Nés respectivement le 6 janvier 2002 à Nice et le 11 août 1987 à Dijon, les Français Aleksa Mitrovic et Cyrille Maret ont, le 11 octobre 2026 à Bakou (Azerbaïdjan) pour le -90 kg et le 29 août 2015 à Astana (Kazakhstan) pour le -100 kg, été les faire-valoir malgré eux de deux moments aussi héroïques que cruels suivant la perspective choisie. Leurs vainqueurs du jour – le Géorgien Lasha Bekauri et le Belge Toma Nikiforov – ont unanimement été célébrés sur l’instant pour leur courage et leur résilience, incarnant mieux que personne le fameux hashtag #NoPainNoGain qui est au XXIe siècle ce que l’oeuf cru gobé pour le footing à l’aube fut aux années soixante-dix de Rocky Balboa.
Dans le détail du déroulé des combats en question, la mécanique mentale à l’oeuvre est pourtant plus complexe qu’il n’y paraît. Repensant au traumatisme d’Astana 2015, Thierry Dibert, l’un des entraîneurs de club de Cyrille Maret à l’époque, nous avait un jour donné cette clé de compréhension : « Astana l’a vexé parce que c’est un gars bien et que, pour gagner cette médaille-là, il aurait dû renier dans l’attitude certains principes qui structurent non seulement le judoka mais surtout l’homme qu’il est. […] C’est un gentil qui a appris à forcer sa nature pour aller chercher le palmarès qu’il mérite. » Retour sur deux “naufrages” qui, entre les lignes, rappellent aussi que certaines boussoles intérieures dépassent les enjeux de victoires et de défaites – ennoblissant ces dernières, même si ce n’est que bien après leur carrière que les intéressés le mesureront vraiment. – JudoAKD#064.
Une version en anglais de cet article est disponible ici.

Bakou, Azerbaïdjan, 11 octobre 2026. Lorsqu’il s’avance ce dimanche en repêchage de l’épreuve par équipes mixtes face au double champion olympique en titre Lasha Bekauri, le Français Aleksa Mitrovic attaque son neuvième combat de la semaine, et son trente-neuvième (!) depuis avril.
Septième le jeudi en -90 kg, le 65e mondial avait alors sorti successivement les n°13, n°6 et n°10 mondiaux avant de céder en quarts face au n°3 mondial puis dans les dernières secondes d’un combat de repêchage qui semblait à sa main, face au 11e mondial. Une épopée douce-amère qui, à vingt-quatre ans, avait des airs de renaissance pour ce combattant déjà opéré à sept reprises des ligaments croisés.
Lorsqu’il s’avance ce dimanche face à Lasha Bekauri, donc, l’équipe de France mène 2-0 face à la Géorgie. Mais il s’agit déjà du quatrième combat de la journée pour le stakhanoviste français, vainqueur expéditif le matin face au Kazakhstan puis battu deux fois en quarts par son vis-à-vis russe, la première fois en tapant sur une immobilisation, la seconde sur un coup de patte lors du combat décisif ayant désigné leur catégorie des -90 kg pour départager les deux équipes, alors à égalité trois victoires partout.
Lasha Bekauri, de son côté, est infiniment plus frais. Absent du circuit depuis avril et sa cinquième place à “ses” championnats d’Europe de Tbilissi face à Maxime-Gaël Ngayap Hambou, il a pris le temps de soigner une épaule en vrac et n’a disputé “que” trois combats en individuel à Bakou, surpris par la maestria du tenant du titre et futur lauréat, le Japonais Sanshiro Murao.
Dès sa première saisie de manche, le Géorgien contourne une tentative d’ura-nage du Français pour le rabattre sur la tranche en o-soto-gari. Le waza-ari ne souffre d’aucune discussion. Problème : au moment de se relever, Bekauri grimace. Il relève son pantalon et se tient le genou droit. Quelque chose vient de rompre à cet endroit. L’homme est réputé dur au mal et tout le monde comprend qu’il ne simule pas.
Bekauri reprend tout de même. Sur la séquence suivante, le bras gauche de Mitrovic le fait s’écrouler. Le Géorgien se tient à nouveau le genou. Son regard est ailleurs, inquiet. Il reprend tout de même, en claudiquant. S’accroche aux bouts de manche et éloigne au maximum son bassin pour ne pas s’exposer aux mouvements de hanches qu’affectionne le Français. Il s’écroule à nouveau à plat ventre. Écope d’un shido légitime.
Les séquences suivantes voient les deux combattants se rapprocher de plus en plus de ces corps-à-corps où chacun sait pouvoir être décisif. Le troisième est presque le bon pour le Français, qui crochète et renverse son rival. Waza-ari pour l’arbitre même si Eteri Liparteliani, qui piaffe au bord du tapis, se prend un instant la tête dans les mains en croyant que l’action valait ippon contre son coéquipier.
