honnold le dit : si je ne faisais pas ce travail sur la peur de la mort et que cette peur venait à me gagner en pleine paroi, elle prendrait toute mon énergie et toute ma concentration, et je ne pourrais plus me remettre à grimper.

 

Ça me fait penser à l’article sur Kosei Inoue que je t’ai envoyé en amont, avec son improbable dilemme de la veille des Jeux d’Athènes : mettre ou non le judogi blanc dans le sac. Le mettre, c’est accepter qu’il ne sera peut-être pas en judogi bleu toute la journée, et donc qu’il aura peut-être perdu un combat et qu’il sera en repêchage. C’est une pensée insupportable pour lui, car ça veut dire se préparer à l’éventualité d’une défaite, et il a tourné ça dans sa tête pendant des heures la nuit précédente, dans le documentaire de Fighting Films.

C’est ça. Et il y a aussi ceux qui parlent de créer un sentiment d’inévitabilité. Comme je le raconte dans mon livre, le rugbyman Jonny Wilkinson faisait des visualisations à n’en plus finir sur la pénalité qu’il allait tirer, sur la manière dont le match allait se passer, pour se mettre dans un état d’esprit où ça ne peut se passer que d’une seule manière. Ça a des vertus : plus ton cerveau est câblé sur une situation qui va arriver d’une certaine manière, plus tu es serein lorsque ladite situation se présente.

On peut y voir une contradiction avec l’acceptation de la défaite. Je pense qu’on la règle en voyant que Wilkinson, malgré tout ça, n’arrivait pas à se libérer de l’angoisse que ça puisse quand même mal se passer. Même quand il réussit sa pénalité décisive en finale de la Coupe du monde 2003, il n’est pas satisfait : il a tellement construit sur le doute et la peur que les choses se passent mal qu’il n’arrive pas à savourer. Cette angoisse fait qu’il en fait toujours trop, qu’il se blesse, et qu’à un moment il doit changer de logiciel.

L’autre écueil, ce serait de s’enfermer dans les scénarios où ça se passe mal. Je pense qu’on concilie les deux ainsi : imaginer d’abord ce qui se passe si je perds, avec une issue où la vie continue, où je peux faire quelque chose qui me rend fier, quoi qu’il arrive, en avançant vers la vision que je veux créer. Une fois que ça c’est défini, projeter la victoire. On a alors les deux bénéfices.

 

Jeux olympiques de Londres, 31 juillet 2012. Inoubliable et cruelle demi-finale entre l’Américain Travis Stevens (en blanc) et l’Allemand Ole Bischof. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Ça m’évoque l’Américain Travis Stevens, aux Jeux de Londres, avec un combat sans merci en demi-finale contre l’Allemand Ole Bischof, tenant du titre olympique. La baston fut mémorable. Stevens a fini avec des strappings partout et le visage en sang, et il s’incline aux drapeaux… Le truc c’est qu’il s’était conditionné mentalement pour le titre olympique, et rien d’autre. Jimmy Pedro, son coach, fonctionnait par mantras, mais il ne s’était pas préparé à perdre. Vingt minutes après, pour le bronze contre le Canadien Antoine Valois-Fortier qu’il avait battu sept fois sur sept, il s’incline : impossible de se remettre aussi vite. Encore une fois, il s’était vu champion olympique, et rien d’autre.

C’est exactement ça : quand tu ne t’es pas préparé à la défaite, elle te coupe les jambes pour le combat suivant.

 

De nombreux combattants japonais sont câblés comme ça : soit médaille d’or, soit cinquième. Inoue le dit : perdre, c’est mourir. Et gagner, c’est continuer un tour de plus. 

Complètement. Et il y a presque un sentiment de honte quand ils perdent, non ? Et pas forcément de joie dans la victoire : tu survis, c’est tout.

 

Tu cites aussi Novak Djokovic ou Richie McCaw sur la gestion des pensées…

Oui, et c’est ce que j’aime dans le livre : chacun partage des approches qui peuvent être contradictoires. Quand Djokovic a des pensées négatives, il médite : il les observe sans interagir, et elles perdent leur pouvoir. D’autres, comme McCaw, vont plutôt avoir des mantras pour les rediriger vers autre chose. C’est à chacun de tester ce qui marche pour lui.

 

Jeux olympiques de Paris, 3 août 2024. Dos au mur lors de la finale par équipes mixtes, le Français Joan-Benjamin Gaba renverse le Japonais Hifumi Abe et permet à l’équipe de France de revenir à 2-3 avec, derrière, Clarisse Agbégnénou et Teddy Riner pour parachever le travail. ©Paco Lozano/JudoAKD.

