D’un vieux continent – Épisode 5/13 – Été 2026

Et soudain le regard s’est décalé. Le premier week-end de juillet 2026 a marqué une bascule. Le 3, Faïza Mokdar, vingt-quatre ans, n°3 mondiale des -57 kg, nous annonce la fin de sa carrière (voir ci-dessous). Les jours suivants, à la Coupe du monde de football, les actes d’anti-jeu impunis de France-Paraguay, le repêchage en mode fait du prince d’un joueur suspendu en amont de Belgique-USA ou les oeillères du corps arbitral au moment de dire ‘Dura lex sed lex’ à tel ou tel Intouchable de l’écosystème, montrent en 4K quelque chose en train de se fissurer dans le Pacte social sportif, comme cela a pu aussi être documenté en crescendo et de façon tristement spectaculaire en Droit international ces derniers mois… voire au coeur de nos propres nations où la gouvernance par le stress le dispute à l’ascendant pris chaque jour davantage par la mauvaise foi sur la bonne.

Comment faire société sans cadre commun ? Circuler en déclarant les feux tricolores seulement opposables aux autres ? Faire judo sans dojo ni saluts ? Notre discipline, pour l’instant, semble encore à l’abri – même si, régulièrement, le système apparaît à plusieurs vitesses comme nous le racontait le triple champion d’Afrique sud-africain Gideon « Jacques » Van Zyl au moment de jeter l’éponge il y a un peu plus de dix ans déjà. Mais pour combien de temps encore ? L’outil vidéo est en place. Les alinéas alambiqués des règlements arbitraux aussi. Tout est prêt pour bien faire comme pour mal faire. Beaucoup tient à la colonne vertébrale de celui qui choisit de lever le pouce ou de le baisser. Dans un monde chaque jour un peu plus courbé, tenir la ligne droite, penser plus loin que soi et garder le cap demande une sacrée santé.

Le flux est incessant. Début juillet, un long WhatsApp d’une avocate israélienne nous confirme des tensions fédérales internes d’une tristesse inouïe. Quelques semaines plus tard, un message de l’Autrichienne Sabrina Filzmoser nous sensibilise à l’ampleur des conséquences des coulées de boue au Népal. Et que dire de la nuit dans laquelle semblent s’enfoncer nos vieux amis de Cuba ?

D’autres moments encore. La formidable vidéo de Jimmy Pedro au cours du stage organisé en juillet en Italie par Ezio Gamba. Stupeur en Bundesliga allemande : une célébration trop intempestive d’un combattant lui vaut d’être roué de coups par son adversaire. À l’autre bout du spectre, du Japon nous parvient au coeur de l’été l’heureuse nouvelle de l’impensable dîner Abe-Maruyama, sorte de métaphore de ce qu’il pourrait un jour advenir d’un monde redescendu de sa ligne de crête de sous-écoute et de surenchère virile… Dix-huit mille kilomètres plus à l’ouest, le Tchad, lui, se retire de la Cour pénale internationale, et la nouvelle ne doit surtout pas être évacuée d’un revers de main au regard des jeux de billard à trois bandes qui régissent les rapports entre grandes (im)puissances. Le Togo et l’Union africaine, pour leur part, portent haut le débat sur la cartographie Mercator, et c’est toute une visualisation du globe et les impensés qui vont avec qui s’en retrouvent potentiellement changés. Le décès de René Nazaret, lui, se charge de tout égaliser.

“Le pélerin découvre progressivement que la distance le mesure” écrivait récemment un sage. Il y a un peu de ça chez les dix personnes qui s’expriment ci-dessous. Un an après un été 2025 inhabituellement chiche en échéances immédiates, le coup d’envoi de la ranking olympique et l’horizon des mondiaux de Bakou du 4 au 11 octobre 2026 donnent à beaucoup de bonnes raisons de se lever le matin. Leur unique certitude ? Être en chemin. – JudoAKDRoadToLA2028#05.

 

 

 

 

Une version en anglais de cet épisode est disponible ici.

