Née le 16 octobre 1999 à Włocławek (Pologne), Angelika Szymańska interpelle depuis quelques années les observateurs par la détermination calme et appliquée qui se dégage de chacune de ses saisines et du moindre de ses enchaînements en liaison débout-sol. N°7 mondiale des -63 kg à quelques jours des championnats du monde de Bakou, elle est de ces combattantes à suivre dans une catégorie jadis verrouillée par quelques happy few et désormais redoutablement répartie entre solides briscardes et prétendantes décomplexées – dont elle fait clairement partie. – JudoAKD#061.
Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.
Tu as remporté le Grand Chelem de Lausanne le 29 août dernier, en battant successivement et pour la première fois les deux Françaises Clarisse Agbégnénou et Manon Deketer. Qu’est-ce qui est le plus important pour toi au bout de cette journée : remporter un tournoi relevé à quelques semaines des championnats du monde, ou battre pour la première fois deux athlètes qui t’avaient toujours dominée auparavant ?
Je suis très heureuse d’avoir remporté le tournoi. Cela montre que je retrouve mon meilleur niveau et que le travail que nous faisons avec ma coach produit des effets positifs. Le fait d’avoir, en plus, remporté mes combats contre deux très fortes Françaises rend cette médaille d’or encore plus savoureuse.
Tu es la première à dominer Clarisse Agbégnénou depuis son retour. Que t’inspire sa longévité et comment procèdes-tu pour ne pas te laisser impressionner par ses accomplissements antérieurs ?
Le parcours de Clarisse est incroyable. C’est la meilleure athlète de l’histoire : elle a tout gagné et elle est toujours aussi motivée pour continuer à construire sa légende. En plus, elle a réussi à associer sa carrière à la maternité – et deux fois qui plus est ! – ce qui est extrêmement impressionnant à ce niveau. Je pense que c’est une formidable source d’inspiration, non seulement pour les autres judokates, mais pour les femmes dans le sport en général.
Quelles sont les principales différences entre son judo et le tien depuis votre premier affrontement aux championnats d’Europe de Prague en 2020 ?
C’était mon idole depuis que j’étais adolescente. Avoir la possibilité de l’affronter en 2020 avait été un événement très important pour moi. À l’époque, Clarisse était au sommet de sa forme, tandis que je débutais tout juste chez les seniors. J’avais alors perdu au sol sur une clé de bras et ai dû attendre six ans avant d’avoir une nouvelle occasion de l’affronter… Aujourd’hui, je suis plus expérimentée, plus forte physiquement et mieux préparée sur le plan tactique, tandis que Clarisse revient tout juste après la naissance de son deuxième enfant. C’est incroyable qu’elle soit déjà dans une telle forme cinq mois après son accouchement, et je sais qu’elle sera encore meilleure. C’est pourquoi, moi aussi, je ne m’arrête pas et continue à travailler pour être prête à relever les prochains défis.

Quels ont été tes premiers pas dans le judo ?
Je suis originaire de Włocławek, une petite ville du centre de la Pologne. J’ai commencé à m’entraîner en 2007 dans un petit club dont le principal atout était d’avoir d’excellents entraîneurs. Dès le début, ma coach était Aneta Szczepańska, avec qui je travaille encore aujourd’hui… J’étais une enfant très active et, à l’école, je participais à toutes les compétitions sportives possibles. Je suis arrivée au judo un peu par hasard. À l’époque, des amis du quartier en faisaient et ils m’ont convaincue de venir à un entraînement avec eux.
Tes parents étaient judokas eux aussi ?
Non, mes parents n’étaient pas sportifs. À la maison, le sport était considéré comme une activité de loisir. Ma mère aurait préféré que je consacre davantage de temps à mes études plutôt qu’à mes entraînements supplémentaires mais, avec le temps, elle a compris à quel point c’était important pour moi et elle a cessé de s’y opposer. Cela s’est fait d’autant plus naturellement que le judo ne m’empêchait pas d’obtenir de bons résultats à l’école. Je dirais qu’il m’a même appris à être responsable et à bien gérer mon temps. Aujourd’hui, d’ailleurs, mes parents me soutiennent énormément.
Quelle est ta situation en dehors du judo ?
Je suis militaire. Je sers au sein de l’École sportive militaire centrale. L’armée me permet de concilier ma carrière sportive avec mon activité professionnelle et de progresser dans ces deux domaines. J’ai également terminé des études dans le domaine de la réinsertion sociale.