 

Ça me fait penser à Joan-Benjamin Gaba, qui est sorti de l’anonymat aux JO de Paris : vice-champion olympique individuel et, par équipes, dos au mur, il renverse en finale le Japonais Hifumi Abe qui n’avait plus perdu un combat international depuis cinq ans. Je l’ai par la suite interviewé pour Libé. Son plaisir, c’est de sentir les autres baisser pavillon petit à petit. Il les use. À chaque matte, il se dit en gros : « Le chantier de démolition avance. » Il ne cherche pas l’ippon comme Kosei Inoue, mais l’usure, et au bout de l’usure, l’ouverture… Henk Grol, un Néerlandais multi-médaillé olympique et mondial, m’a aussi dit un jour : “Ippon ou shido (la plus petite pénalité, en judo, NDLR), c’est pareil, si un shido suffit pour être champion olympique, je prends“.

Je pense qu’on retrouve ça dans tous les sports : la distinction entre la performance pure et la beauté. En football, on l’a beaucoup reproché à Didier Deschamps : est-ce que la France est un beau champion ou pas ? Pour moi, on est champion. Et quand on a demandé à Mbappé, à la fin de la Coupe du monde, si cette équipe de France de 2026 était meilleure que celle de 2018, il a répondu que celle de 2018 avait gagné, alors que nous, on est en demi-finale, on n’a rien gagné, donc on est moins fort. Là, il y a une vraie différence entre l’expression artistique et la performance de compétition.

 

Mbappé est brillant en interview, avec une vraie clarté d’analyse. Il travaille avec un préparateur mental ?

Je ne sais pas. Dans le foot, c’est très discret : je ne connais aucun préparateur mental qui affiche les joueurs avec qui il travaille. J’ai l’impression que la plupart des gens ne disent pas qu’ils travaillent avec un préparateur mental, ni même avec un psy ou un coach.

 

Autre question qui revient sans cesse dans le sport un peu comme celle de l’œuf et de la poule : vaut-il mieux travailler ses points forts ou ses points faibles ?

(Il réfléchit.) Je ne pense pas que ce soit mon rôle, en tant que préparateur mental, d’avoir cette réponse. Par contre, il faut arriver à saupoudrer dans son entraînement une dose de ce qui nous fait plaisir, pour avoir la bonne énergie. Léon Marchand est très fort en brasse et en papillon, si je ne dis pas de bêtises, et son coach Nicolas Castel racontait qu’une année, un des gaps qu’ils ont creusés, c’est justement en mettant l’accent sur ses nages plus faibles. Avec le même effort, c’était là qu’il rattraperait le plus de temps.

À l’inverse, Tony Estanguet disait : on gagne un projet par ses forces, on le perd par ses manquements. Sur les Jeux de Paris, la force du projet français, c’était la beauté de la ville, la proximité, le slogan « Venez chez vous », face à Los Angeles, ses stars et son côté bling-bling. Ils se sont dit : on ne gagnera pas sur ce terrain-là, donc inutile d’y mettre trop d’efforts. Il raconte dans son livre, qui est exceptionnel, qu’ils ont accueilli les membres de la délégation avec une pièce personnalisée pour chacun : un fan de Saint-Étienne a trouvé un maillot de l’année où ils avaient gagné, etc.

Donc il y a des moments où c’est plus pertinent d’aller sur ses forces, d’autres sur ses faiblesses. Et j’entends des discours très différents : certains disent qu’il faut aller à fond sur ses forces, d’autres regardent le tennis d’aujourd’hui où les tout meilleurs n’ont aucune faiblesse. Là-dessus, je n’ai pas d’avis. C’est le coach technique qui est le plus à même de trancher. En revanche, ce qui est important, c’est d’avoir toujours une énergie, un drive.

Et c’est là que Sylvain Curinier, le coach de Tony, parle du « Moyennistan » et de l’« Extrémistan », avec les concepts de Nassim Taleb. Le Moyennistan, c’est le domaine des compétences : j’ai tout bien fait, ma prépa physique, ma nutrition, la connaissance de mon matériel. L’Extrémistan, c’est à quel point je suis habité par une force intérieure qui me porte dans les moments qui comptent. Il raconte que Tony, à sa troisième olympiade, avait tout mieux fait que les années précédentes, mais avait moins cette force, parce qu’il avait moins de plaisir. Donc si travailler ses faiblesses met toujours dans une zone désagréable où on ne profite pas, on risque de perdre l’énergie vitale pour réussir au plus haut niveau. Il faut avoir conscience d’où on en est de son énergie, de son envie, et si besoin, altérer un peu le programme pour raviver la flamme.