 

Pour (re)lire l’épisode 4/13 (printemps 2026), c’est par là.

 

 

 

 

Entre escapades à Naples, dans les gorges du Verdon ou le massif du Beaufortain, un été pas comme les autres pour une néo-retraitée pas comme les autres. ©Archives Faïza Mokdar/JudoAKD

Faïza Mokdar – France – N°6 mondiale des -57 kg (-3 places) – “Salut Anthony, j’espère que tu vas bien? Est-ce que tu as du temps début de semaine prochaine pour qu’on s’appelle stp ? Merci bonne journée 😉” Il est 12 h 21 ce jeudi 2 juillet 2026 lorsque Faïza Mokdar envoie ce WhatsApp. Le coup de fil a finalement lieu le lendemain, vendredi 3 juillet, juste en sortant d’un stimulant entretien au domicile de Patrick Grosperrin. “Tout va bien ?” Oui, tout va bien. La voix de Faïza est comme toujours mi-posée mi-enjouée, comme à l’hiver dernier lorsque nous avons eu le plaisir de nous retrouver en judogi sur les tatamis de Bardonecchia. Un râclement de gorge et puis la voici qui déroule. “Voilà, j’ai décidé d’arrêter le judo.” Wow. La Faïza Mokdar du PSG judo ? L’immense promesse de vingt-quatre ans, n°3 mondiale des -57 kg, double tenante du titre depuis quelques semaines du Grand Chelem d’Astana et surtout épatante vainqueure de celui de Paris 2024 en dominant coup sur coup l’ancienne championne du monde et olympique brésilienne Rafaela Silva puis les deux duettistes canadiennes Jessica Klimkait et Christa Deguchi, cette dernière étant alors championne du monde sortante et future championne olympique ? “Oui, oui. Je suis très sérieuse.”

Depuis cinq épisodes que le présent feuilleton a démarré, une relation de confiance s’est installée. Début 2025, lors d’un premier portrait d’elle pour le quotidien français Libération, la clé du coup de théâtre de cet été 2026 nous était pourtant donnée entre les lignes : “Toute fracassante qu’elle est, l’éclosion de Mokdar, 23 ans, connaît ensuite son lot de paliers. Le principal ? Un gouffre trop important à son entrée à l’Insep entre le suivi proposé et les besoins spécifiques de cette jeune fille par ailleurs très à l’aise dans ses sneakers, portant le voile dans le civil par fidélité à un cheminement intérieur bien centré. ‘A l’Insep, elle est au même tarif que tout le monde alors qu’elle n’est pas comme tout le monde‘, décrypte Nicolas Mossion, pilier du PSG Judo. Il était déjà son entraîneur du temps du pôle de Brétigny, où il avait vite repéré ‘quelque chose qui se dégageait‘ de cette collégienne ‘vive, souriante et décidée‘, dont les parents ont compris ‘comment être présents sans être étouffants‘.”

Singularité, caractère et intériorité. C’est sur ce dernier mot que porte le malaise. Une sensation de décalage sur laquelle elle entend rester pudique et que nous mettrons un point d’honneur à respecter – a fortiori au vu des fébrilités contemporaines sur ces sujets très personnels, où la norme est devenue de commenter avant même d’avoir fait silence pour prendre le temps de vraiment écouter.

« Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme » Telle le navigateur français Bernard Moitessier (1925-1994), resté célèbre pour avoir, en 1968,  bifurqué alors qu’il était en tête, après sept mois au large, de la toute première course autour du monde en solitaire et sans escale, Faïza Mokdar décide, l’été de ses vingt-cinq ans, de faire un pas de côté par rapport à un chemin qui semblait jusqu’ici limpide et tout tracé. De se poser la question du sens et de s’ouvrir un carrefour des possibles qu’elle n’imaginait peut-être pas si immense ni si vertigineux. Et nous, du côté de JudoAKD, nous lui avons dit que cela ne changeait rien et que nous continuerons à prendre et à donner de ses nouvelles. Car la route vers Los Angeles est longue, mais personne n’a jamais dit qu’elle se limiterait à cette seule destination, ni qu’elle passerait uniquement par des tatamis. Dont acte.

