Clémence Émé – L’envie d’Émé

Née le 24 avril 1997 à Saint-Laurent-du-Var (France), Clémence Émé a franchi un palier en 2026 avec trois podiums remarqués en Grand Chelem dont le titre à celui du Kazakhstan au printemps. Trois semonces suivies, comme une évidence, d’une première sélection individuelle à vingt-neuf ans aux championnats du monde de Bakou, début octobre. Une performance de choix au sein d’un effectif réputé de haute couture, allant pour se faire jusqu’à se priver d’une valeur sûre comme Amandine “double projet” Buchard.

Pourquoi une éclosion si tardive pour celle qui était pourtant médaillée mondiale junior des -63 kg en… 2017 ? Qu’a-t-elle compris en chemin ? C’est à ces questions – et à beaucoup d’autres – que la -70 kg a accepté de répondre en deux temps, quelques semaines avant les mondiaux de Bakou, puis à son retour. L’occasion de faire part de cette somme d’aspirations, de contingences et de leçons qui s’en retirent qui font le charme d’une carrière en judogi. – JudoAKD#066.

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

Pourquoi ton puzzle personnel ne se met-il en place que maintenant, à vingt-neuf ans ?

C’est vrai que chez les jeunes, j’étais très forte puisque je gagne les championnats de France juniors alors que j’étais encore cadette. À l’international, j’ai mis plus de temps à monter en puissance… Je pense que c’était d’abord une question de confiance en moi.

 

Ah oui ?

J’ai toujours eu ce syndrome de l’imposteur, depuis le début de mes années juniors et jusqu’à mes années seniors, et notamment sur les échéances internationales. J’avais besoin d’apprendre à me connaître, à connaître mes capacités… Il y a aussi autre chose : pendant des années, j’ai combattu pour rendre mon père fier – mon père enseigne le judo. Or à un moment, il m’a fait comprendre que, que je fasse du judo ou pas, il serait toujours fier de moi et m’aimerait comme sa fille. C’était au début de mes années seniors.

 

En principe ça fait du bien d’entendre ça, non ?

Eh bien chez moi ça a eu l’effet inverse. En “tuant” symboliquement le père, j’avais perdu une source de motivation… Et c’est un peu bizarre à dire mais ce n’est que tout récemment, en commençant à travailler avec Alexandre Borderieux, l’entraîneur de l’AJA Paris XX, que j’ai eu l’impression de retrouver un père à rendre fier. C’est devenu un nouveau levier de motivation. Avec la confiance, l’encadrement, le changement d’entraînement et de groupe, j’ai intégré une nouvelle famille, des gens à rendre fiers, un club à faire briller. Je pense que c’est en grande partie ça qui m’a fait passer un palier.

 

 

Astana, 9 mai 2026. Un premier titre en Grand Chelem à vingt-neuf ans, aux côtés d’Alexandre Borderieux, son entraîneur à l’AJA Paris XX. ©Gabiela Sabau-IJF/JudoAKD

 

Tu arrivais pourtant du RSC Champigny, un club connu pour cette image de famille…

Mais la grosse différence, c’est que Champigny était très féminin.

 

C’est vrai qu’à l’AJA, tu es au milieu d’un groupe masculin…

Je suis la seule féminine du groupe de haut niveau oui, mais je suis intégrée en tant que professeure de judo. J’ai aussi des élèves, des enfants de trois ans jusqu’aux adultes. Quand je rends mon groupe fier, c’est aussi pour mon club. À Champigny, il y avait ce côté élite d’un côté, loisir de l’autre. Moi, j’ai été formée à Saint-Laurent-du-Var, où tout était mélangé tout en étant très famille. Quand je suis arrivée à l’AJA, j’ai retrouvé cette dynamique-là. Ça m’a permis de retrouver ma vraie place : pas seulement sportive, mais aussi encadrante, professeure, entraîneure, dans un groupe avec qui je m’entraîne tout le temps. Et s’entraîner uniquement avec des garçons me fait progresser. Tout ça a formé une bonne alchimie, et j’ai réussi à « pop up » cette année.

 

Pourquoi ne l’avais-tu pas compris plus tôt ?

À Champigny, j’adorais Barbara Harel et Samy Zran, mes coaches. Mais petit à petit une routine s’est installée et je pense que j’ai commencé à atteindre un plafond. Comme je m’entendais bien avec tout le monde, que ça faisait dix ans que j’étais dans ce club, je n’osais pas partir car sinon j’avais l’impression de les trahir. J’ai eu beaucoup de mal à me détacher pour éviter de faire de la peine aux gens. Et puis il y avait les blessures : à chaque fois, je repartais en rééducation, et je ne pouvais pas me permettre de partir alors qu’ils m’avaient accompagnée sur des périodes difficiles. Tout ça a mis du temps à faire le déclic.

 

 

Perpignan, 14 novembre 2021. Titrée la veille en individuel, Clémence décroche le bronze avec son équipe du RSC Champigny, ici avec ses coéquipières Blandine Pont et Séphora Cocher. ©Jean-Bernard Dalleau – L’Oeil du margouillat/JudoAKD

 

Tu évolues dans une catégorie des -70 kg qui, côté Françaises, enchaîne les cadors depuis trois décennies : Séverine Vandenhende, championne du monde et championne olympique, Gévrise Émane, triple championne du monde et médaillée olympique, Lucie Décosse, triple championne du monde et championne olympique, Marie-Ève Gahié et Margaux Pinot, championnes du monde et championnes d’Europe… Face à un tel héritage, tu t’es dit « je serai déjà contente d’avoir une sélection de temps en temps », ou « je vais aller les chercher une par une » ?