Ton entraîneure, Aneta Szczepańska, a marqué ceux qui suivent le judo pour avoir anéanti, dans les dernières secondes de la demi-finale des -66 kg aux JO d’Atlanta, le rêve d’Alice Dubois d’atteindre une finale olympique. Quel type d’entraîneure est-elle au quotidien ?
J’ai eu une chance incroyable de rencontrer Aneta Szczepańska au début de mon parcours dans le judo. C’est la seule femme en Pologne à avoir remporté une médaille olympique en judo et elle a été un modèle pour moi dès le début. Elle me connaît depuis que je suis enfant, ce qui lui facilite la planification de mon processus d’entraînement. C’est une entraîneure très expérimentée, qui sait parfaitement transmettre ses connaissances. Elle accorde énormément d’attention aux détails et est très exigeante, ce qui me permet de sans cesse progresser… Elle sait également très bien travailler avec les autres membres du staff. Elle est en contact permanent avec ma kinésithérapeute, ma préparatrice physique et ma coach mentale, ce qui lui donne une vision complète de mon état physique et psychologique et facilite la planification des étapes suivantes. Elle est très impliquée dans mon développement et me soutient énormément. Après les Jeux de Paris, elle a même déménagé avec moi à Poznań. Nous avons changé de club pour rejoindre l’Akademia Judo Poznań afin que je puisse continuer à m’entraîner, car le club de notre ville natale avait cessé d’exister et je n’avais plus de partenaires d’entraînement, ce qui compliquait énormément ma préparation pour les tournois suivants.
J’étais à Zakopane en 2017 pour suivre la préparation d’une partie de l’équipe de Pologne avant les championnats d’Europe de Varsovie et pour réaliser une interview de Paweł Nastula. J’avais été alors surpris de constater qu’il existait plusieurs sous-groupes au sein de cette équipe nationale. Comment gères-tu ces divisions en tant qu’athlète ?
J’essaie de ne pas m’immiscer dans les affaires sur lesquelles je n’ai aucune influence. Malheureusement, c’est comme cela que les choses se présentent actuellement et cela n’a certainement pas d’effet positif sur le processus, mais je prends mes distances avec tout cela. J’ai confié mon développement sportif à Aneta il y a presque vingt ans. Au fil des années, elle a prouvé qu’elle savait ce qu’elle faisait. Je lui fais totalement confiance et veux croire que cette collaboration produira un résultat positif sous la forme d’une médaille aux Jeux olympiques.

Tu avais atteint une grande régularité lors de la saison précédant les Jeux de Paris – troisième aux championnats d’Europe de Montpellier, deuxième au Grand Chelem de Tbilissi et aux championnats du monde d’Abou Dhabi – avant d’être battue dès le deuxième tour aux Jeux par la Mexicaine Prisca Awiti…
Les Jeux de Paris étaient mes premiers Jeux olympiques et ils se sont révélés être une immense déception. Physiquement, j’étais très bien préparée, mais mentalement, l’événement m’a dépassée. J’ai mis longtemps à m’en remettre au point même de douter d’être capable de revenir pour tenter à nouveau ma chance. Heureusement, j’avais autour de moi un groupe de personnes qui m’ont énormément aidée.
Comment ?
Après ce tournoi, une véritable révolution a eu lieu dans ma vie. Comme je te le disais, pour pouvoir continuer à m’entraîner, j’ai dû changer de club et déménager dans une autre ville. Ma famille et mon fiancé sont en revanche restés à Włocławek. Nous nous sommes vus moins souvent et cela a eu un impact très négatif sur mon bien-être.
Sur quelles nouvelles bases es-tu repartie au niveau de ton entraînement ?
Avec Aneta, nous nous sommes donné deux ans pour chercher de nouvelles solutions afin que je puisse continuer à progresser. Maintenant que les qualifications pour les prochains Jeux ont commencé, nous conservons les éléments qui ont fonctionné pendant cette période et les ajoutons à ceux qui fonctionnaient déjà auparavant. La période d’expérimentation est terminée, car Los Angeles arrive finalement assez vite et je veux m’y préparer du mieux possible… La défaite à Paris fait encore mal, mais je retiens aussi qu’elle m’a apporté une expérience extrêmement précieuse dans la perspective de ma préparation pour Los Angeles. Je sais désormais à quoi m’attendre et sur quels aspects porter mon attention pour être prête le jour J, non seulement physiquement mais aussi mentalement.

Il semble y avoir deux extraterrestres dans ta catégorie : Clarisse Agbégnénou, dont nous avons déjà parlé, et la Japonaise Haruka Kaju, toujours invaincue depuis son éclosion tardive sur le circuit, fin 2024. Tu viens de battre la Française. Que te manque-t-il encore pour affronter la Japonaise et, plus généralement, pour aller chercher l’or européen, mondial et même olympique ?
Je n’ai encore jamais affronté Haruka Kaju en compétition. Nous avons fait plusieurs combats lors de stages internationaux, donc je sais à quoi m’attendre. Ce sera certainement une adversaire très difficile, mais je travaille dur et continue à me perfectionner notamment sur le plan de la préparation tactique et de la constance, afin de me donner une chance de l’emporter.
Si l’Angelika de 2026 pouvait donner un conseil à l’Angelika de 2007 qui nouait à l’époque sa toute première ceinture blanche, que lui dirait-elle ?
Je lui dirais de simplement apprécier le voyage, qu’il y ait ou non un trésor au bout. – Propos recueillis par Anthony Diao, été 2026. Remerciements : Raoul van Leendert. Photo d’ouverture : Abou Dhabi, 21 mai 2024, la joie contenue d’une qualification en finale de championnats du monde. ©Paco Lozano/JudoAKD.
Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.
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