 

 

Changement d’anneaux sous les caméras de la télévision bulgare. ©Capture d’écran Instagram Toma Nikiforov/JudoAKD

Toma Nikiforov – Belgique – En transition. – Le dernier qui nous avait pris de court (en plein entretien !) par l’annonce de sa fin de carrière reste le natif de Schaerbeek – même si les raisons sont ici très différentes. Depuis, nous avons partagé dans le présent feuilleton un peu des montagnes russes émotionnelles traversées par l’ex-double champion d’Europe et double médaillé mondial en cette trente-troisième année de tous les dangers… et de tous les possibles. Lors de l’épisode 4/13, nous l’avions laissé sur une ellipse… et pour cause. Engagé par la télévision bulgare – sa seconde patrie – sur le programme de télé-réalité phare de la première chaîne du pays, Toma ne pouvait contractuellement le révéler à la date de publication de l’article. En revanche il s’était engagé à en dire davantage à son retour aux affaires quelques semaines plus tard.

Et il a tenu parole. Les Jeux de la volonté, l’émission en question, est une sorte de Koh Lanta au goût balkanique, avec son alternance d’épreuves physiques et de manigances darwinistes. Cette huitième édition est diffusée chaque soir en prime-time de septembre à décembre sur Nova TV, la deuxième chaîne la plus suivie en Bulgarie – et Toma n’est donc pas encore autorisé à révéler publiquement d’ici là s’il a réussi à aller ou non au bout des six semaines d’un tournage réalisé au coeur de l’été aux confins de la Bulgarie et de la Roumanie. Un tournage physique – “je pesais 122 kg en arrivant et 107 kg en repartant” – mais qui lui vaut une notoriété nouvelle dans les rues de Sofia du fait des deux millions de téléspectateurs drainés en moyenne par le programme.

“À titre personnel, ces six semaines sevré de téléphone m’ont fait du bien. Dis-toi que je n’ai même pas suivi la Coupe du monde de foot ! En lieu et place, j’ai pu me centrer et mieux me concentrer. J’ai pu penser à ma vie et à des décisions que j’avais à prendre. Quand je suis sorti mon entourage me trouvait taiseux. Ma fille aînée, en revanche, a été soulagée de me retrouver. Nous avions beau l’avoir prévenue avant, ça a été une grosse angoisse pour elle de ne pas avoir de mes nouvelles aussi longtemps.”

Toujours en contrat avec l’Armée, Toma entame cet automne un quart de temps avec l’équipe néerlandophone belge junior. Une nouvelle qui devrait faire bouger quelques lignes, tant la personnalité de Monsieur Kalashnikiforov a le potentiel de donner un wake-up call même aux plus timides – en témoigne sa philosophie plutôt franche de l’enseignement, expérimentée aux côtés de son jeune frère Dilyan sur le tapis de leur club de toujours du Judo Royal Crossing Club de Schaerbeek : “Je laisse pas mal de liberté aux gars. Les retards, je ne suis pas à cheval : tu viens, tu salues et tu prends le train en marche. Par contre quand je parle tout le monde doit fermer sa gueule et me regarder. La mèche est très courte chez moi.”

 

 