C’est vrai que quand je monte pour de bon en -70 kg, en 2018, la rivalité entre Margaux et Marie-Ève bat son plein. Je ne pensais même pas à la concurrence en elle-même. Il fallait déjà que je me prouve à moi-même que j’avais ma place. Encore une fois, j’ai toujours eu un problème de confiance en moi : sur les tatamis, à l’entraînement, je faisais tomber tout le monde, et on me disait : « Mais pourquoi tu n’y arrives pas ? » Au niveau national, j’étais toujours là. Mais l’international, je me disais que je n’étais pas faite pour ça. Et avec les blessures, il fallait à chaque fois tout un mécanisme pour reprendre confiance… Mon préparateur mental aime à dire que j’ai eu le vent de face pendant longtemps et que c’est devenu un cercle vicieux avec le manque de confiance, le monde qu’il y avait dans ma catégorie, les blessures, et même le fait que je ne progressais plus dans mon club, enfermée dans ma routine… Je naviguais en eaux troubles et c’était très compliqué d’en sortir.

 

Qu’est-ce qui t’a fait couper le cordon avec Champigny et sauter le pas vers l’AJA ?

Plusieurs choses. Je commençais déjà à me dire : soit j’arrête, soit j’essaie autre chose. En onze saisons, je n’avais rien tenté de nouveau, donc peut-être fallait-il changer de club. Et puis financièrement Champigny a dû alléger sa masse salariale et se séparer de certaines athlètes, dont je faisais partie.

Je suis allée voir plusieurs clubs. J’avais un profil très intéressant pour les équipes, parce qu’en équipe, je n’avais pas le syndrome de l’imposteur : je faisais de grosses performances, surtout avec le système de la Pro League. Mais à chaque fois, on me parlait du projet d’équipe, jamais du projet individuel. Alexandre, lui, m’a dit d’emblée : « On va d’abord faire toi et, si tu veux faire les équipes, on fera les équipes. » Je me suis dit : il croit en moi, donc je vais me donner les moyens d’y arriver.

 

Après les Jeux de Paris, Joan-Benjamin Gaba et Maxime-Gaël Ngayap Hambou m’ont dit avoir vécu comme une vexation – et donc comme une source de motivation – le fait de s’être sentis sélectionnés en priorité pour leur apport par équipes, et de voir que les attentes les concernant en individuel étaient presque secondaires. Tu vis ça comment, te concernant ?

Ça ne me dérange pas. Je le vis comme une vraie force d’être étiquetée comme la fille forte en équipe, et j’aime l’idée du collectif. En revanche quand on me propose un projet individuel alors que d’autres n’y croient pas, je vais vers la personne qui croit en moi en tant qu’humain, pas en tant qu’élément d’une équipe.

 

Qu’est-ce qui a fondamentalement changé dans ton entraînement depuis ton arrivée à l’AJA ?

Je m’entraîne beaucoup plus dur, avec beaucoup plus de rigueur, et c’est beaucoup plus polarisé. Je m’entraîne finalement moins en nombre de séances, mais c’est plus dense. Ça me laisse du temps pour me reposer, me ressourcer et travailler – parce que je travaille à côté, oui. Cet aménagement du planning m’a beaucoup aidée cette année et, je l’espère, m’aidera pour les années à venir. Sur le plan physique et technique, on insiste sur les répétitions. C’est un mélange de plusieurs systèmes d’entraînement qui fonctionnent super bien sur moi, mais aussi sur les athlètes de l’AJA : Daïki Bouba, Benjamin Axus pendant des années, et Tieman Diaby qui va revenir. Alexandre a un système d’entraînement vraiment pertinent pour la performance.

 

Qui te suit en ce moment, au niveau équipe de France ?

Kilian Le Blouch me suit en tant qu’entraîneur national, mais il a beaucoup d’athlètes, donc il ne peut pas être spécifiquement sur moi. Heureusement, j’ai un collectif : à chaque séance, un des garçons de l’équipe est avec moi. Mardi, c’était Benjamin ; cet après-midi, Daïki ; la semaine prochaine, Maxime Merlin. Alex donne les consignes, et eux ne sont pas là en tant qu’entraîneurs, mais en soutien émotionnel, parce que je suis toute seule en tant que fille du club. Ils me répètent la thématique de la séance, encore et encore. Ça me donne un repère et, si besoin, un soutien.

 

 

Randori père-fille. ©Archives Clémence Émé/JudoAKD

 

Tu disais que tu faisais du judo un peu pour ton père. Tes deux parents sont dans le judo ?

Oui, les deux. Je tiens à préciser que, même si je ne suis “que” troisième dan, je suis aujourd’hui plus gradée que mon père, et ça, c’est très stylé [rires]. Ma mère a toujours été fière de moi et me l’a toujours montré. Mes parents sont divorcés, donc j’ai surtout été élevée par ma mère. Ce qui me rattachait à mon père, c’était le judo, qui était le seul centre d’intérêt qu’on avait en commun. Mes premiers souvenirs, ce sont ceux où il venait me chercher à l’école pour m’emmener au judo : je faisais mon cours, puis j’attendais celui de mon père le soir, et je regardais le judo dès toute petite. J’ai deux petites sœurs qui, elles, ont été éduquées par mon père. Moi, il me fallait trouver quelque chose pour me rattacher à lui. Et ça a été le judo.

 

Loïc Pietri, un autre sudiste célèbre, pointe souvent du doigt le « jacobinisme » du judo français : beaucoup de talents du Sud disparaissent assez vite une fois « montés » à Paris, du fait du déracinement précoce. Comment as-tu vécu ton arrivée à Paris à dix-sept ans ?