 

Ole Bischof, celui de la demi-finale de Londres, m’avait raconté qu’après une opération des ligaments croisés, il avait décidé que, puisqu’il ne pouvait plus combattre debout pendant des mois, il allait en profiter pour devenir « le meilleur judoka au sol du monde ». Il a travaillé des enchaînements qu’il n’avait jamais pris le temps de travailler, et en fin de carrière c’était une machine au sol… sans pour autant être moins fort debout.

Très intéressant !

 

Championnats du monde de Budapest, 31 août 2017. Après quatre défaites de rang face à la Slovène Tina Trstenjak, Clarisse Agbégnénou égalise à l’issue de cette finale à 4-4 dans leurs tête-à-tête. Un nouveau tournant dans leur longue rivalité. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Idem pour Clarisse Agbégnénou : pour s’améliorer au sol, où la Slovène Tina Trstenjak l’avait battue trois ou quatre fois d’affilée, elle est allée explorer le jiu-jitsu brésilien, notamment. Elle a travaillé une faiblesse, mais d’une manière qui lui a donné de l’énergie, en ajoutant de la nouveauté, un nouveau cadre.

Exactement. Travailler une faiblesse ne veut pas dire que ce soit la croix et la bannière.

 

Oui, parce que Clarisse avait aussi besoin de sortir un peu du giron de l’INSEP, qui devenait un peu comme une cage dorée pour elle. Elle avait besoin d’aller chercher des compétences à l’extérieur. Quand tu as autant gagné, tu refais chaque année la même rentrée en septembre, tu vois arriver des têtes nouvelles, et l’écart d’âge se creuse : Teddy est arrivé à quinze ans parmi des mecs de trente ans, et aujourd’hui, à trente-sept ans, il est avec des gars de dix-huit. Ils n’ont plus rien en commun. Pour préparer les Jeux 2024, il a monté toute une cellule avec un staff dédié notamment une ancienne kiné de l’équipe de France qui l’a suivi en stage au Kazakhstan, au Brésil… Leur plaisir ? Jouer aux petits chevaux ! Mais jouer aux petits chevaux en groupe aux quatre coins du monde pendant trois ans, c’est aussi là que le plaisir revient.

(Il sourit.) Voilà : il s’est reconstruit dans le plaisir.

 

Tu décris bien, chez Michael Jordan, le côté « it became personal » qui irradiait déjà le documentaire The Last Dance. Pour en revenir à Teddy Riner, puisque tu l’as toi-même identifié comme l’emblème de la discipline, je vois au moins deux exemples. Fin décembre 2008, aux championnats du monde toutes catégories à Levallois, il bat en finale le Russe Mikhaylin, triple champion du monde et de dix ans son aîné. Ce dernier déclare ensuite dans la presse tout le mal qu’il pense de la personnalité de son jeune rival. La légende veut que Teddy aurait placardé l’article dans son vestiaire pour se motiver quotidiennement. Au tournoi de Paris suivant, en février 2009, les deux hommes se retrouvent en finale. Le Français finit par faire tomber le Russe et lui hurle dessus au sol, ce qui ne se fait pas. Les deux hommes se rhabillent, se regardent dans les yeux, s’avancent l’un vers l’autre comme pour un combat de rue, et Bercy retient son souffle…

Effectivement !

 

Tournoi de Paris, 8 février 2009. Le regard “jordanesque” du Français Teddy Riner à l’égard du Russe Alexander Mikhaykin, qu’il vient de dominer en finale d’un contre rageur. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

L’autre fois, c’était aux championnats du monde de Chelyabinsk, en Russie. Un Israélien, Or Sasson, l’avait fait tomber au stage de Castelldefels, quelques semaines plus tôt. L’exploit est rare, et avait suscité de vives espérances dans le clan israélien. C’était compter sans le côté pragmatique et rationnel de Riner, qui, ayant identifié le danger, s’était préparé en conséquence. Le jour J, le combat a duré 49 secondes : verrouillage de la manche, fauchage, ippon. Leçon pour la concurrence : évitez de faire tomber Teddy à l’entraînement et gardez vos cartouches pour le jour J.

C’est le côté Jordan, oui. Je ne savais pas que c’était à ce point un moteur chez lui.

 

Et il l’écrivait dès sa première biographie : il ne cherche jamais à faire ami-ami avec ses adversaires, alors que Clarisse, elle, fait la bise à tout le monde. Lui a beau les connaître depuis vingt ans, pour lui ça reste avant tout des adversaires. J’en dis quelques mots dans le papier sur Riner, Krpalek et Tasoev, les trois champions qui ne se sont pas rencontrés aux JO.