Suées de juillet à Bardonecchia. ©Emanuele Di Feliciantonio-UEJ/JudoAKD

Giacomo Gamba – Italie – N°206 mondial des -90 kg (+136 places) – L’été 2026 aura été marqué par les festivités liées aux cent quarante bougies de son club de coeur, le Forza e Costanza de Brescia, quelques jours heureux entre amis au bord du Lac de Garde, des sessions transpiration à Bardonecchia, Lignano, Rome et Cambrils, ainsi que le succès du stage organisé mi-juillet au même endroit par son père Ezio, dont le carnet d’adresses conséquent aura permis de mobiliser des pointures comme l’Américain Jimmy Pedro, le plus Espagnol des Japonais Go Tsunoda et sa médaillée européenne de fille Ai Tsunoda, ou encore la jeune garde kazakhstanaise emmenée notamment par le Belge Sami Chouchi. Un Kazakhstan où, comme beaucoup, “Jack” se régalera quelques jours plus tard auprès du gratin du judo mondial – trente nations, sept cents judokas et son pesant de champions olympiques au vu d’une photo devenue virale réunissant le héros local Yeldos Smetov mais aussi le Russe Galstyan, les Géorgiens Bekauri et Shavdatuashvili, l’Azerbaïdjanais Kotsoiev, le Grec Iliadis et le Japonais Suzuki.

Avant cela, le néo moins de 90 kg poursuit sa prise de marque (et de poids) dans sa nouvelle catégorie. S’il bute d’entrée, le 28 juin à la World Cup de Prague, sur le Français Aleksa Mitrovic – le protégé de Loïc Pietri s’imposant au bout de la journée, comme il le fera aussi en août au Grand Prix de Lima puis aux Jeux Méditerranéens  de Taranto, arrachant in extremis le dernier ticket tricolore pour les mondiaux de Bakou -, il ne s’incline qu’en finale, un mois plus tard, de la World Cup de Sarajevo, face au Géorgien Luka Maisuradze, champion du monde 2023. Forfait mi-septembre à la veille de s’embarquer pour l’European Cup de Skopje en raison de vieilles douleurs réapparues au dos, il prend son mal en patience et, comme toujours, positive ce qui lui arrive. “J’ai vu récemment mon nutritionniste et il était très content car j’ai pris trois kilos et demie de muscles sans graisse. Je suis aujourd’hui à 90,5 kg et l’objectif est d’arriver à 92 ou 93 kg… Dès que je serai fixé concernant mon problème de dos, j’espère pouvoir être rappelé en sélection sur le circuit IJF. Si c’est le cas, tout change, et j’en ai vraiment envie. Si ce n’est pas le cas, je ne change pas mes plans et continue comme prévu.” Ne pas viser l’or mais le progrès : il y a de la graine de vieux sensei chez ce combattant de vingt-sept ans.

 

 

Objectif : revoir un printemps. ©Emanuele Di Feliciantonio/JudoAKD

Melkia Auchecorne – France – N°24 à la ranking des -70 kg (-5 places) – Service minimum pour la discrète Melkia. Après un début de saison plus que prometteur (finaliste du Grand Chelem de Tashkent en février puis des championnats d’Europe de Tbilissi en avril), l’ancienne -63 kg paie physiquement le prix des efforts fournis en quelques mois pour s’adapter à sa nouvelle catégorie de poids. Contrainte d’observer la suite de la saison depuis le banc de touche, elle voit sa coéquipière Clémence Émé prendre sa chance à pleines dents et étrenner, à vingt-neuf ans, sa toute première sélection mondiale, neuf ans après une prometteuse médaille de bronze aux championnats du monde juniors de Zagreb.

 

 

 

 

En lune de miel au Cap de Bonne-Espérance. ©Archives Daikii Bouba/JudoAKD

Daikii Bouba – France – N°13 mondial des -66 kg (=) – Clémence Émé, justement. Pour le champion d’Europe 2025, l’éclosion tardive de la -70 kg a beaucoup à voir avec son arrivée il y a un an dans son club de l’AJA Paris XX. Seule fille du groupe élite, elle semble avoir trouvé sous la houlette d’Alexandre Borderieux ce à quoi elle aspirait à ce stade de sa carrière : une émulation collective et de la considération pour la spécificité de son parcours, ainsi qu’elle l’a longuement confié à JudoAKD dans un entretien à paraître prochainement. Un hommage au travail quotidien d’un homme distingué lors de l’AG fédérale d’avril 2026 du Prix du Président France Judo récompensant le meilleur manager, entraîneur et coach de l’année 2025. Un homme sans cesse sur le pont et dont la mention ici est un clin d’oeil à ses nombreux élèves, qui en comprendront le timing et la discrétion.