C’est un vrai sujet. Déjà, pour te refaire la chronologie : j’ai été licenciée à Saint-Laurent-du-Var jusqu’en cadette 3, ou plutôt junior 1, je suis incapable de te dire l’âge exact. En cadette 3, je gagne les championnats de France juniors. J’étais au pôle France de Marseille à ce moment-là, et je gagne les France juniors en -63 kg. On me propose alors de monter sur Paris. Au début, je voulais rester à Marseille parce que j’étais un bébé, mais Marc Alexandre, mon entraîneur de pôle, m’a encouragée à y aller : “On te fait cette proposition une fois, on ne te la refera pas“. C’était un peu son discours. Je lui ai dit : « Écoute, ouais, je vais à Paris. »

Mais mon entraîneur, Manuel Armitano, ne pouvait pas monter sur Paris, il a sa vie dans le Sud. On a donc fait un an de transition avec Champigny, parce que j’avais fait les championnats d’Europe cadets, et parce que j’étais cadette, d’abord et avant tout. Gilles Bonhomme était entraîneur national chez les garçons. Il est originaire de Saint-Laurent, du même club que moi, et il est allé voir Manu, qui était venu me voir aux Europe. Manu m’a dit : « J’ai parlé avec Audrey La Rizza, qui est la femme de Gilles et qui était entraîneur à Champigny à ce moment-là. Elle aimerait bien que Champigny s’occupe de Clémence sur un an, puis faire la transition avec le club plus tard. » En gros, faire la passerelle. Ça s’est fait comme ça : je suis passée de Saint-Laurent à Champigny en septembre 2015. Et j’y suis restée dix ans.

Maintenant concernant le Sud… On le voit avec Aleksa Mitrovic, qui est redescendu l’an passé et qui vient de faire septième aux championnats du monde. Malgré toutes ses opérations des croisés, il est beaucoup plus épanoui dans sa pratique parce qu’il a recollé avec ses racines.

 

C’est quoi le plus dur, quand tu dois évoluer loin de là où tu as grandi ?

Le plus dur en fait, c’est de se dire qu’on loupe des moments de famille. J’ai peur du jour où je perdrai ma grand-mère, parce que je ne serai pas là. Évidemment, je descendrai en catastrophe, mais je ne pourrai sans doute pas être là si elle doit entrer à l’hôpital, par exemple.

Ma petite sœur a eu un cancer, diagnostiqué en 2020, le week-end où je suis devenue championne de France senior. Mon père était au courant mais ne m’a rien dit, parce que j’avais ma compétition. Je sentais qu’il y avait un truc bizarre. J’ai fait mon titre, tout le monde était très content, un peu too much même, et c’est après qu’il m’a dit : « Juliette a un cancer. » Elle avait seize, dix-sept ans. Je me suis effondrée et suis partie en catastrophe, mais je n’étais pas là le jour où elle l’a appris, pas là pour lui parler. Quand on est du Sud, on sait qu’on prend ce risque-là : la distance.

 

Tes parents t’ont-ils incitée à prendre ton envol ?

Je le sais depuis très jeune, parce qu’ils se sont vite détachés de moi – mais pas de manière péjorative, hein. Me laisser partir à Paris à dix-sept ans prouve qu’ils étaient heureux de voir leur fille s’épanouir dans sa passion, au plus haut niveau.

 

Marcel Pietri, le père de Loïc, estime que ceux qui réussissent aujourd’hui dans le judo français viennent soit du bassin parisien, soit du sérail, c’est-à-dire des familles qui connaissent le judo, ses carrefours et ses pièges. C’est un peu ton cas, du coup…

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui font du judo, mais qui n’ont pas connu le haut niveau. À Saint-Laurent-du-Var, José Allari était un peu comme mon deuxième père : je dormais chez lui pendant les stages. J’avais donc la même relation avec son fils Manu, qui a connu l’équipe de France. Quand Manu a repris l’entraînement à la place de José, il m’a rodée sur toutes les failles, sur ce sur quoi il faut savoir rester vigilant pour éviter de se blesser. Ce n’était pas mon père, mais il avait touché au haut niveau et il a su faire de la prévention. Ça m’a énormément aidée.

 

 

Au Stade Laurentin avec José Allari et sa mère Nathalie Audin, présidente du comité des Alpes-Maritimes. ©Archives Clémence Émé/JudoAKD

 

Les grosses blessures, justement, tu sais ce que c’est. As-tu douté, au point de te dire « à quoi bon s’acharner » ?

Oui. Parfois sur un coup de tête : on loupe une compétition, on dit « c’est bon, j’arrête », mais on sait que ça va passer. Il y a eu un moment où j’avais vraiment décidé : quand on m’a annoncé la rupture de mon deuxième ligament croisé, en 2023. J’ai appelé mon parrain, un judoka passé par le pôle de Nice. Je lui ai dit que je ne pouvais plus, que c’était trop dur. J’ai aussi dit à mon club, à mon président, à ma coach : je ferai les équipes, mais l’individuel, j’arrête. Ce qui me fait kiffer, ce sont les équipes. J’en ai parlé à Christophe Massina, aux internationaux : j’arrête, j’en peux plus. J’avais déjà été opérée des deux épaules et, à chaque fois que je revenais, je me reblessais ou je n’arrivais pas à performer au niveau où je devrais être.

 

Comment ont-ils réagi ?

Ils ont été ultra-compréhensifs. Ça m’a permis de faire ma rééducation l’esprit beaucoup plus libre, un peu déconnectée.