Cette retenue, ça ne m’étonnerait pas que ce soit aussi pour ne pas s’attendrir : continuer à les voir comme des adversaires pour ne pas laisser l’amitié adoucir la rage de vaincre. S’il baisse la garde une fois, il la baisse pour tout le monde, et il est tellement connu que cette réserve peut s’entendre.

 

Ce que tu écris sur Michael Jordan et les sources de sa motivation me rappelle aussi ce que disait l’Italien Fabio Basile, moins d’un an avant les Jeux olympiques de Rio. Il a vingt-et-un ans, vient de remporter les Europe -23 ans, et répond à un journaliste qui lui dit qu’il incarne la génération Tokyo 2020 – dans quatre ans, donc. Et là Fabio : « Quoi, 2020 ? Moi je ferai Rio et je serai champion olympique. » Il a écumé tous les tournois de qualification sur sa seule motivation, s’est qualifié à l’arrache au dernier tournoi, vingt-neuvième mondial. Personne ne croyait en lui, et il a dit : « Je vais leur prouver. » Et il est devenu champion olympique en août 2016 à Rio… Dix ans plus tard, c’est un peu plus difficile, d’autant qu’un de ses gros rivaux nationaux est Manuel Lombardo, qui est issu du même club que lui.

Justement, si son énergie s’appuie beaucoup sur la frustration, la rage de prouver aux autres qu’ils ont tort, et que celui qu’il doit battre est quelqu’un qu’il aime beaucoup, ça peut éteindre le feu.

 

Sur cette même énergie, j’aime ce que tu écris sur la fine ligne entre ambition et entêtement…

Le côté « croire envers et contre tous » a amené d’énormes réussites, mais comment être sûr d’être du côté de l’ambition et non de l’entêtement aveugle ? Dans le foot, par exemple, c’est fréquent : des parents s’accrochent à la trajectoire d’Antoine Griezmann, recalé de plusieurs centres de formation, et n’entendent pas quand le coach leur dit de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. La finesse, pour moi, est souvent dans l’acceptation de l’échec. Si tu es à l’aise avec l’idée qu’il y a peu de chances que ça marche, et avec les conséquences, alors ce n’est plus vraiment de l’entêtement mais de la lucidité. Le pur entêtement, c’est un refus total de voir la situation où ça ne marcherait pas, sans plan B, ou parce qu’il y a une estime de soi très profonde en jeu, et ça peut envoyer complètement dans le décor.

 

Ça rejoint un sujet sur lequel j’ai bossé avec les Canadiens, le long term athlete development : quelle dose d’entraînement à douze ans, à quatorze ans, selon que tu es un garçon ou une fille ? À quel moment arrêter de faire deux ou trois sports en parallèle ? Tu peux être judoka toute ta vie, en tant qu’arbitre, dirigeant ou autres, or il s’avère que beaucoup de champions ne remettent pas de judogi pendant des années parce qu’ils associent ça à la souffrance. Et je me demande : Léon Marchand, est-ce qu’il nagera encore à soixante ans pour le plaisir ?

C’est marrant, j’allais citer cet exemple. Son idole, c’était Caeleb Dressel. Après des Jeux magnifiques en 2021 à Tokyo, il a annoncé qu’il était en grosse dépression, comme Michael Phelps l’avait lui-même été après les JO de Londres. Avoir conscience de cela a permis à Léon de prendre du recul et de se dire : ce n’est pas parce que je gagne que je suis heureux ; ma priorité, c’est d’être heureux même si je perds. Et c’est là que le travail avec le préparateur mental Thomas Sammut est intéressant : le sport n’était pas la finalité, mais un moyen pour un état qu’il veut vivre. La version classique dit : je sacrifie mon bien-être parce qu’une fois champion olympique, je serai bien dans ma peau. Lui se dit : voyons comment la natation peut m’aider à être bien dans ma peau, jour après jour. Et si ça se traduit par “ne pas être champion olympique, pourquoi pas ?” En prime, Thomas lui a montré que les deux pouvaient se cumuler : cette quête de mieux-être a enlevé de la pression sur le résultat. Quand tu es en finale olympique, même si tu perds, ce ne sont pas quatre ans de ta vie qui sont perdus.

Après, si c’est quelqu’un attiré par l’aventure, par la façon dont il repousse ses limites, peut-être qu’une fois la natation explorée, ça l’amusera moins de nager en club que d’explorer un nouveau domaine. Federer, lui, on a l’impression, à l’entendre, qu’il jouera toute sa vie. Il y a chez lui un plaisir du jeu au-delà du dépassement de soi. Tout dépend de la motivation profonde.