L’été de Daikii aura été une succession de sacs à faire et à défaire. Stage en Mongolie, enterrement de vie de garçon entre potes en Espagne, lune de miel en Afrique du Sud pour les un an de son union avec Clothilde (de Jo’burg à Cape Town en passant par Port-Elizabeth à bord du fameux train Rovos, Robben Island et le Cap de Bonne Espérance), escale à Amsterdam, reprise à Houlgate, enchaînement avec “le meilleur stage de ma vie” (sic) du 4 au 16 août au Kazakhstan avant de passer une tête à celui de Châteauroux avec ses coéquipiers Maxime Merlin, Clémence Émé, Benjamin Axus et Tieman Diaby.

Le 28 août, comme en Mongolie deux mois plus tôt, il est sorti d’entrée au Grand Chelem de Lausanne. Son tombeur est le Tadjik Iksandar Mahmadkhojazoda qui le marque à trois reprises dont un utltime waza-ari awasete ippon à quinze secondes du terme sur une de ces innombrables actions confuses qui font la joie des vidéastes pointilleux et le désarroi des puristes du trippon net et sans bavure. Une déception supplémentaire pour le Français après ses échecs prématurés au Grand Chelem d’Oulan-Bator en juin, donc, mais aussi aux championnats d’Europe en avril. “C’est paradoxal parce que sur le kumi-kata et sur l’état d’esprit je sens que je progresse – j’ai appris par exemple à accepter l’idée qu’il n’est pas nécessaire de gagner absolument toutes les séquences d’un combat – et pourtant je ne parviens pas pour l’instant à convertir le jour J ce que je réussis à l’entraînement.” Une affaire de réglages à quelques jours de son entrée en lice pour ses quatrièmes mondiaux d’affilée.

 

 

Un moment de détente au Pays basque. ©Archives Romain Valadier-Picard/JudoAKD

Romain Valadier-Picard – France – N°6 mondial des -60 kg (+2 places) – Jeudi 3 septembre 2026, Romain a présenté sa soutenance et est officiellement devenu ingénieur, six ans après avoir intégré en cursus aménagé l’École supérieure d’ingénieurs Léonard de Vincy (ESILV) à Nanterre. Une performance à saluer, tant il est notoirement connu qu’il est difficile de mener de front études poussées et sport de haut niveau, en France comme à l’étranger. Mais une performance accueillie presqu’avec flegme par le principal intéressé, rendu presque mutique après son échec prématuré six jours plus tôt au Grand Chelem de Lausanne face au Kazakhstanais Sherzod Davlatov. Une troisième défaite d’affilée sur le circuit après ses championnats d’Europe terminés sur une jambe en avril – une série inédite pour lui. “Je manquais de repères” confie-t-il au retour, poussant le perfectionnisme jusqu’à observer que “sur les droitiers le judo a encore évolué“. À sa décharge, sa convalescence post-Europe de Tbilissi l’aura fait piaffer jusqu’aux stages d’Houlgate mi-juillet puis du Kazakhstan début août – “à la fin je n’en pouvais plus” admet-il au retour de cette rude séquence ou la quasi-totalité du gratin mondial sera passée entre ses mains.

Soucieux de ne pas arriver aux mondiaux de Bakou avec si peu de combats dans les jambes, l’ACBBiste prend la direction de la Coupe d’Europe de Skopje le 19 septembre, où il enchaîne les sutemis et des juji-gatame à rendre les autres manchots (quatre sur quatre !) face à des adversaires moins bien classés, certes, mais à qui il n’aura jamais laissé le temps de s’organiser. “J’avais besoin de repères et de faire des matches en conditions réelles. C’est ce que j’ai fait sur Skopje. Mission remplie. Now focus sur les mondes.”