 

Et pourtant tu es revenue…

En fait très vite, en me retrouvant dans une vie sans haut niveau, je me suis dit : je ne suis pas à ma place, je ne suis pas prête. Je travaillais déjà, je donnais des cours à Saint-Denis et j’étais éducatrice pour la ville de Champigny, en convention, mais ce n’était pas ce que je voulais encore. Je suis allée voir Ludovic Delacotte, qui suivait Clarisse Agbégnénou, et je lui ai dit : « J’ai changé d’avis, je veux revenir. » Et c’est là que la Fédération a toujours été très cool avec moi : à chaque blessure, ils m’ont laissée revenir. Ils m’ont remise sur les listes, sans souci. Cette confiance m’a vachement aidée au fil des années.

 

Sur la chaise de coach à la Coupe de France minimes. ©Stéphane Bonnet/JudoAKD

En parallèle de ta carrière, tu enseignes le judo et tu es formatrice. Tu as senti très tôt cette fibre de la transmission ?

Oui. Très jeune, quand on me demandait ce que je voulais faire, je répondais professeure de judo. Il y a la discipline, la beauté du geste, toutes les valeurs que ça inculque : c’est une vraie philosophie de vie, qui me semblait évidente à transmettre… J’ai commencé à donner des cours en 2020-2021, à Saint-Denis, au Franc-Moisin. Le directeur technique, Fabien Farge, est aussi le créateur du club et un ami de ma mère. Ce n’était pas le public le plus simple d’entrée, puisque c’est un QPV (Quartier prioritaire de la politique de la ville, NDLR), mais ça m’a fait du bien. Je voulais être utile : donner des cours à des mômes de riches, ça ne m’intéresse pas du tout. Je voulais un vrai but social, et je ne le faisais pas pour l’argent : concrètement, avec ma convention, c’était du plus, et de l’expérience… J’ai adoré et j’y suis restée cinq ans. J’ai encore des élèves que j’ai ramenées cette année à l’AJA : des petites que j’avais en mini-cadettes, qui sont maintenant juniors.

 

Savoir que des gamins te regardent donne aussi du sens à ce que tu fais sur le tapis. Le fait d’enseigner et de former a-t-il joué dans ta réussite ces derniers mois ?

Oui. Ce qui m’a permis de réussir cette année, c’est mon changement de club, évidemment, mais aussi le fait d’avoir travaillé comme formatrice et professeure de judo. Ça m’a permis de ne pas mettre tous mes œufs dans le même panier avec la performance, d’évacuer mon cerveau, d’intellectualiser ma discipline autrement.

 

Tu interviens à la Dojo Academy. En quoi ça consiste, exactement ?

En gros, je suis formatrice pour les futurs professeurs de judo, du niveau BPJEPS au DESJEPS [Brevet professionnel et Diplôme d’État supérieur de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport, NDLR]. Je m’occupe de la partie développement de projets. Pour les BPJEPS, ce sont des projets d’animation, que ce soit en judo ou en activités de la forme. Pour les DESJEPS, c’est du développement de structure : la mise en place, par exemple, d’un nouveau cours de judo, d’une nouvelle activité, du taïso par exemple. Ils doivent développer un projet sur la base de la création, non pas d’une structure, mais d’une nouvelle offre.

 

Tu fais ça depuis quand ?

J’ai fait des jurys pendant plusieurs années avant : d’abord BP judo, après DE, et maintenant aussi DES, où je suis juste jury. À force de faire des jurys, tu comprends la méthodologie, comment ça fonctionne. Et l’année dernière, on m’a intégrée dans la formation. Ça fait donc un an.

Le judo avec les enfants, c’est quelque chose que je maîtrisais. Commencer en tant que formatrice m’a aidé à combattre le fameux syndrome de l’imposteur dont je te parlais précédemment. Apprendre à parler à une classe, argumenter sur un sujet que je maîtrise, transmettre des connaissances qui vont au-delà de la pédagogie, de la théorie… Mes stagiaires suivaient mes compétitions. J’arrivais en formation en rentrant d’une compète, avec ma médaille, et ils étaient contents pour moi. Je gagnais en crédibilité, même si ça n’avait rien à voir avec ce que je leur enseignais – le développement de projets d’animation ou de structure, le côté gestion, etc. Je me donnais à fond pour les corrections de dossiers, en pensant que s’ils voyaient mon investissement, ils se donneraient à fond en retour. C’est du gagnant-gagnant.

 

Extrait de Se construire par l’échec, par Sergei Aschwanden et Bernard Wirz, éditions Slatkine, 2023 – ©JudoAKD

 

Dans sa biographie, le Suisse Sergei Aschwanden raconte qu’après un échec au premier tour aux JO d’Athènes, il s’est envolé pour Cuba puis le Kenya où il a des attaches familiales. À travers des scènes difficiles de la vie quotidienne qu’il a pu observer sur place, il a pris conscience de sa chance et est revenu « presque en mission ». Au point, quatre ans plus tard à Pékin, de décrocher enfin une médaille olympique à trente-trois ans. En quoi la maturité et le recul changent-ils le rapport à la performance ?

Ce qui est bien quand on a un âge un peu plus avancé, c’est qu’on n’a pas que le but de la performance. On a d’autres objectifs : sociaux, familiaux (Clarisse Agbégnénou ou Madeleine Malonga ont eu des bébés), professionnels… Je ne vais pas mentir : mes performances me font des lignes sur mon CV, et ça m’aidera pour ma reconversion. Et quand on entend dire « elle performe, mais elle est un peu vieille », en fait on s’en fout, de l’âge. Il y a des champions olympiques qui ont largement dépassé les trente ans. À partir du moment où on a l’envie, la flamme, et qu’on fait le taf, il faut respecter ça.