 

Tu touches là au coeur des arts martiaux. Le sport de compétition te conditionne à voir l’autre comme un adversaire. L’approche martiale, elle, te fait comprendre que l’autre est avant tout un partenaire. Ton adversaire, c’est toi et tes freins intérieurs… Les gars que je prends le plus de plaisir à retrouver, ce sont ceux avec qui je me suis le plus « pataté » il y a des années, notamment les lundis soirs chez Daniel Ray. Il y a une vraie gratitude mutuelle de nous être mutuellement poussés à nous dépasser. Récemment en entretien, un ancien international égyptien me disait, à propos de l’entraîneur qui l’aura aidé à se qualifier pour les JO malgré beaucoup d’adversité : « Je n’ai pas gagné les Jeux olympiques, mais j’ai gagné un frère. »

C’est beau. Et ça revient souvent avec le recul, oui.

 

« Selon Bob Rotella, préparateur mental notamment du basketteur LeBron James et de nombreux golfeurs, les champions ont la particularité de ne pas se souvenir des choses comme elles se sont vraiment passées. ‘Le champion ne se soucie pas de garder le registre exact de ce qui lui arrive. Il pense et se souvient de façon à construire et maintenir une image confiante de lui-même.’
Ce n’est pas de la complaisance, c’est stratégique. Bob Rotella définit l’image que l’on a de soi comme ‘l’archive de toutes les pensées que l’on a eues sur soi’. En oubliant les échecs et en ancrant les succès, les champions renforcent une image compétente d’eux-mêmes et nourrissent leur confiance. » (p. 80)

 

Ton livre évoque aussi le basketteur Kobe Bryant et son éthique de travail, assez intimidante. Dans tout ce que tu as lu et analysé pour ce livre, qui t’a le plus impressionné dans son approche ?

Ce qui m’a le plus touché, ce sont les choses les plus contre-intuitives. Pas l’ultra-traileuse Courtney Dauwalter dont je parle dans le livre, qui creuse symboliquement une grotte et perçoit chaque foulée comme un coup de pioche qui l’aide à agrandir sa zone de confort. Conceptuellement, je trouvais ça super malin, mais c’était un prolongement de techniques de visualisation et d’ancrage que je connaissais déjà. Ce qui m’a le plus travaillé, c’est le concept de mémoire sélective. On le voit chez Serena Williams, mais surtout chez Stephen Curry, et c’est Bob Rotella, préparateur mental, qui en parle le plus.

 

Peux-tu développer ?

Cette idée, c’est que les champions ne cherchent pas à avoir une mémoire exacte de ce qu’il s’est passé. Ils ont compris que leur image d’eux-mêmes est l’archive de toutes les images qu’ils ont déjà, et que pour être performants, ils ont besoin d’être en confiance, donc de nourrir une image positive. Nous, dans la vie de tous les jours, avons plutôt tendance à ressasser ce que nous avons raté et à considérer nos réussites comme normales. Nous entretenons beaucoup d’images négatives, que nous contrebalançons du reste très peu, d’où notre tendance à nous sous-estimer. Les grands champions, eux, analysent très vite ce qu’il faut corriger, puis oublient l’échec pour qu’il ne génère pas de doute. Ce qui se passe bien, ils l’ancrent vraiment, d’autant qu’il y a autant de leçons à tirer d’une réussite que d’un échec. Ils sont intransigeants sur l’apprentissage, mais leur gestion de la mémoire fait qu’ils sont surtout entourés de bonnes images d’eux-mêmes. Je ne sais pas si c’est révolutionnaire, mais ça a beaucoup changé mon approche. Je pensais que le but était d’être le plus objectif possible, et finalement non. Le but est d’apprendre le plus et d’être dans le meilleur état d’esprit quand tu combats.

 

Ça me parle. Lors d’un Final Four par équipes en Suisse, mon club s’est retrouvé en finale dans une ambiance très hostile – je ne combattais pas car il me fallait deux ans de licence. Nous étions mené six à zéro, c’était plié. Dans le dernier combat, pour l’honneur, notre -81 kg Florent Martelet a mis une grosse boîte à son adversaire et l’a célébrée comme s’il avait gagné la Coupe du monde, bras ouverts et sourire immense. C’était tellement spontané et emballant que ça a déridé toute la salle, qui l’a acclamé comme s’il avait gagné le championnat. C’est resté la dernière image de cette finale. On a pris 6-1, mais on a passé une super soirée, enchaîné sur une sacrée bringue sur Genève, et ça a créé une dynamique d’équipe pour les compétitions suivantes.

(Il sourit.) C’est exactement ça : c’était de l’humour, mais vous êtes restés sur cette image positive. Tu vois, on entend souvent qu’on apprend plus d’une défaite que d’une victoire, mais il y a aussi plein de choses à tirer de ce qui a bien marché, de ce que je peux réutiliser.