 

 

Retrouvailles à Benidorm avec l’ancien médaillé olympique et mondial Rustam Orujov. ©Archives Paco Lozano/JudoAKD

Paco Lozano – Espagne – Photographe – Il aura été le grand absent du Grand Chelem de Lausanne. Lui, le plus Suisse des Espagnols – il a grandi à Nyon de ses quatre à ses seize ans -, n’aura pas pu se faire accréditer sur l’évènement. Un crève-cœur, d’autant qu’il avait repris attache avec de vieux amis d’enfance qu’il comptait passer saluer à cette occasion. « Je voulais surtout en profiter pour reprendre des nouvelles de mon vieux complice Robert Danis, que j’avais été voir il y a quelques années dans sa ville de Bâle ». Moins en santé ces dernières années, le photographe suisse à l’éternel sourire nous laisse à tous les deux sur le souvenir d’un joyeux dîner à trois, par un froid dimanche de février 2015 au sortir d’un Grand Prix de Düsseldorf marqué par les fulgurances de Shohei Ono en -73 kg, de Kayla Harrison en -78 kg ou du regretté Kazbek Zankishiev (1992-2024) en -90 kg.

Mais l’été de Paco aura aussi été l’occasion de prendre le pouls d’une Espagne qui continue à avancer en rangs dispersés, depuis la province de Galice du dynamique et visionnaire Mario Muzas début juillet jusqu’à la venue en stage de l’ancien champion du monde cubain Asley Gonzales, invité fin août à Malaga par Miguel Arias, ancien élève de Paco, en passant par le stage de Valence où le méthodique Sugoi Uriarte a réussi à rassembler 1 600 participants venus de France, d’Azerbaïdjan, d’Allemagne, d’Italie, de Suisse, de Belgique ou d’Israël, et où il aura un immense plaisir à recroiser la légende Jimmy Pedro. Avec, entre tout ça, quelques jours de plongée avec Madame du côté d’El Hierro aux îles Canaries.

 

 

Au boulot ! ©Archives Morgane Sellès/JudoAKD

Morgane Sellès – France – Kinésihérapeuhe de l’équipe nationale d’Azerbaïdjan – Les cordonniers sont les plus mal chaussés, dit l’adage français. Que dire alors des kinés ? Rentrée du Japon avec une fracture de fatigue du pied gauche, Morgane s’en épanche en mode auto-dérision sur son journal de bord quasi-quotidien, confiant avoir eu besoin d’en parler à sa propre sœur pour s’auto-administrer le bon protocole à suivre, elle qui répare à la louche une trentaine d’athlètes par jour sur la centaine présente au centre olympique de Bakou. « Depuis j’ai chopé en plus un mal de dos et un rhume. Comme quoi même les soigneurs ont besoin d’être soignés ! » glisse-t-elle comme preuve de sa sensibilité aux tensions ressenties face à la gestion des ambitions contrariées des uns et des autres.

Son été aura été marqué par un retour dans ce Kazakhstan où elle aura officié plusieurs mois à l’approche des JO de Paris, juste avant de basculer vers l’Azerbaïdjan – dix jours de stage qui auront bluffé l’ensemble des participants. Fin août à Lausanne, c’est un peu la soupe à la grimace au Grand Chelem helvétique. Pays hôte des mondiaux six semaines plus tard, l’Azerbaïdjan ne ramène “que” une médaille de bronze de Suisse. Une performance en soi puisqu’elle orne le cou d’Omar Rajabli, de retour de blessure, mais un signal d’alerte tout de même compte tenu des échéances à venir. « À leur décharge, ils venaient d’encaisser une grosse prépa et le staff avait prévenu que tant la sélection pour le Grand Chelem de Bakou que celle pour celui de Budapest devraient composer avec les moyens du bord“. Une grosse inconnue dans l’équipe : l’incapacité récurrente de la superstar Hidayat Heydarov à faire le poids dans sa catégorie des -73 kg qu’il avait verrouillée à triple tour en 2024 en s’adjugeant les couronnes européenne, mondiale puis olympique. Prendra-t-il la place d’un autre -81 kg, sachant que tant Zelim Tckaev (n°3 mondial), Omar Rajali (n°6) ou Vusal Galandarzade (n°18, en bronze le 11 septembre au Grand Chelem de Budapest), sur leur état de forme des derniers mois, ont chacun le potentiel pour aller cherher un podium mondial voire davantage le 7 octobre à domicile. Un dilemme complexe à trancher pour l’Allemand Richard Trautmann et son staff.