 

L’ancien sprinteur britannique Linford Christie a souvent expliqué avoir eu un déclic sur le tard, à vingt-six ans. D’où ses titres olympique et mondial à trente-deux et trente-trois ans, au plus fort de ses années “moine-soldat”. C’est aussi ça qui t’anime : aller au bout de ton potentiel pour ne pas avoir de regrets ?

C’est rigolo, c’est un peu la même chose. Quand on est jeune, on sort, on a l’impression que la récupération est infinie : grosse soirée, rentrer à six heures de boîte, être à dix heures en prépa le lendemain, pas de problème. Avoir beaucoup plus de rigueur dans mon hygiène de vie a tout changé. C’est pour ça que je suis beaucoup plus performante à vingt-neuf ans qu’à vingt-cinq. Il y a la rigueur d’entraînement dont je parlais, mais aussi celle de la vie de tous les jours. Ça permet de bosser, de s’entraîner, de performer. C’est une clé considérable et c’est une clé que l’on peut choisir de maîtriser.

 

Bakou, 11 octobre 2021. Trois combats et autant de victoires lors des mondiaux par équipes mixtes, ici en repêchages face à la Géorgie aux côtés de Martha Fawaz, Tieman Diaby, Léa Fontaine, Aleksa Mitrovic et Dayyan Boulemtafes. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Tu te sens un statut de grande sœur sur le tapis ?

Un peu, oui. Quand je suis arrivée à l’INSEP, des anciennes ont joué ce rôle pour moi. Maintenant, c’est un peu moi. Mais l’équipe de France a tellement performé avec Clarisse, Madeleine, toute cette génération qui est encore là, que je ne suis pas encore la « maman-maman ». Par contre, j’ai des petites, surtout celles de Champigny avec qui j’étais tout le temps comme Julie Falgon ou Maylis Rozan. L’autre jour, je les ai croisées, elles étaient trop contentes de mon parcours, parce qu’elles m’ont connue à Champigny en galère. Julie m’a dit : « T’es ma judoka préférée. » Je sens le regard des plus jeunes, et à chaque fois j’essaie de les conseiller, de les orienter. Ce n’est pas toujours facile : à cet âge-là, on a envie de faire la fête, d’aller boire des coups. Je suis surtout avec celles qui en ont envie et qui en ont besoin.

 

L’ancienne +78 kg Eva Bisseni m’avait dit un jour que le judo français manque d’un statut pour les athlètes en fin de carrière, qui viendraient poser des problèmes aux plus jeunes sur quelques randoris sans être forcément entraîneurs. Qu’en penses-tu ?

Avec le nouveau système de l’INSEP, on s’entraîne beaucoup plus qu’avant à l’Institut du judo, ce qui permet de varier les partenaires : des partenaires plus expérimentés, mais aussi un peu moins forts, ce qui permet d’attaquer davantage et de mettre en place de nouvelles stratégies de mains. Mais c’est vrai que quand je suis arrivée à l’INSEP en 2015, il y avait davantage de partenaires d’entraînement, de collectifs nationaux ou de gens qui venaient en stage. Maintenant, le collectif est réduit car l’accès est devenu tellement cher que les gens ne viennent plus. C’est problématique, parce que c’est un vrai besoin.

 

J’ai connu des stages internationaux ouverts, à Sotchi par exemple, où de nouveaux jeunes judokas locaux “juteux” arrivaient tous les deux ou trois jours et gardaient le niveau d’ensemble très haut… Le judo français est-il trop fermé ?

Les collectifs internationaux sont beaucoup plus ouverts que le tapis de l’INSEP, mais c’est super cher. Depuis que l’INSEP est privatisé dans plusieurs secteurs, l’internat, le médical, les accès, la carte payante, ça pose un vrai problème. J’étais déléguée du collectif national l’an dernier, et encore actuellement, même si je me sens un peu moins légitime depuis que j’ai basculé dans le groupe Élite. J’essaie toujours de défendre nos droits, parce que ce sont des droits humains.

Un collectif payant, où l’on paie un peu plus de deux cents euros sa carte, c’est énorme quand on sait que beaucoup d’athlètes peinent à joindre les deux bouts. Les clubs n’ont plus de ronds, les conventions et les CIP sont réservés aux sportifs de haut niveau ou à de bonnes négociations, et le mécénat c’est vraiment pas simple. Et puis nous parlons d’une population souvent très jeune, pour qui cet effort financier déjà considérable s’ajoute au paiement du loyer, de la bouffe et de tous les à-côtés. Clairement, si tu n’as pas la chance d’avoir un club qui mise sur toi, ça fait beaucoup de fronts à gérer en même temps en plus du travail ou des études – et donc oui, en bout de chaîne, ça ne peut qu’avoir une incidence sur les performances… Après, le directeur de l’INSEP est un ancien judoka, il connaît la situation. Et nous, nous sommes le plus gros pôle et donc un peu la tirelire de l’INSEP, pour schématiser. Je sais que c’est compliqué financièrement partout, mais nous qui le vivons de l’intérieur avons aussi le devoir d’alerter sur ces réalités-là.

 

Ta propre situation est-elle représentative ?