 

Sans tomber dans l’excès d’un Jonny Wilkinson, qui n’arrivait pas à se satisfaire, même en étant meilleur buteur de la Coupe du monde.

Voilà.

 

Jeux olympiques de Londres, 31 juillet 2012. Au bout du bout d’une journée sans jus ni sensation, un bronze qui vaut mille médailles d’or pour Gévrise Emane. ©Paco Lozano/JudoAKD.

 

Ce que tu écris aussi du syndrome d’imposture ressenti par une Serena Williams m’évoque l’expérience de Gévrise Émane, aux Jeux de Londres, qui a eu une crise de panique le matin de sa compétition. Elle me l’a racontée un jour en tribune à Rio de Janeiro et, des années après, on en a fait un article…

C’est fou : dans les moments de tension, ça vient réveiller la zone de doute en nous. Plus il y a de tension, plus ça se nourrit de nos doutes profonds. Léon Marchand en parle quand il dit à quel point ça l’a libéré de travailler son estime de lui : être à l’aise avec son corps tel qu’il est, avec sa personnalité, savoir que les gens autour l’aiment même s’il perd. C’est comme si des réserves de tension potentielle avaient disparu et dans le stress de l’événement, ça ne puise plus aussi profondément. On voit à quel point le travail sur la performance va plus loin que la performance elle-même. Chez pas mal de personnes que j’accompagne, on résout des sujets qui sont périphériques à leur pratique sportive mais qui, dans le moment de la performance, sont ce qui les perturbe.

 

C’est pour ça que j’ai aimé le passage sur Curry, qui explique que son relâchement, c’est de décider de ne pas penser, de se vider. L’ancien entraîneur cubain Ronaldo Veitía (1947-2022) m’a dit un jour : « Le seul moment de repos du guerrier, c’est le temps du combat. » Il avait tellement de trucs à gérer, les billets d’avion, les hôtels, les pesées, que quand le combat commençait, tout le reste était fait, et il se détendait. Je l’avais ressorti en entretien à Teddy Riner : lui a des entreprises, des business de tous côtés, une famille à gérer, et quand il monte sur le tapis, il n’a plus que lui à penser. C’est paradoxalement là qu’il est en paix.

Et il y a tout le travail sur les automatismes. C’est ce dont parle Daniel Kahneman, le psychologue Prix Nobel d’économie : notre cerveau a deux systèmes. Le système un, inconscient, très rapide, qui se fait prendre dans les biais cognitifs. Et le système deux, plus analytique, plus réfléchi, mais moins instinctif. En compétition, l’idée est que ce soit ton système un qui s’exprime le plus possible. La métaphore, c’est que le système un est ton cheval et le système deux le cavalier. Si tu tires trop sur la bride à essayer de trop réfléchir, tu libères moins ta puissance. Surtout dans un sport où il faut, à un moment, libérer la bête.

 

C’est un peu ce que tu racontes dans ton livre sur les routines de Michael Phelps…

Exactement. Michael Phelps a tellement automatisé tout ce qu’il fait qu’il n’y a plus aucun doute quand il s’élance : le cavalier peut tenir la bride très légèrement, car le cheval suit le chemin tracé.

 

Il ritualise même le geste d’enlever ses écouteurs !

Oui, il ritualise tout, mais c’est plus facile en natation : au coup de sifflet, tu sais ce que tu dois faire. Là où il y a des interactions, comme au tennis ou au judo, c’est plus difficile. Djokovic envisage des configurations : si je mets la balle là, si on rentre dans telle position, voilà le coup que je sais qu’il faut jouer. Et ensuite, il se concentre uniquement sur le fait de libérer l’instinctif. Certaines techniques, comme le raconte Timothy Gallwey dans ses ouvrages sur le jeu intérieur, consistent à se concentrer sur sa respiration ou sur un élément sensoriel qui prend toute la place, pour être dans la sensation plutôt que dans la réflexion.

 

Dans ton livre, j’ai aimé aussi le passage sur Félix Baumgartner, quand il dit à propos de la combinaison qu’il devait s’habituer à porter pour effectuer son saut de l’extrême : la peur n’était pas le problème. Le problème, c’était l’évitement.