Dos au mur, Bekauri revient alors à ses gammes. Une main gauche pour saisir le bras droit (trop) relâché de Mitrovic. Et une main droite qui grignote par poignées dans le dos du Français jusqu’à saisir sa ceinture et enclencher un de ces o-goshi maki-komi maison, amples et invincibles, aptes à être affichés en 4×3 dans les rues de Tbilissi ou sur les flyers de ses prochains séminaires. Ippon.

Le Français est sonné. Le Géorgien, lui, harangue les siens, droit comme un coq, un doigt sur le drapeau brodé à son coeur. Il se replace en boîtant, serre la main de son vaincu et passe le relais à sa coéquipière, la +78 kg Sophio Somkhishvili… qui, elle aussi, sortira en se tenant la jambe de son combat face à la Française Léa Fontaine.
Fin de l’acte Un.
Quelques minutes plus tard, les deux équipes sont à 3-3. Comme contre la Russie au tour précédent, il faut en passer par la roulette électronique pour les départager. Et comme contre la Russie où il avait été rappelé – et battu une seconde fois – face à son vis-à-vis des -90 kg Mansur Larsanov, Aleksa Mitrovic est de nouveau désigné. Et à nouveau c’est Lasha Bekauri qui se dresse face à lui.
Le double champion olympique aurait pu déclarer forfait et ménager son genou pour la suite de sa saison voire de sa carrière. C’est mal connaître le rapport doloriste à la performance du gladiateur de vingt-six ans. Davantage Rambo que Rimbaud, il se signe et s’avance. En face, le Français est blafard. Son dilemme moral se lit sur son visage : doit-il jouer la gagne à fond, quitte à aggraver la blessure de son rival ? Ou doit-il y aller avec retenue, en gagnant à la loyale ou en tout cas sans s’appuyer sur les faiblesses adverses ?
Le tiraillement est vieux comme le monde. En 1989 aux Internationaux de tennis de Roland-Garros, le n°1 mondial Ivan Lendl a mille fois l’opportunité de “tuer” son jeune rival Michael Chang, perclus de crampes à l’entrée du cinquième set de leur huitième de finale. Quelque chose en lui l’empêche pourtant de le faire. Il retient ses coups comme un toreador végétarien, laissant le cerveau de son cadet de douze ans se mettre en mode survie. Et contre toute attente, au bout des 4 h 37 minutes de leur affrontement, c’est l’Américain de dix-sept ans qui sort vainqueur – poursuivant même sa route jusqu’à soulever le trophée, six jours plus tard.
Idem en 1996 à l’US Open. Pris par des vomissements au cours du jeu décisif du cinquième set de son quart de finale face à l’Espagnol Alex Corretja, l’Américain Pete Sampras parvient à sauver une balle de match puis à s’imposer en tenant à peine debout, remportant lui aussi le tournoi quelques jours plus tard – face à… Michael Chang.
Si la presse de l’époque en avait fait des tartines sur les exploits en question, bien peu s’étaient intéressés aux freins intérieurs qui avaient conduits les deux battus à retenir leurs coups. Ces interdits moraux – “Ne pas frapper un homme à terre“, ce genre de garde-fous – qui structurent durablement et empêchent le jour J comme ce fut vraisemblablement le cas ces deux fois-là.
En judo, le précédent le plus célèbre reste celui du 11 août 1984 où, aux Jeux olympiques de Los Angeles, le Japonais Yasuhiro Yamashita remporte le titre sur une jambe, aidé à la fois par son aura unique mais aussi par le refus catégorique, parfois associé à des convictions religieuses, de son adversaire égyptien Mohamed Ali Rashwan, de s’appuyer sur ladite jambe blessée pour construire une victoire qui l’aurait empêché, à vie, de dormir sur ses deux oreilles.
Plus près de nous, le 2 août 2012, la finale des -100 kg aux JO de Londres reste l’un des rares cas d’un athlète, ici le Russe Tagir Khaibulaev, ayant réussi à faire fi de la grave blessure au genou de son rival, le tenant du titre mongol Tuvshinbayar Naidan – qui la masquera vaille que vaille sur le tapis même si tous les témoins en salle d’échauffement se souviennent de son impossibilité à mettre un pied devant l’autre après sa demi-finale -, pour non seulement ne pas aggraver la blessure de ce dernier mais surtout lui placer son spécial, un sode-guruma d’école.