À cet instant, c’est quand même fou : je suis numéro une française de ma catégorie, numéro sept mondiale, sélectionnée pour les mondes, et au chômage. Je suis obligée de cumuler les boulots pour survivre, parce que je ne suis pas dans un gros club qui a beaucoup d’argent. Si je suis partie à l’AJA, c’est parce qu’on a misé sur moi. Alexandre m’a dit texto : « On n’a pas d’argent pour te payer, mais on va miser sur toi et te donner des cours à assurer. » Le club me rémunère donc un peu en tant que professeure de judo, pas en tant qu’athlète, mais il a investi sur moi en me payant des compétitions et des stages. À côté, les primes des Grands Chelems sont dérisoires par rapport à l’investissement, mais ça met un peu de beurre dans les épinards. J’ai aussi bossé à la formation et touché mon chômage. Tout ça est énergivore. C’est pour ça que j’ai décidé, avec Anne-Fatoumata M’Baïro, d’être déléguée du Collectif : si on peut améliorer notre situation, mais aussi celle des autres qui sont dans la même, on le fait. J’ai une infinie reconnaissance pour toutes ces personnes de l’ombre qui charbonnent pour essayer de nous trouver des conventions afin de nous permettre d’être dans de meilleures conditions ne serait-ce que le temps d’une saison.

 

Stage à Valence (Espagne) avec sa vieille complice Anne Fatoumata M’Baïro. ©Archives Clémence Émé/JudoAKD

 

Pourquoi est-ce un sujet important pour toi ?

Parce que je suis au contact de la vraie vie. Je ne suis pas seulement dans la bulle du haut niveau. Je travaille, je vois les familles et les difficultés qu’elles peuvent rencontrer. Je sais ce que représente une cotisation pour les parents de mes élèves. Je sais que les budgets sont compliqués partout. Mais il faut se demander comment on veut développer les athlètes de demain et préserver l’égalité des chances.

 

Tu distingues toutefois les déplacements pris en charge par la Fédération et ceux du club.

Quand on part avec la Fédération, je ne ressens pas de contrainte financière particulière : c’est elle qui gère les frais. Il s’agit d’argent public consacré aux sélections nationales, et je ne me sens pas redevable d’être sélectionnée pour participer à un événement pris en charge… Avec le club, c’est différent. Je sais d’où vient l’argent qui finance une compétition : ce sont aussi les cotisations des familles, y compris celles des parents qui font des efforts pour payer les activités de leurs enfants. Dans ces sorties-là, je me sens davantage responsable et je n’ai pas le droit à l’erreur.

 

Tu vois aussi directement le rôle social que peut jouer un club.

Oui. J’ai des gamins qui, heureusement, ont le judo. Ils partent en compétition le week-end, s’entraînent tous les soirs avec nous, et on les accompagne. Je sais que certains pourraient décrocher s’ils n’avaient pas cette activité et les adultes qui les entourent… Le judo reste un vrai levier éducatif. On a une belle carte de visite avec le Code moral, et la pratique elle-même nous apprend à combattre en respectant des règles, à contrôler nos gestes et à nous maîtriser. Sur le papier, quand tu affrontes quelqu’un, tu dois tout donner, mais tu apprends aussi à respecter cette personne. Je crois vraiment le judo capable d’aider les enfants à évoluer dans le bon sens, avec des valeurs et un bagage d’intelligence sociale et humaine. Ça ne veut pas dire que notre sport est le seul à pouvoir le faire : l’éducation par le sport est importante. Mais je trouve triste que certains parents n’aient pas les moyens de payer une activité sportive à leurs enfants.

 

L’INSEP est fermé l’été et vous partez en stage par monts et par vaux. Est-ce un inconvénient ?

C’est bien aussi de délocaliser un peu. Ça nous permet de bouger en France et de faire rayonner le haut niveau dans les régions. On dit « Paris, Paris », mais c’est bien d’être représenté ailleurs et de se reconnecter aux clubs formateurs des provinces. Même si cet été à Vichy on n’a pas fait de journée portes ouvertes, et c’est dommage. Quand j’étais petite et que je voyais les champions, ça me faisait rêver. C’est aussi ce que Maxime Merlin a voulu faire avec le Judo Camp Excellence, dans l’Indre : rendre le haut niveau accessible à tout le monde, et faire se rencontrer des enfants de différentes régions et des champions.

 

Les souvenirs de stages, c’est aussi ça, une carrière, non ? Ugo Legrand m’avait dit qu’il se souvenait presque plus de ses voyages entre potes en Mongolie ou sur une tournée en Amérique du Sud que de ses médailles.

C’est très vrai… Ce qui est bien avec l’AJA, c’est qu’on est vraiment une bande de potes. Si on veut partir en stage, on part entre nous, et il y a toujours quelqu’un de motivé. Cet été, certains des gars sont allés en Géorgie. Ça me fait penser à la chanson d’Orelsan, ‘La quête’ : ce n’est pas le résultat à la fin qui compte, mais la quête. Tout le processus pour arriver là où tu en es. À la fin, soit tu es champion et c’est génial, soit tu ne l’es pas, mais tu retiens tout ce qui s’est passé et tu t’en satisfais. À partir du moment où tu te donnes à fond, tu ne peux pas avoir de regrets.

 

Bakou, 11 octobre 2026. En mode injouable par équipes mixtes face à la Kazakhstanaise Moldir Narynova. ©Paco Lozano/JudoAKD

Comment les étrangères t’ont-elles vue arriver, ces derniers mois ? Tu sens que tu es plus attendue désormais ?

En fait tout le monde me connaissait. Les filles de ma catégorie ont à peu près le même âge que moi, à quelques années près : on se connaît depuis les années cadettes et juniors. Elles m’ont toujours vue comme une fille forte, parce qu’on se prenait en training camp. Mais comme ça ne marchait pas en compétition, c’était plutôt « elle, c’est le tour piège, mais ça devrait le faire ». Maintenant qu’elles m’ont dans les mains et qu’elles ont vu les résultats, évidemment que je suis plus étudiée et plus attendue. C’est normal. Le plus important, c’est de s’y préparer et de bien étudier les profils pour ne pas être surprise le moment venu.