Oui : il n’a pas su dire à son entourage qu’il était angoissé de mettre cette combinaison. Et puis finalement, en travaillant un peu à chaque fois, en gagnant quelques minutes par ci, quelques minutes par là, il a réussi à gérer ça. Ces mecs de l’extrême sont fascinants, parce qu’ils ont aussi ces gamberges, ces points de panique, et ils le disent honnêtement. Quelqu’un de l’extrême m’a même raconté : « Les moments où je ne ressens pas la peur, je ne saute pas. Je me dis qu’il y a un problème. »

 

Jeux olympiques de Londres, 31 juillet 2012. Urska Zolnir et Gévrise Emane encadrées par la Chinoise Jili Xu (2e) et la Japonaise Yoshie Ueno (3e). ©Paco Lozano/JudoAKD

 

La Slovène Urska Zolnir avait basé l’essentiel de sa carrière sur les saisies de jambes. Celles-ci ont été interdites en 2010 et sanctionnées par une disqualification directe à l’époque. Malgré cela elle est devenue championne olympique des -63 kg en 2012 à Londres. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

C’est le cliché « dans la difficulté, vois une opportunité », qui peut agacer parce qu’il est tellement usé. Pour ne pas être agacé et garder la valeur de ce conseil, il faut déjà accepter qu’on aurait préféré qu’il n’y ait pas cette difficulté. Tom Brady, dont je parle dans le livre, avait pour spécialité de créer des come-backs : mené 21-3 à la mi-temps, il n’est pas du tout content de cette situation, et en même temps il se dit que c’est l’occasion de créer un des moments les plus inoubliables de son sport. Si tu as un burn-out au travail ou que tu t’es blessé au judo, évidemment que tu aurais préféré ne pas l’être. Mais maintenant, qu’est-ce que tu peux créer de cette situation qui pourrait se transformer en avantage plus tard ?

 

Ça me renvoie à nouveau au Néerlandais Henk Grol, que je te citais précédemment pour son indifférence à gagner sur une grosse projection ou sur une petite pénalité. Il était sur une série de deux médailles olympiques et de trois médailles mondiales quand nous nous croisons dans le hall des championnats du monde de Chelyabinsk. Tout sourire il me dit : « C’est la première fois que j’arrive à un championnat sans être blessé. » Il était connu pour sa dureté au mal et sa capacité à performer malgré de grosses blessures contractées en amont ou le jour J. Eh bien cette année-là il saute en quarts de finale et n’est pas repêché.  C’est presqu’à croire qu’il lui manquait ce point de fixation auquel se raccrocher…

On peut avoir plein de petites béquilles vicieuses qui nous aident dans la performance. Là, il n’avait plus d’excuse, donc il a eu du mal à admettre que l’autre était meilleur.

 

Ton livre évoque aussi la nageuse Katie Ledecky et cette manière d’afficher ses ambitions. Dans le sport, il y a un côté très superstitieux : on ne veut pas trop annoncer. C’est le syndrome Guy Roux, du nom de cet entraîneur français de football qui commençait toutes ses saisons en disant qu’il visait le maintien alors qu’il avait une équipe qui pouvait jouer le titre. Elle, elle annonce des gros chronos, et ça la tient.

Et de l’autre côté, il y a William Trubridge, l’apnéiste néo-zélandais, qui préférait garder ses objectifs pour lui : dès qu’il les disait, les gens s’exclamaient « waouh, t’es trop fort », et une partie de son cerveau avait déjà la récompense avant d’y arriver. Il préférait que ça ne se matérialise qu’au moment où il y arrivait vraiment. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas une méthode universelle. Ledecky, pendant sa carrière, ne les disait qu’à ses coaches, tandis que d’autres, type Mbappé, les annoncent publiquement. L’avantage c’est que comme celui qui veut arrêter la clope et le dit à tout le monde, tu es plus motivé. Ça crée des opportunités, parce que les gens qui savent ce que tu veux peuvent venir vers toi.

Ce que je trouve vraiment intéressant, c’est l’inversion de ce qu’on fait d’habitude : on se donne de petits objectifs pour ne pas être déçu, du genre « ce serait bien d’être promu dans l’année et demie qui vient », et on se dit qu’il faut absolument l’atteindre. Résultat : un objectif peu motivant et beaucoup de pression. Ledecky, elle, se dit plutôt : ce serait incroyable de me qualifier pour les JO, mais comme c’est un peu fou, c’est OK si je n’y arrive pas. Ça donne énormément d’énergie sans la pression. Le rôle de l’objectif devient ici de donner de l’énergie, pas de valider si je suis quelqu’un de bien. Je le juge à quel point il m’a fait progresser dans une direction qui compte pour moi, et à quel point il m’a donné une énergie agréable au quotidien.