Bakou 2026, donc. Le premier qui marque a gagné, quelle que soit la valeur de la marque. Mieux vaut une mort subite qu’une mort subie. Bekauri se concentre sur les mains, Mitrovic sur les déplacements. Les séquences s’enchaînent. Chaque matte arraché est déjà une victoire pour le Géorgien, et il augmente d’autant le doute de son rival français. Une fois – une seule -, Bekauri va réussir à installer sa garde envahissante. Mitrovic, acculé, essaie de passer en dessous et de le crocheter en pivotant comme il l’avait fait lors de son waza-ari sur leur affrontement précédent. Mais cette fois Bekauri reste campé sur son axe. Il pousse en arrière. Mitrovic cède. “Oh my goodness!” s’exclame Théa Cowen en direct sur Ippon TV. “It’s over!” renchérit son binôme Dennis Van Der Geest.
Le héros repart à cloche-pied. Mitrovic, lui, reste prostré, les deux mains sur les genoux. Le soir, lors de la cérémonie organisée à l’Ambassade de France, il prendra tristement le micro pour s’excuser : “C’est un peu à cause de moi qu’on perd […] mais sachez que la prochaine fois ce ne sera pas la même fin.”

Pour tout judoka français, l’épisode renvoie onze ans en arrière et cette fameuse médaille mondiale imperdable pourtant laissée par Cyrille Maret à son rival belge Toma Nikiforov. Voici ce que nous en écrivions alors dans les colonnes du bimestriel français L’Esprit du judo. Titre de l’article ? “La main de Dieu”.
Il s’est produit quelque chose de mystique en place de trois des -100 kg, ce samedi 29 août 2015 sur les coups de 18 h, tapis n°2 de l’Alau Ice Palace d’Astana. D’un côté le Français Cyrille Maret, 28 ans, champion du monde junior 2006, vainqueur du Grand Chelem de Paris 2014 et triple médaillé européen, toujours en quête d’un premier podium à ce niveau. De l’autre « Monsieur Kalashnikiforov », 22 ans, qui coule bronze sur bronze depuis l’arrivée des beaux jours – 3e aux Masters, aux Jeux européens et au Grand Chelem de Tyumen -, passé tout près d’un plaquage décisif en quarts sur le tenant du titre Krpalek, et tombeur notamment du Russe Bisultanov et du champion olympique 2008, le Mongol Naidan.
Dès le premier matte, le Belge semble gêné par des crampes au niveau de la main gauche. « En fait, ça a commencé au tour précédent et ça a impacté l’os de son majeur qui commençait à bouger, expliquera après coup son entraineur Damiano Martinuzzi. Il va passer des exams bientôt mais ça s’apparente au syndrome des loges. » N’étant pas homme à la pleurniche facile – n’a-t-il pas disputé les JO de la jeunesse 2010 avec l’épaule et le genou en vrac, ou les Mondiaux juniors 2011 avec une côte cassée ? -, et malgré les interrogations pressantes de l’arbitre hongroise Anamaria Fridrich sur sa capacité à continuer, le Belge va rester debout, s’étirant les doigts dès que possible et s’efforçant de repousser d’une main l’inéluctable.
En face, Cyrille Maret se heurte à une barrière inattendue, invisible et intime : son Moi profond se refuse à achever le rival blessé. Il enclenche mais ne finit pas. Veut mais ne peut pas. Mené 3 shidos à 1, Toma a face à lui deux chemins de vie et une certitude : « C’est plus douloureux de repartir sans médaille que d’avoir mal physiquement ». À 34 secondes, une attaque mal assurée du Français est contrée par le moribond : waza-ari ! Stupeur dans la salle. Va-t-il tenir ? « Va le chercher ! » hurle Philippe Taurines depuis la chaise. Cyrille s’exécute et… Toma le reprend de volée en soto-maki-komi. Ippon à cinq secondes du terme !

Le Belge tombe à genoux. Cyrille aussi, nu face à ses démons comme Ivan Lendl face à Michael Chang à Roland-Garros 1989. « T’es une bête » applaudit Damiano, pendant qu’au même moment dans un appart bondé en Belgique, son vieux complice le -73 Sami Chouchi, rentré la veille, lance son iPad en l’air et « hurle comme un possédé ». Sur place, le Français et son coach se lèvent, silencieux, déjà dans l’introspection. La salle, émue par les deux hommes, applaudit longuement. « Une étoile est née » déclarait en direct le commentateur d’Ippon TV lors de la victoire du Belge au Grand Prix de Cuba en juin 2014. Qui sait si Astana 2015 n’aura pas marqué son passage en l’an Deux. – Anthony Diao, été 2015-automne 2026. Photo d’ouverture : Paco Lozano/JudoAKD.
Une version en anglais de cet article est disponible ici.
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