 

Qu’est-ce qui te manque encore pour atteindre le niveau au-dessus ?

Le ne-waza. Et même les mains : ça ne fait qu’un an que je travaille le kumi-kata. J’ai appris le judo en apprenant à faire tomber, puis seulement à poser les mains, ce qui n’est pas du tout logique. Mais à Saint-Laurent, c’était : la meilleure défense, c’est l’attaque. Peu importe comment tu as les mains, il faut que tu fasses tomber. J’ai appris à faire tomber n’importe comment. Depuis mon arrivée à l’AJA, je découvre cette première partie qui me manquait à l’international et qui est super importante pour faire du très haut niveau. On a travaillé pendant des mois une seule combinaison de mains, et maintenant que j’ai compris, on passe à d’autres choses : on peut faire du judo autrement qu’en manche-revers classique, on peut monter les mains.

Et côté ne-waza, sur les liaisons, je suis une bille. En défense, ça va, mais je ne suis pas assez percutante. J’ai tendance à hésiter : on m’a montré beaucoup de choses depuis le temps, je pars sur un truc, puis finalement sur un autre. Il n’y a pas de ligne directrice. C’est surtout ça qui manque.

 

Serais-tu prête à faire des séances uniquement de ne-waza pendant un moment ?

Oui. À l’AJA, on fait déjà beaucoup de ne-waza pur, vingt à trente minutes d’affilée, et ça ne me pose aucun problème : j’aime ça. Mais ce serait du travail très spécifique sur les liaisons. Ce sera une des thématiques des prochains mois.

 

Que t’apporte la concurrence ?

La concurrence, c’est moteur. Ceux qui pensent que ne pas en avoir est un confort se leurrent. Cette année, je remercie Melkia Auchecorne : on a une concurrence très saine, ce qui n’est pas toujours le cas et peut être source de tensions et de non-dits. Mais là, elle me fait progresser. On était en concurrence toute l’année, on se tirait la bourre, on allait chercher les meilleures perfs parce qu’on savait qu’il y en avait une dans le rétro, et une fois sur deux, c’était l’autre. On se poussait vers le haut. Si on enlève la concurrence, on appauvrit une catégorie.

Melkia est une vraie guerrière. Elle n’a pas des qualités de judo extravagantes, mais elle ne lâche rien. On est des opposées, mais on a le même niveau, avec des profils totalement différents. Et puis elle a de vraies convictions humaines, elle n’est pas centrée que sur son propre projet. Quand j’ai appris sa blessure, évidemment, j’ai ressenti un soulagement sur le plan personnel, parce que ça facilitait ma sélection pour les mondes. Mais j’étais peinée pour la personne et pour l’athlète : personne ne mérite ça.

 

L’olympiade est longue et Melkia va sûrement revenir. Comment vis-tu la course aux Jeux ?

Je me prépare, parce que j’aimerais évidemment les faire, ces Jeux olympiques. Mais je ne veux pas sacraliser cette course, et ça, je l’ai dit récemment à Anouk Corge de L’Équipe. J’ai trop d’amis proches qui ont été brisés mentalement par ça. Je ne veux pas mettre ma santé mentale en danger pour quelque chose qui me fait rêver, oui, mais pas à n’importe quel prix. L’objectif, c’est de faire compétition par compétition. Si je dois faire les Jeux, c’est que j’aurai tout fait pour y aller, mais je ne veux pas me mettre la pression en me disant « il faut que je performe maintenant pour prendre des points ». Mentalement, c’est trop dangereux.

Bakou, 8 octobre 2026. Premiers pas en championnats du monde individuels face à la Grecque Elisavet Teltsidou, double finaliste européenne. ©Gabi Juan-EJU/JudoAKD

 

Te voici à présent rentrée de Bakou au moment où nous reprenons cet entretien. Que retires-tu de ces premiers championnats du monde individuels ?

Ce n’était pas forcément la plus belle expérience de ma vie, je ne vais pas mentir, mais je suis contente d’y être passée. Je ne m’attendais pas à ça. Je m’étais habituée aux Grands Chelems, où tu as les entraîneurs nationaux et l’équipe, mais où il n’y a pas tout le monde autour de toi. Aux mondiaux, il y a aussi les kinés, les diététiciens, les médecins, le président. Tout le monde te regarde, et moi j’ai mal géré ça.

 

Comment ça ?

L’atmosphère m’a perturbée. Dès la première journée, il y a eu beaucoup d’attentes autour du groupe. On sentait que les entraîneurs étaient stressés. Il y avait un besoin de performance, même si personne ne venait nous dire directement : « Il faut que tu perfes. » Moi, je l’ai ressenti, et je ne m’y attendais pas, en tout cas pas à ce point… Après, je n’ai pas été bonne, c’est aussi de ma faute.

 

Dans tes prises de parole post-championnat, tu as à plusieurs reprises parlé d’autosabotage. Tu as eu le sentiment de t’être battue toute seule ?

Clairement, oui. J’étais prête physiquement et techniquement. Peut-être que je me croyais prête mentalement, mais non. Je me suis laissée bouffer par l’événement, alors que c’est une compétition comme une autre, même s’il y a plus de monde autour et une attente de résultat plus prononcée.