 

Ça ramène aux Jeux de Paris en judo. Stéphane Nomis, le président de la Fédération française avait annoncé très en amont un objectif de dix médailles, ce qui était osé. Il savait qu’il y avait quatorze qualifiés d’office, sept garçons et sept filles, mais il misait surtout sur les filles, avec cette fameuse dream team féminine. Or elles n’ont fait “que” cinq bronzes alors que sept titres étaient ouvertement espérés. À l’inverse, les garçons, dans le dur depuis des années, ont fait appel à un coach un peu commando, Baptiste Leroy, un hyperactif qui pense judo vingt-quatre heures sur vingt-quatre. À la surprise générale, ce sont eux qui ont porté le judo français, avec Teddy Riner bien sûr, mais aussi Joan-Benjamin Gaba qui a éclos, Maxime-Gaël Ngayap Hambou que personne ne connaissait, Luka Mkheidze… Et cerise sur le gâteau, le titre par équipes, à domicile, face au Japon. Les dix médailles ont été obtenues.

Ça illustre bien ce que je disais : viser très haut, en assumant que ça pouvait se rater.

 

Idem pour Kosei Inoue. En 2003, il gagne les mondiaux au Japon en -100 kg. C’est son troisième titre d’affilée, mais sa fédération ne le laisse pas tenter le doublé en toutes catégories deux jours après, au motif qu’il pourrait se blesser. La frontière est parfois fine entre afficher une ambition et passer pour immodeste. Mais peut-être que ça l’aurait fait franchir un cran encore, et l’aurait peut-être évité de douter l’année d’après, à Athènes. Il y a toute une théorie des dominos entre les causes et les conséquences…

Oui, et tout ça dépend là encore de ce qui nous motive profondément. Léon Marchand, dans son documentaire sur France TV avec son père journaliste, dit que ce qui le motive, c’est le goût de l’aventure, explorer jusqu’où il est capable d’aller. Se donner des objectifs ambitieux, c’est exactement ça. A priori, la logique, c’est que ça ne devrait pas marcher, sinon ce ne serait pas de l’ambition. Quand il vise deux finales en une heure aux JO, ce qui ne s’était jamais fait, Thomas Sammut disait que s’il n’en avait fait qu’une, il n’aurait peut-être même pas gagné. C’est l’adrénaline, le fait de vivre quelque chose qui n’a jamais été fait, qui lui a donné un surcroît d’énergie. Je pense que beaucoup de grands champions sont attirés par ce côté « aller voir au-delà », et l’ambition résonne fortement avec cette mentalité.

 

Déclic – Les secrets de la préparation mentale des légendes du sport, par Valentin Ménard. Sortie le 1er octobre 2026. ©Éditions Eyrolles/JudoAKD

 

 

Si le Valentin de 2026 pouvait donner un conseil au Valentin de 1996 ou 1997 qui commençait le tennis, en sachant tout ce que tu as appris en écrivant ce livre, qu’est-ce qu’il lui dirait ?

Je pense que ça aurait été : concentre-toi sur toi. Sur une heure de tennis, il y a environ douze minutes jouées. Tout le reste du temps, tu cogites. Je me mettais trop de pression sur les classements, sur le fait de progresser aussi vite que les gens de mon groupe. Je crois qu’une part de moi pensait que, en étant très attentif à ce qu’ils faisaient, ça créait une corde invisible avec eux et que je monterais en même temps qu’eux. Alors que l’enjeu, c’était : eux progressent à leur vitesse, peut-être plus vite que toi, et c’est la vie. Ce n’est pas en te flagellant et en étant frustré que tu iras plus vite. Concentre-toi sur ton jeu, sur les spécificités qui peuvent te faire le plus progresser.

 

Par rapport à ce que tu as vécu dans tes expériences professionnelles, avant la préparation mentale : y a-t-il des choses que tu aurais aimé découvrir plus tôt ?

Oui, en traitant ce bouquin : l’acceptation de l’échec. Croire que la négativité te fait avancer, se flageller avec des pensées d’auto-attaque, « tu devrais être meilleur, tu devrais faire ci, tu devrais faire ça », non seulement ça pollue, mais si on le fait, c’est aussi qu’il y a une part agréable à le faire. On dit « je sais que c’est pas bien de le faire », alors pourquoi on le fait ? Parce qu’on se libère de l’inconfort de l’action en se flagellant. À partir du moment où on se punit de ne pas l’avoir fait, on a l’illusion de se rapprocher de l’action, comme si, en se punissant, on aurait plus de chances de le faire la prochaine fois. En fait, il faut juste le faire dès maintenant. Donc c’est un peu la même chose : accepter de ne pas progresser aussi vite que les autres, accepter ce que signifiait l’échec pour moi à ce moment-là, et se concentrer sur des actions concrètes plutôt que sur les formules qui me flagellaient. – Propos recueillis par Anthony Diao, été-automne 2026. Photo d’ouverture : ©Archives Valentin Ménard/JudoAKD.

 

 

 

 

Une version en anglais du présent entretien est disponible ici.

 

 

 

 

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