Autre V.I.P à bichonner à l’approche de Bakou : le -100 kg Zelym Kotsoiev, en reprise début septembre et que Morgane a accompagné sur le stage de Bratislava. Champion olympique en titre, l’Ossète de naissance – comme notamment le Russe Inal Tasoev ou le Grec Theódoros Tselídis –  fait partie de ces têtes d’affiches placardées un peu partout dans la capitale, dans une dynamique de soft power affiché avec des places vendues à des prix relativement abordables dans le but de remplir la salle toute la semaine pour mieux renvoyer l’image d’une nation passionnée et conquérante. Des championnats que Morgane aura le plaisir de suivre avec ses parents pas loin, en visite pour trois semaines à cette période-là.

 

 

Lausanne, 28 août 2026. Et un podium de plus pour Ariane Toro Soler. ©Gabi Juan-EJU/JudoAKD

Ariane Toro Soler – Espagne – N°5 mondiale des -52 kg (+5 places) – Une métronome. Depuis sa cinquième place aux mondiaux de Budapest en juin 2025, l’Espagnole est sortie cinq fois de sa grotte pour quatre médailles. La dernière en date est de bronze, le 28 août au Grand Chelem de Lausanne, avec Sugoi Uriarte, l’entraîneur de sa rivale nationale Ayumi Leiva Sanchez (n°3 mondiale tout de même) à ses côtés sur la chaise de coach. Une petite erreur au golden score en demi-finale face à l’Israélienne Gefen Primo (future lauréate) lui coûte la possibilité de poursuivre sa route jusqu’à cette médaille d’or qui, malgré sa régularité, la fuit depuis mars 2024 et son titre au Grand Chelem d’Antalya. Qu’à cela ne tienne : elle serre le jeu à nouveau en place de trois pour dominer d’un seoi-otoshi la Japonaise Rin Takeuchi, sa troisième victoire d’affilée face une représentante du pays du Soleil-Levant.

Trente ans après le podium olympique de sa mère Yolanda (3e en -48 kg à Atanta), dans une catégorie des -52 kg où l’Ouzbèke Diyora Keldiyorova, tenante du titre olympique, reprend après une pause maternité et où la Française Amandine Buchard, malgré son éternelle envie bien faire et la belle vitrine fédérale qu’aurait pu constituer son ambitieux double projet, ne sera pas du voyage en Azerbaïdjan pour aller chercher une sixième médaille mondiale, la Pampelonnoise a les cartes en mains pour aller titiller les trois taulières qu’elle a elle-même identifiées : la Japonaise Uta Abe, la Kosovare Distria Krasniqi et l’Italienne Odette Giuffrida, quinze médailles (dont huit titres) olympiques et mondiales individuelles à elles trois.

 

 

 

Lausanne, 30 août 2026. Retour dans la cour des (très) grands. ©Gabi Juan-EJU/JudoAKD

Martti Puumalainen – Finlande – N°8 mondial des +100 kg (+7 places) – « J’espère que tu apprécies le show ». Sur le tapis d’échauffement du Grand Chelem de Lausanne, un gobelet de café à la main, un Finlandais en boxer vient de passer, torse au duvet blond bombé et clin d’œil du bucheron qui se postillonne dans les mains avant de s’en retourner fendre une nouvelle volée de rondins en prévision de l’hiver qui vient. Martti – c’est lui – vient de ressortir la machine à seoi qui lui avait permis en 2023 de remporter les Masters de Budapest puis les Europe de Montpellier. Dans quelques minutes, il affronte en finale « le boss de fin de game », le Russe Inal Tasoev, croisé juste avant l’œil inhabituellement noir au sortir d’une demi-finale où le Japonais Kanta Nakano l’aura fait vaciller sur une ou deux séquences, avant que le tenant du titre mondial ne l’empapaoute façon vieux filou sur un uchi-mata sukashi à la Shin’ichi Shinohara 1999. Malgré une belle résistance, la logique sera finalement respectée – victoire de Tasoev au golden-score sur un dunk qui n’est pas sans rappeler la façon dont, en fin de gala dans les clubs à la fin du mois de juin, le dernier maillon de la chaîne humaine se débarrasse des tatamis à entasser au fond de la remorque.