J’ai eu un tirage pas forcément très favorable au premier tour. J’étais préparée à une grosse bagarre : je me disais que ça allait être long et physique. Mais, une fois sur le tapis, je me suis rendue compte que ce n’était pas si “dur” que ça. Les shidos sont vite montés et, en sortant, j’étais plutôt soulagée. Pendant une semaine, j’avais cogité sur ce combat, sur les schémas de mains et sur le fait que ce serait compliqué. Ensuite, je n’ai pas réussi à passer à autre chose.

 

C’est-à-dire ?

Je me suis endormie toute seule et j’ai fait n’importe quoi. Je n’ai pas fait le travail nécessaire pour rester dans ma compétition après le premier tour. J’aurais dû me reconcentrer sur un nouveau profil et me dire que c’était un autre combat, une autre guerre, et qu’il fallait y retourner. C’est ce qu’on appelle des fautes professionnelles, et ce n’était pas le moment d’en faire.

 

Tu as malgré tout retrouvé tes moyens su l’épreuve par équipes mixtes…

Les équipes, c’est une compétition que j’adore. Peu importe que j’aie fait une bonne ou une mauvaise compétition individuelle : en équipe, je me sens intouchable. Individuellement, je peux faire n’importe quoi, comme à Bakou. Mais en équipe, je sais que j’ai des capacités et j’arrive à me sublimer pour les autres. Ça ne m’a même pas étonnée d’avoir fait une bonne compétition : je savais que j’allais la faire.

En sortant des individuels, il fallait aussi que je me rachète une image. J’ai la chance d’être dans une catégorie où je pouvais le faire en équipe. Là, j’ai réussi à sauver les meubles.

 

Qu’est-ce qui explique cette différence entre l’individuel et le collectif ?

La force du collectif permet de faire de grandes performances, même quand tu ne pars pas favorite. Mais je pense qu’on pourrait mieux préparer la cohésion de l’équipe mixte. En amont des championnats, le groupe masculin fait des activités de cohésion, le groupe féminin aussi, chacun de son côté. Mais nous n’en faisons pas tous ensemble alors qu’en compétition par équipes, on combat avec les garçons. Il faudrait donc créer davantage de liens entre filles et garçons.

Je ne dis pas qu’on doit tous être amis, mais au moins faire une activité ensemble, apprendre à se connaître. Quand tu combats en équipe, tu te bats pour l’équipe. Même si le judo reste un sport individuel et que chacun doit ramener son point, connaître les personnes avec qui tu combats peut devenir un vrai levier de motivation.

 

Ces premiers championnats du monde ont-ils malgré tout un goût de revenez-y ?

Oui. J’ai envie de ne pas me mettre la pression comme je l’ai fait en individuel, et surtout d’être moi-même. Aux équipes, les entraîneurs, masculins comme féminins, m’ont répété : « Clémence, ne te mets pas la pression, sinon tu ne seras pas toi-même, tu auras des regrets et tu ne seras pas forte. Sois toi-même. » Il faut faire tomber, s’amuser, ne pas trembler sur le tapis parce qu’on ne se sent pas légitime d’être là. Je veux rentrer à la maison sans regret, ou avec moins de regrets que si je m’étais mise trop de pression.

 

Bakou, 11 octobre 2026. Un dimanche pour finir sur une note positive. ©Paco Lozano/JudoAKD

 

Dans l’une des petites pastilles vidéo distillées par France Judo pendant les mondiaux de Bakou, tu parles de ton goût pour la lecture en général et les livres en particulier. Tu deviens un oiseau rare !

Je lis beaucoup, notamment pour entretenir mon orthographe. Je suis dyslexique et l’école a été un calvaire. Pendant longtemps, je n’aimais pas lire, parce que je gardais le souvenir des cours de français où l’on te demande de lire à voix haute. Plus tard, quand je suis montée à l’INSEP, une amie m’a conseillé des sagas. J’ai essayé et j’ai adoré.

Je lis des bandes dessinées, des romans graphiques, des polars, un peu de tout. J’aime le fait que la lecture stimule la créativité. À Bakou, j’ai aussi pris le temps de découvrir la ville : ma mère était là, et comme Manon Deketer et moi étions un peu dans le dur moralement, je lui ai proposé de venir se promener avec nous. On a visité la vieille ville, grimpé en haut de la tour de la Vierge et profité de la vue à 360 degrés. C’était vraiment beau – et il y avait plein de chats, ce que j’adore. Ces moments-là font aussi partie d’un déplacement, au-delà de la compétition.

 

As-tu des regrets, sur ces mondiaux comme à une plus grande échelle ?

[Elle réfléchit] Si je considère les choses sur le long terme, je dirais que quand tu es athlète internationale, ne pas être à l’aise en anglais est parfois frustrant. Je m’entends bien avec des filles d’autres pays, mais la barrière de la langue limite les échanges. J’aimerais pouvoir développer davantage de liens autour du judo mondial.

 

Si la Clémence d’aujourd’hui pouvait, à vingt-neuf ans, glisser un conseil à la Clémence qui commençait le judo à l’âge de trois ans, pour lui faire gagner du temps, que lui dirait-elle ?

De garder confiance en elle. À trois ans, elle sera encore un peu petite pour s’interroger sur les notions d’imposture ou de légitimité, mais ce questionnement viendra forcément à un moment. Donc toujours garder confiance, rester elle-même et surtout ne pas se dénaturer. On peut être une bonne personne et une grande championne. L’une n’empêche pas l’autre. – Propos recueillis par Anthony Diao, été-automne 2026. Photo d’ouverture : sur la route d’un quatrième podium national aux championnats de France 2025, ©Thierry Albisetti/JudoAKD.

 

 

 

 

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.

 

 

 

 

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