L’été avait bien commencé, avec cette médaille à Qingdao, sa première à l’international en 2026. « Enfin je parviens à concrétiser ce que je fais à l’entraînement ». Un stage estival à Bardonecchia, puis une semaine chez lui en Finlande à enchaîner les sorties à vélo avec sa petite amie, puis un stage entre Finlandais et Estoniens avec le Japonais Ryunosuke Haga, actuellement entraîneur à Düsseldorf, puis le fameux stage du Kazakhstan où, seul Finlandais présent (« les autres étaient au Pérou »), il se régale notamment avec “les trois meilleurs Russes et les trois meilleurs Japonais de la catégorie“. Que ce soit Ota, Nakano, Nakamura, Tasoev, Bashaev ou Endovitskii, “tu n’as jamais droit à l’erreur sinon ils te sanctionnent cash ».

Sa fierté ? Voir petit à petit monter en puissance ses coéquipiers, à l’image de la -57 Pihla Salonen en or en août à Lima cinq mois après son podium au Grand Chelem de Tbilissi, ou du médaillé mondial 2024 et double médaillé européen 2025 et 2026 le -66 Luukas Saha, dont le vlog chronique une ascension individuelle et collective vers ce rêve qui aurait semblé fou il y a quelques années encore : voir la Finlande s’aligner sur l’épreuve par équipes mixtes aux Jeux de Los Angeles.

« À Lausanne j’étais bien préparé mentalement. J’ai réussi à être toujours dans l’instant, je crois que c’est pour beaucoup lié à ma perte de poids. J’étais à 132 kg au moment de mon titre européen. Aujourd’hui je mange mieux et suis à 125 kg, ce qui me permet d’être plus mobile et de ne pas craindre quand le combat dure » poursuit le colosse. Quant à l’épouvantail Tasoev, dont il avait moyennement goûté une célébration un peu trop marquée aux Europe 2025 : « Nous en avons reparlé en stage, il n’y a pas de malentendu. Bien sûr je ne suis pas content d’avoir été battu, mais pour la première fois je l’ai emmené au golden score et c’est encourageant. Après, il reste le maître des contres et il est d’une stabilité incroyable. Des trois Russes, Endovitskii est le seul que j’ai réussi à battre, à deux reprises, mais il a gagné notre dernier affrontement en 2024 et semble avoir beaucoup progressé depuis. C’est pour le moment le plus ‘prenable’ des trois, si tu vois ce que je veux dire [rires]. »

Ultimes réglages en septembre en Azerbaïdjan puis en Allemagne, puis focus sur Bakou : « J’arrive pour la première fois avec de l’ambition mais sans pression excessive non plus. J’ai vingt-neuf ans, je connais la difficulé alors j’y vais avec l’envie de prendre du plaisir dans le combat et d’aller chercher des adversaires difficiles comme le Néerlandais Spijker, avec qui c’est toujours la grosse bagarre. C’est ce que j’aime le plus. Et je coucherai ensuite tout ça dans le journal de bord que je tiens depuis bientôt quatre ans et qui fait déjà une bonne centaine de pages. » – Propos recueillis par Anthony Diao, été 2026. Photos d’ouverture : ©Paco Lozano, Gabi Juan-EJU, Emanuele Di Feliciantonio-EJU, archives personnelles des athlètes. Montage : Thomas Eustratiou-Diao/JudoAKD.

 

 

 

 

 

 

 

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